dimanche 1 juillet 2012

Lc 12, 22-34

Lc 12, 22-34 

Lectures bibliques : Mc 1, 14b-15 ; Lc 12, 22-34 ; Lc 13, 18-19
Thématique : lâcher prise… vivre dans la confiance… chercher d’abord le Royaume de Dieu

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Mc 1, 14b-15 ; Lc 12, 22-34 ; Lc 13, 18-19

- Mc 1, 14b-15

Jésus se rendit en Galilée ; il y proclamait la Bonne Nouvelle venant de Dieu. 15« Le moment fixé est arrivé, disait-il, car le Royaume de Dieu s'est approché ! Changez de comportement et croyez la Bonne Nouvelle ! »

- Lc 12, 22-34

Jésus dit à ses disciples : « Voilà pourquoi je vous dis : ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. 23Car la vie est plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement. 24Observez les corbeaux : ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n'ont ni cellier ni grenier ; et Dieu les nourrit. Combien plus valez-vous que les oiseaux ! 25Et qui d'entre vous peut par son inquiétude prolonger tant soit peu son existence ? 26Si donc vous êtes sans pouvoir même pour si peu, pourquoi vous inquiéter pour tout le reste ? 27Observez les lis : ils ne filent ni ne tissent, et je vous le dis : Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a jamais été vêtu comme l'un d'eux. 28Si Dieu habille ainsi en pleins champs l'herbe qui est là aujourd'hui et qui demain sera jetée au feu, combien plus le fera-t-il pour vous, gens de peu de foi. 29Et vous, ne cherchez pas ce que vous mangerez ni ce que vous boirez, et ne vous tourmentez pas. 30Tout cela, les païens de ce monde le recherchent sans répit, mais vous, votre Père sait que vous en avez besoin. 31Cherchez plutôt son Royaume, et cela vous sera donné par surcroît. 32Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume ».

33« Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumône. Faites-vous des bourses inusables, un trésor inaltérable dans les cieux ; là ni voleur n'approche, ni mite ne détruit. 34Car, où est votre trésor, là aussi sera votre cœur ».

- Lc 13, 18-19

[Jésus] dit alors : « A quoi est comparable le Royaume de Dieu ? A quoi le comparerai-je ? 19Il est comparable à une graine de moutarde qu'un homme prend et plante dans son jardin. Elle pousse, elle devient un arbre, et les oiseaux du ciel font leurs nids dans ses branches. »


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 01/07/12

Hier, j’ai eu l’occasion de présider un culte pour une bénédiction de mariage.
Les mariés ont choisi ce passage de l’évangile de Luc qui nous appelle à nous libérer de notre inquiétude, à vivre de la grâce de Dieu.
Aujourd’hui, j’ai eu envie de reprendre et de partager avec vous cette lecture, car je crois qu’elle ne concerne pas que des jeunes mariés, mais qu’il y a là, pour nous aussi, dans notre situation personnelle, familiale et communautaire, une Bonne Nouvelle à accueillir et à recevoir. […]

Que cherchons nous dans la vie ? Quelle est notre cible ? Quelles doivent être nos priorités ? Où placer notre trésor ?

Pour Jésus, c’est le Royaume, le monde nouveau de Dieu – et non la nourriture, la boisson ou le vêtement – qui doit être l’objet de notre attention (v.31).
Ce texte de l’Evangile peut avoir de quoi nous choquer.
Ce que Jésus nous propose peut, à première vue, nous paraître un peu fou : vendre ce que nous possédons, le donner (v.33)… lâcher prise, ouvrir les mains, nous appauvrir… afin de nous libérer de nos préoccupations, de nos enfermements, de notre égoïsme.
Jésus nous invite à l’insouciance pour les choses de la vie, pour les biens qui nous semblent indispensables : la nourriture, le vêtement, le logis (cf. Lc 9, 58).
Mais n’est-il pas de notre responsabilité de songer à notre nourriture et à l’entretien de ceux qui dépendent de nous ? Peut-on vivre sans rien posséder ? sans chercher à nous mettre à l’abri ? sans un minimum de sécurité ?
La question est de savoir d’où nous vient cette sécurité.

En réalité, contrairement à ce que nous pourrions d’abord penser, ce que nous demande ici Jésus, c’est de nous enrichir… de nous enrichir de la vraie richesse, en cherchant le vrai trésor de notre vie. […]

Et pour pouvoir nous enrichir auprès de Dieu – enrichissement qui dépend de notre vie relationnelle, qui ne s’opère que dans la relation aux autres – Jésus nous invite à nous rendre disponibles à cette quête, il nous invite à nous mettre en situation de pouvoir rechercher le Royaume de Dieu, ce monde nouveau qu’on ne peut trouver qu’avec les autres, que dans la relation aux autres, là où règnent la justice et l’amour de Dieu, là où l’amour du prochain est pleinement accompli.

Pour pouvoir nous enrichir de ce vrai trésor… dont la valeur est inaltérable et inépuisable… Jésus nous invite à nous appauvrir de ce qui nous encombre inutilement (v.33)… il nous appelle à nous désencombrer, à lâcher nos soucis matériels[1], nos préoccupations les plus immédiates, les plus terrestres, les plus quotidiennes que sont la recherche de biens… de biens de consommations, de biens que nous pourrions utiliser ou stocker dans nos greniers (cf. Lc 12, 16-21), nos caves ou nos congélateurs, pour les remplir de provisions, par peur de manquer… et de richesses à posséder, à amasser, à accumuler… comme si notre valeur, notre identité ne dépendait que de ce que nous avons, de ce que nous possédons.
Or, notre identité d’"êtres humains" – aimés de Dieu – ne dépend justement pas de ce que nous possédons ou de ce que nous faisons.
Notre identité d’enfants de Dieu nous est offerte gratuitement, par grâce… par amour… indépendamment de nos biens, de nos actes, de nos qualités.

Dans ce passage de l’Evangile, Jésus nous appelle à rechercher ce qui est nécessaire, ce qui a véritablement de la valeur, ce qui a du poids aux yeux de Dieu. Et ce qui est prioritaire pour lui, ce n’est pas ce que nous pouvons avoir ou posséder, mais c’est ce que nous pouvons vivre et partager.

Ce que nous avons à chercher, c’est, d’une certaine manière, ce que nous ne pourrons jamais posséder : l’Autre… Dieu… notre prochain.

Alors, vous me direz : « il faut être un peu fou pour rechercher ce que nous ne pouvons pas avoir ! » Mais n’est-ce pas justement la définition de l’amour, la promesse de l’amour : Offrir, donner, partager ce qu’on n’a pas[2]… car aimer, c’est chercher ensemble, c’est désirer ensemble, ce n’est jamais posséder l’autre… c’est être reliés dans la même quête, dans la même liberté… sans être attachés, sans s’accaparer, sans ramener l’autre à soi, sans le dominer.

Nous ne le réalisons pas toujours, mais ce qui nous relie, ce n’est pas ce que nous possédons.
Ce qui relie les chrétiens, ce n’est pas le fait d’« avoir » la foi (comme si nous possédions quelque chose), mais c’est un manque, une aspiration commune : c’est le fait de chercher Dieu.
Ce qui relie les partenaires d’un couple – l’amant qui attend sa bien-aimée (et réciproquement) – ce n’est pas ce qu’ils possèdent, mais ce qu’ils cherchent, ce qui leur manque.
Ce manque que nous partageons… c’est la quête commune qui nous anime… c’est ce qui nous rassemble… c’est le désir qui nous permet de regarder ensemble (côte à côte) dans la même direction… c’est les projets que nous voulons entreprendre demain, dans le cadre de la vie communautaire de l’Eglise, dans nos engagements associatifs, dans le cadre de la vie de couple ou avec des amis… c’est ce que nous visons ensemble. […]

Alors, toute la question est de savoir comment vivre cette quête de l’Autre dans la liberté, sans inquiétude, sans possession, sans convoitise, sans domination.
L’Evangile nous apprend qu’il n’y a qu’un seul moyen de vivre dans cette liberté à laquelle Jésus nous appelle, c’est la confiance, la foi.

En effet, si Jésus nous appelle à ne pas confondre nos préoccupations provisoires (qui nous détournent le plus souvent de notre quête) et notre préoccupation ultime (qui constitue notre véritable quête), il nous donne également les moyens de viser juste, pour atteindre notre cible.
Le seul moyen d’y parvenir, c’est d’accepter de lâcher prise pour ce qui est provisoire, c’est de savoir que nous pouvons cesser d’« être inquiets », de nous laisser « ballotter en tous sens »[3] (v.29) pour ce qui relève des réalités matérielles… que nous pouvons cesser d’écouter le discours récurrent de notre monde, de notre société de consommation qui place l’avoir et le pouvoir comme une fin ultime, comme un but à atteindre pour être socialement reconnu, pour vivre heureux…
La réalité nous montre que c’est une fausse piste. Ce n’est jamais en comblant tous nos désirs qu’on parvient au bonheur.
Le vrai bonheur est ailleurs...
Ce n’est pas là … ce n’est pas dans l’avoir et la possession que se jouent le sens et le but de notre vie… ce n’est pas là que nous devons mettre notre trésor, notre cœur. 

Mais, le problème… toute la question… c’est que nous ne pouvons pas changer de quête pour nous orienter vers l’ultime… nous ne pouvons pas cesser de nous soucier, de nous inquiéter… si nous vivons dans la peur : la peur du manque.
Et il y a là un paradoxe, car on vient de dire que le manque n’est pas étranger à l’amour… alors, vivre dans la peur du manque, c’est quelque part vivre dans la peur d’aimer… dans la peur de s’inscrire dans le manque, qui nous permet pourtant de nous mettre en quête de l’Autre… de ne pas confondre l’amour et la possession.

Or, pour dépasser cette angoisse du manque, pour lâcher notre inquiétude infinie vis-à-vis de nos besoins matériels, vis-à-vis de ce dont nous pensons avoir besoin, de ce dont la publicité et la mode nous persuadent d’avoir besoin, en nous formatant dans la course au « toujours plus », Jésus nous offre une solution.
Il nous propose un nouveau comportement, une attitude nouvelle : accepter d’inscrire notre existence dans la confiance… croire (malgré tous les possibles, malgré notre expérience parfois)… croire en la bonté providentielle de Dieu.

Ce qui nous permet de lâcher prise, de nous dé-préoccuper de nous-mêmes, de nos besoins matériels (réels ou illusoires), c’est la confiance en Dieu, c’est la foi en la providence de Dieu.
Parce que nous donnons à un Autre notre confiance… nous acceptons de dépendre de lui… nous ne sommes plus seuls… nous pouvons compter sur lui, nous en remettre à lui.
Nous pouvons ainsi nous orienter – avec l’autre, et grâce à lui – sur ce qui est véritablement important, sur ce qui a du poids aux yeux de Dieu, parce qu’il en va de l’amour et de la justice.

Autrement dit, pour viser juste dans la vie… pour ne pas se tromper de quête… pour vivre libre… une seule chose est nécessaire : oser la confiance… avoir confiance en la confiance.
Rien de grand, rien de beau, rien de fou n’est possible sans confiance.
La confiance, c’est ce qui nous permet de vivre des choses impossibles… de prendre des risques… de partir à l’aventure, comme Abraham (cf. Gn 12)… de vivre à deux… de fonder une famille… de vivre en communauté dans l’Eglise… de déplacer les montagnes… d’agir pour les autres, de s’engager dans le bénévolat, d’entreprendre et de monter des projets qui ont du sens : qui mettent l’autre, la création, le don de soi et le partage au centre de nos préoccupations… car c’est cela qui nous rend véritablement vivants.

Mais pour vivre dans la confiance… pour avoir confiance en la confiance… il faut que cette confiance repose sur un fondement sûr… sur un fondement solide et certain.
Pour nous croyants, ce fondement personnel et universel s’appelle Dieu, l’Eternel, le Créateur, celui que Jésus nous invite à prier comme « notre Père »… celui dont il nous affirme qu’il « sait ce dont nous avons besoin » (Lc 12, 30 ; Mt 6, 8).
Ce fondement, c’est la providence de Dieu, la foi en son pouvoir créateur et régénérateur… c’est la certitude que Dieu nous accompagne imperceptiblement sur notre route, qu’il nous soutient… que nous pouvons nous appuyer sur lui comme sur un « Roc », comme sur un « Berger » (pour reprendre le langage des Psaumes)… que nous pouvons compter sur son amour, sur sa bonté, sur sa générosité, sur sa miséricorde.
C’est cette foi qui nous donne le courage d’avancer, qui nous soutient et qui nous guide… et c’est cette foi qui nous permet de recommencer, de rebondir face à l’épreuve ou à l’échec, lorsqu’il nous arrive de rater notre cible. […]

Il y a donc une bonne nouvelle pour nous, aujourd’hui, dans l’Evangile.
Jésus nous l’affirme : Dieu nous offre sa confiance… Dieu nous donne son Royaume (v.32)…
il ne nous reste plus qu’à l’accepter… il ne nous reste plus qu’à nous mettre en route pour le chercher.

La vie est plus qu’une quête matérielle… le sens de la vie dépasse nos préoccupations quotidiennes… il y a une autre dimension de l’existence… une dimension relationnelle et spirituelle qui donne à la vie sa véritable saveur… son sel… sa lumière (cf. Mt 5, 13-16).

C’est ce que Jésus nous appelle à chercher. C’est en direction du Royaume de Dieu, de ce monde nouveau orienté par la justice et l’amour du prochain, que Jésus nous invite à nous diriger… C’est ce qu’il nous propose de vivre dès maintenant.[4]

S’il y avait un message à retenir pour nous aujourd’hui, je crois que ce serait ce verset qui résume tout l’évangile de Marc : « Le monde nouveau de Dieu est devenu proche. Changez de mentalité, croyez à la Bonne Nouvelle du Salut » (Mc 1, 15).
Jésus nous invite à lâcher prise, à abandonner nos filets (cf. Mc 1, 18), à dépasser nos craintes, à voir au-delà de nos peurs qui nous conduisent à thésauriser, à capitaliser, à faire des réserves. Car le but de notre vie est ailleurs… il se joue dans la confiance… dans la confiance en Dieu qui nous permet de donner, de semer la vie pour la partager. […]

Si vous êtes là ce matin, c’est que vous vivez déjà dans le monde nouveau de Dieu, c’est que vous êtes déjà dans cette quête du Royaume.
Mais Jésus nous appelle à aller plus loin… il nous invite à le semer autour de nous… à devenir les jardiniers du Royaume de Dieu.

Semer la mini-graine du Royaume, ce n’est pas la conserver, la posséder, la retenir… c’est au contraire ouvrir la main, pour la libérer. C’est accepter de perdre la semence pour gagner la vie : la plante, l’arbre, la récolte… cela passe par une prise de risque, par un abandon dans la confiance, par le don de soi, le don de sa propre vie.
C’est là le paradoxe de la vie que nous révèle l’Evangile : c’est le don qui nous libère… c’est le don qui nous enrichit (cf. Lc 9, 24 ; 17, 33).

Alors, frères et sœurs… osons à chaque instant ouvrir les mains pour les tendre vers Dieu notre Père… osons lâcher prise dans la confiance !
Dieu nous donne le Royaume, mais il nous appartient de le chercher.
Il nous appartient de donner, d’aimer, de semer… dans la certitude que Dieu fera croître.
Amen. 


[1] « Les soucis ne sont pas simplement les mauvaises herbes de l’âme. Ils peuvent en devenir les ronces inextricables » (F. Bovon, L’Evangile selon Luc (tome IIIb), Labor et Fides, p.282). Le thème des « soucis » peut facilement nous faire penser à la parabole de la semence : « Ce qui est tombé dans les épines, ce sont ceux qui entendent [la Parole de Dieu] et qui, du fait des soucis, des richesses et des plaisirs de la vie, sont étouffés en cours de route et n’arrivent pas à maturité » (Lc 8, 14).
[2] Pour Lacan , « aimer c'est donner ce qu'on n'a pas… », c’est reconnaître son manque et le donner à l’autre. Lacan lie le don, le manque et l'amour. Dans le Séminaire 1960-61 (Le transfert...), il pose la pauvreté comme la condition du désir et de l'amour.
[3] Par son vocabulaire, l’évangéliste Luc emprunte ici une image à la navigation. L’âme « inquiète » – « ballottée » – est comparée à un esquif secoué par la crête des vagues.
[4] A l’image du chercheur en quête d’un indice… du pèlerin qui chemine et qui a soif d’une eau véritablement vivifiante (cf. Jn 4, 14)… Jésus nous invite à intensifier notre quête du Royaume… en osant la confiance qui nous dispose à le chercher… en ajustant notre désir à celui de Dieu… en nous inscrivant dans une nouvelle dynamique de vie.