dimanche 1 septembre 2013

Mt 9, 9-13


Mt 9, 9-13
Lectures bibliques : Lc 18, 9-14 ; Mt 9, 9-17
Thématique : humilité, solidarité et miséricorde… quand Jésus nous appelle à changer de mentalité… pour accueillir le règne de Dieu.
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 01/09/13.
(Inspiré partiellement d’une prédication de Louis Simon)

« Mon Dieu… je te rends grâce de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes… » (cf. Lc 18, 9-14)

Qui osera se sentir « malade » ou se reconnaître « pécheur » ?

Précisément...  sommes-nous « malades » ou « bien-portants » ?
Faisons-nous partie des « justes » ou des « pécheurs » ?
Sommes-nous à compter parmi les « fidèles » ou les « infidèles » ?

Un peu comme les pharisiens de l’évangile… aujourd’hui encore… nous avons tous une tendance naturelle à nous comparer aux autres… à mesurer et à juger notre prochain à l’aune de nous-mêmes, de nos performances ou de nos compétences.
« Celui-ci n’y connaît rien en la matière »…
« Celui-là ne vit pas comme nous »… par ses différences (de culture, de tradition, de religion, de manière de vivre)… il nous inspire peut-être méfiance, peur ou mépris.

Nous avons tous tendance à opérer des classifications, à distinguer et à cataloguer les personnes selon nos propres critères… ou selon les critères fournis par notre éducation, par les règles et mœurs de notre société ou celles de la bienséance.

Qui n’a jamais entendu, autour de lui, une pique ou une critique à l’égard de quelqu’un qui n’a pas réagit comme on pouvait s’y attendre ?
Qui n’a jamais observé un regard de travers à l’encontre de certaines catégories de populations : Magrébins, Roms, S.D.F[1], … considérés comme « hors norme », parce que vivant, ici ou là, en marge du modèle dominant ?

Comme le chantait Brassens :
« Non, les braves gens n'aiment pas que
 l'on prenne une autre route qu’eux ».

Mais malheureusement…  ou plutôt « heureusement » ! … l’Evangile vient, une fois de plus, nous interpeller dans nos représentations, dans nos modes de pensée… pour nous faire sortir de nos conformismes et nous ouvrir à la nouveauté… à l’altérité.

Pour les gens respectables du temps de Jésus, les religieux, les pharisiens… ceux qui sont regardés de travers… comme des malades – des malades quasi incurables – ce sont précisément les « mondains » et les pécheurs. Et particulièrement ces douaniers, ces collecteurs d’impôts, qui avaient mauvaise réputation et qui étaient considérés comme des « parias ».

En effet, alors que les publicains, les hauts fonctionnaires du fisc romain étaient chargés d’établir le montant des impôts et des taxes, les douaniers, les exacteurs – des agents d’origine juive – avaient la charge de percevoir les taxes sur les marchandises auprès des contribuables, au passage des péages et des frontières.

Ces collecteurs d’impôts étaient détestés et méprisés pour une triple raison : premièrement, pour leur collaboration avec l’occupant romain ; deuxièmement, à cause du soupçon qui pesait sur eux de tirer profit de cette situation et de s’enrichir indûment… en usant de leur position de force pour empocher une marge personnelle au moment de recouvrir les taxes ; troisièmement, parce que leur fonction de péagers les mettaient en contact régulier avec les païens impurs[2].

Alors… bien entendu… le fait que Jésus décide de fréquenter cette catégorie de populations… en appelant un des leurs : Matthieu (ou Lévi)[3] le péager, à sa suite… et qu’il partage même un repas avec ces gens de mauvaise-vie, un jour de jeûne (cf. Mt 9, 14)…  a de quoi choquer ceux qui s’estiment « justes » et « fidèles » à loi de Dieu.

Mais, eux, les collecteurs d’impôts, qu’en disent-ils ?

Que certains d’entre eux se reconnaissent « pécheurs », c’est une possibilité. Et c’est justement le cas de cet homme de la parabole de l’évangile de Luc, qui monte au temple pour prier et reconnaître humblement son péché devant Dieu.

Mais… il ne faut pas se leurrer… il est probable que la plupart d’entre eux se contentent très bien de leur situation… eux, qui ont les moyens de faire la fête, de manger et même d’inviter Jésus et ses disciples à leur table.
Il est probable que beaucoup d’entre eux ne se sentent pas du tout malade. Et, peut-être même que, pour eux, les malades, ce sont les autres, ces tristes religieux, rigides et austères, qui jeûnent deux fois par semaine (cf. Lc 18, 12), qui se privent des joies de la table et du bien vivre… et qui interdisent aux autres (aux impurs et aux païens) l’accès à leur dieu, à ce « dieu » réservé aux « parfaits ».

Alors, qui est vraiment malade ?... qui est appelé ?
C’est bien là la question soulevée par l’évangile.

Une chose est sûre… et sans doute est-elle encore vraie aujourd’hui :
Qui que je sois… quelle que soit ma situation ?… je me prends souvent pour le « juste » et je soupçonne toujours l’autre d’être « malade ».
Si tel est le cas… je confesse, en réalité, que je n’ai pas vraiment besoin de Dieu… car le Seigneur qui prétend venir, au nom de Dieu, pour guérir les malades et appeler les pécheurs… ce n’est pas pour moi qu’il vient… mais pour l’autre… car le malade, c’est toujours l’autre… et c’est l’autre qu’il est venu appeler.

On le voit bien… avec ce type de raisonnement… on ne va pas très loin… et finalement chacun reste à sa place : Le religieux, avec ses certitudes – celle d’être « juste » et d’avoir le « bon dieu » dans sa poche ; le païen, avec les siennes – celle de n’avoir besoin de personne d’autre que lui-même… puisque, de toute façon, il ne peut pas avoir accès à ce « dieu » réservé à l’élite religieuse.

Mais, face à nos tentations de catégorisations et de « chacun pour soi », Jésus vient brouiller les cartes… pour nous appeler à dépasser nos vieux réflexes… nos limites et nos frontières… pour adopter une attitude nouvelle :

Pour pouvoir suivre le Christ, il faut d’abord accepter de quitter ses propres assurances… notamment celle d’appartenir à un camp ou à un autre…
Pour chercher Dieu… il faut commencer par se situer ailleurs… par se placer devant lui, en faisant preuve d’humilité… en acceptant simplement de s’abaisser (cf. Lc 18, 14)… de partir de notre condition humaine d’hommes et de femmes, de créatures dépendantes de leur Créateur.
Autrement dit, il faut commencer par balayer devant sa porte… ôter « la poutre qui est dans son œil » avant de vouloir s’occuper de « la paille dans l’œil de son frère » (cf. Mt 7, 5)… il faut se reconnaître faible, fragile, et même faillible et « malade ».  

Bien sûr… il ne s’agit pas de faire preuve d’humilité, pour s’apitoyer sur soi-même ou sur sa misère… et tomber dans une forme d’égocentrisme dépressif et morbide.
S’il s’agit de reconnaître sa pauvreté, c’est pour être à même de se tourner vers Dieu et de s’ouvrir aux autres.

Car ce que nous montre l’évangile… c’est que – contrairement à ce qu’il croit – celui qui prétend être juste par lui-même, par ses propres forces… est complètement à côté de la plaque :
D’une part, parce que personne ne parvient à accomplir parfaitement la loi de Dieu (ainsi que le souligne l’apôtre Paul).[4]
D’autre part, parce qu’en prétendant y parvenir, en prétendant observer scrupuleusement tous les commandements, la loi risque de devenir un moyen de se juger soi-même – de s’auto-justifier – et de juger autrui.

C’est précisément ce qui arrive – malgré eux – aux Pharisiens ou aux disciples de Jean qui s’offusquent de ce que Jésus appelle des pécheurs à sa suite et partage avec eux la communion d’un repas.

Pour ces gens respectables, qui s’appliquent à observer minutieusement les commandements divins, la loi de Dieu est devenue un moyen de juger : un moyen de se juger soi-même en règle (ou non) avec Dieu, mais aussi un moyen de juger les autres et de condamner ceux qui n’ont pas fait le même choix.
S’arrogeant ainsi, au nom de la loi divine, le droit de juger les autres, ils se mettent, de fait, à la place de Dieu, le seul juge.
Dès lors, ils sont si bien persuadés d’être en règle avec lui, d’être des « justes », qu’ils ne peuvent s’imaginer que Dieu ait un autre point de vue que le leur, un autre projet.
Ceux qu’ils déclarent « pécheurs » – pensent-ils – sont nécessairement coupables aux yeux de Dieu. Eux-mêmes, les gens « respectables », sont dans le camp de Dieu ; les autres ne peuvent être que des adversaires de Dieu, donc des ennemis.

Mais, une fois de plus, Jésus surprend tout le monde par la position qu’il prend :
Lui ne juge pas ; il vient guérir.
Il vient guérir en particulier les dégâts causés par les pharisiens et leurs émules de tous les âges et de toutes les civilisations… qu’on appellerait peut-être aujourd’hui : puristes, intégristes, fondamentalistes.
Au lieu de condamner et d’exclure, Jésus appelle… il appelle chacun à le suivre en « changeant de mentalité »[5].
A Matthieu (Lévi) – ce collecteur d’impôt – il fait cet honneur inouï de l’inviter à venir avec lui.

En d’autres termes… Jésus transgresse nos frontières et nos catégories. Il inclut l’exclu et vient questionner celui qui se croit déjà arrivé à destination… possesseur de la vérité et du salut.

C’est implicitement la question posée aux pharisiens… aux pharisiens que nous sommes, nous aussi, parfois :
comment peut-on se croire « juste » par soi-même, justifiés par sa pratique de la religion ?... et comment peut-on prétendre à un salut individuel… un salut qui exclurait les autres… les pécheurs ?

Par son attitude… Jésus nous laisse entendre que le salut des uns ne va pas sans le salut des autres… et que tous – le pharisien prétendu « juste » comme le collecteur d’impôt reconnu « pécheur » – ont besoin de guérison, de ce salut qui vient de Dieu.

C’est la Bonne Nouvelle que nous offre l’Evangile : Il nous livre le projet de Dieu, à travers plusieurs mots.
Nous avons déjà relevé le mot « humilité » (celle de se reconnaître « pécheur »). Nous pouvons y ajouter les mots « solidarité » et « miséricorde ».

Jésus cherche à inclure tous les hommes dans « une solidarité d’espérance »[6]. Et c’est la raison pour laquelle il appelle des hommes si différents… en réalité, tout homme à sa suite.
Il ne tient pas compte de nos distinctions ou de nos catégories.
Son projet, c’est de n’oublier personne, de ne laisser personne de côté, sur le bord de la route.
Pour ce faire, il nous appelle à rompre avec nos comportements ancestraux, qui consistent habituellement à inclure ceux qui nous ressemblent, en excluant les autres.
Et c’est un constat que chacun peut faire dans sa vie : nous avons tous tendance à nous associer ou nous lier d’amitié avec des gens qui nous ressemblent. Comme le dit le dicton : « qui se ressemble s’assemble ».
Mais justement… Jésus nous appelle au changement… Il nous invite à rompre avec l’esprit de séparation, de purisme, de clan, de caste… car le Royaume n’est pas réservé aux mêmes, aux semblables… mais ouvert aux multiples, aux différents.

Il invite donc les pharisiens – et nous avec – à porter un autre regard  sur Dieu... et sur ce qu’il attend de nous.
En citant un passage du prophète Osée (cf. Os 6, 6) – « c’est la miséricorde que je veux, non le sacrifice » – il rappelle à ses interlocuteurs ce qui constitue la priorité aux yeux de Dieu : la supériorité de la miséricorde (de l’amour, de la bonté, de la compassion) sur le « culte », sur les obligations rituelles et les règles alimentaires.
Il invite ainsi les pharisiens à lâcher leurs principes et leur intransigeance.
Dieu est d’abord un Père miséricordieux, avant d’être un Dieu exigeant.

Autrement dit… Jésus invite chacun à bouger, avec lui… sans opposer les uns contre les autres.
Tout en prenant le contre-pied des pharisiens, il ne passe pas dans le camp opposé, il ne donne pas raison aux collecteurs de taxes et aux pécheurs.
D’ailleurs, quand il parle d’eux, il les compare, au contraire, à des malades qui ont besoin d’un médecin.

D’une certaine manière, Jésus rejoint ainsi le diagnostic établi par les pharisiens : les péagers et les pécheurs sont bien malades dans leur relation à Dieu, aux autres et à eux-mêmes. Mais, il prescrit une autre thérapie : l’accueil et l’appel, plutôt que l’exclusion et la quarantaine.

Il invite les pharisiens à quitter leurs représentations et leur sectarisme, qui revient à ne s’assembler qu’avec des semblables.
Il vient abattre le mur de séparation et de mépris religieux, qui découperait une humanité en deux camps : les bons et les méchants… les purs et les impurs.
Il propose une troisième voie… une voie nouvelle… qui laisse derrière elle les situations bloquées et sans issues dans lesquelles les humains ne cessent de s’enfermer eux-mêmes et d’enfermer les autres.

Cette troisième voie, c’est celle du royaume, du règne de Dieu… d’un Dieu qui fait grâce, qui « fait lever son soleil sur les bons et les méchants et tomber sa pluie sur les justes et les injustes » (cf. Mt 5, 38-48)… c’est la voie d’un Dieu qui appelle et qui pardonne… d’un Dieu qui propose à tous de chercher son règne et sa justice… d’y prendre part, ici et maintenant.

L’évangile nous rappelle ce matin à quoi ressemble ce royaume :
Il n’est pas réservé à quelques-uns, aux semblables, mais dessiné pour tous, pour les différents… pour tous ceux qui se prononcent pour une solidarité avec le rejeté et l’exclu, d’où qu’il vienne et quel qu’il soit.

Le règne de Dieu s’approche… il prend pied sur notre terre parmi nous… là où souffle ce vent de solidarité et de miséricorde.

C’est peut-être cela être « juste »… tel que le Christ nous le révèle :
Ce n’est pas se séparer ou se distinguer des autres, mais accueillir et intégrer l’autre, pour vivre avec lui une « solidarité d’espérance » qui prend des allures de fête, de joie, et même de festin avec le Fils de l’homme.

Et ce matin… nous pourrions presque tirer de cette justice miséricordieuse un proverbe :
« Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort » dit l’Ecclésiaste (cf. Qo 9, 4).
« Un pécheur avec les autres vaut mieux qu’un juste sans les autres » : tel est le constat de Jésus.

Alors… chers amis… frères et sœurs… l’évangile nous rappelle que nous sommes cet « autre » accueilli par Dieu… cet « autre » appelé par le Christ… à qui il dit – comme à Matthieu – viens et suis moi… lève toi et marche à mes côtés… sur le chemin du Règne de Dieu.
A toi d’accueillir, à ton tour, « l’autre » sur ton chemin : ce frère, cette sœur, que tu croiseras sur ta route !
Amen.



[1] SDF : « Sans domicile fixe »
[2] D’où les expressions : « péagers et pécheurs » (Mt 9, 10 & 11 ; Mt 11, 19), « païen et péager » (Mt 18, 17), « péagers et prostituées » (Mt 21, 31).
[3] Le collecteur d’impôts appelé par Jésus que l’évangéliste Matthieu appelle « Matthieu », les évangélistes Marc et Luc l’appellent « Lévi ».
[4] Ceux qui, à l’époque de Jésus, le prétendaient, ont fini par faire crucifier l’envoyé de Dieu, au nom même de la loi.
[5] Nous employons cette expression, pour signifier l’appel à la conversion et la repentance. Cf. Mt 4, 17.
[6] Nous empruntons cette belle expression à Louis Simon.