vendredi 23 janvier 2015

Jn 4, 1-30

Célébration oecuménique dans le cadre de la semaine de prière pour l'unité des Chrétiens (2015)

Lecture biblique : Jn 4, 1-30                                                                                                                  Jn 4, 1-30
Thématique : Répondre à notre véritable soif.
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Célébration œcuménique, Marmande, le 23/01/15. 


A travers ce passage bien connu de l’Evangile – et la thématique de notre rencontre œcuménique sur cette demande de Jésus « Donne-moi à boire » (Jn 4,7) – plusieurs questions s’offrent à nous :

* La première et la plus fondamentale sans doute : « De quoi avons-nous soif aujourd’hui ? »
Nous savons que nous vivons dans une société qui a mis en avant à la fois la rationalité et le matérialisme. Depuis deux siècles, l’homme a fait des progrès considérables, tant au niveau scientifique qu’en matière de qualité de vie et de confort. Nous vivons mieux et plus longtemps. Mais, pour autant, sommes-nous plus sereins, moins angoissés, plus paisibles et plus heureux qu’hier ? Ce n’est pas sûr !

Il ne faut certainement pas remettre en cause les avancées techniques de la science et de l’industrie, ni celles de notre confort moderne, mais, en même temps, nous voyons bien que cela n’est pas suffisant. Il y a nombre de choses qui n’ont pas évolué depuis deux mille ans, depuis que Jésus est venu annoncer l’Evangile du Royaume.

L’être humain a appris beaucoup sur le plan de la maîtrise des connaissances et du contrôle technologique, mais pour le reste – sur le plan spirituel – il demeure quasiment un « débutant » et – sur le plan relationnel – il peut parfois se comporter en « prédateur » vis-à-vis de son semblable. L’homme reste un loup pour l’homme. Il demeure, bien souvent, incapable de conversion… incapable de se remettre en question, de changer de mentalité. Son égocentrisme, sa soif d’avoir et de posséder, ses désirs de puissance et de domination, le rendent « sourd » au partage, à la gratuité, à la compassion pour autrui, à l’amour du prochain.

Alors, pour revenir à cette question : « de quoi avons-nous soif aujourd’hui ? »… je crois qu’il suffit d’ouvrir le journal – de voir tous les maux et les malheurs du monde : l’injustice, la violence, les divisions entre les peuples – pour y répondre.
- Nous avons soif de l’A/autre : soif de vraies relations avec Dieu et notre prochain… soif d’harmonie, de solidarité, de fraternité, de paix. Notre monde en a besoin.
- Nous avons aussi soif de nous-mêmes : non pas de développer notre égo, mais d’accéder à une vraie conscience, à notre être véritable, notre « vrai soi » créé à l’image de Dieu, à cette part de nous-mêmes qui reste cachée tant que nous ne lâchons pas prise, tant que nous osons par vivre dans la confiance et la reconnaissance, tant que nous ne recevons pas la vie comme un don, mais que nous prétendons l’arracher par nous-mêmes, par nos actes et nos mérites.
- Enfin, nous avons soif de liberté et de justice… d’une liberté qui unit et qui respecte l’autre… d’une liberté qui édifie, qui construit… non pas d’une liberté que nous revendiquerions pour nous-mêmes et qui ferait fi de la liberté d’autrui… du respect de la personne et de la conscience de l’autre.

Les évènements récents (je fais allusion aux grands rassemblements solidaires, suite aux attentas sur le site de Charlie Hebdo, puis à la parution de nouvelles caricatures qui ont suscité des manifestations d’opposition dans de nombreux pays musulmans)… et tout le débat actuel entre « liberté d’expression » et « respect des convictions religieuses de chacun », nous montre que la vraie liberté ne peut jamais être prise ou conquise sur l’autre ou à ses dépends.

Une liberté qui crée la fraternité n’a rien à voir avec une liberté qui provoque, qui ridiculise et qui divise. « Caricaturer la religion de l’autre » est peut-être autorisé du point de vue du droit républicain. Sous le masque de la laïcité ou de l’humour, une personne athée a tout à fait le droit de parodier et de dénigrer les religions. Mais cela n’a rien à voir avec la liberté chrétienne. D’un point de vue chrétien, le fait de tourner l’autre ou sa foi en dérision, le fait de cristalliser des préjugés ou des idées-reçues, constitue indirectement un jugement porté à son encontre… un jugement qui n’instruit pas, qui n’édifie pas, mais abîme le lien social. Or, la liberté ne peut pas être liberté sans fraternité, sans justice, sans tenir compte de l’autre, sans veiller aux « plus petits parmi nos frères » (cf. Mt 25).

Dans ses épîtres, l’apôtre Paul l’explique très bien à travers une question de la communauté de Rome autour des viandes sacrifiées aux idoles que certains consommaient sans problème, et que d’autres considéraient comme impures et refusaient de manger. Je cite ce qu’écrit Paul dans sa lettre aux Romains (chap.14) : « En effet, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. Alors toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? […] Cessons de nous juger les uns les autres ; mais jugez plutôt qu’il ne faut rien mettre devant un frère qui le fasse achopper ou trébucher. Je le sais, et j’en suis persuadé dans le Seigneur Jésus : aucune chose n’est impure en elle-même, mais si quelqu’un la considère comme impure, pour celui-là elle est impure. Si ton frère a de la peine à cause de ce que tu [fais], ta conduite n’est plus conforme à l’amour. […] Recherchons donc ce qui contribue à la paix, et ce qui construit les relations mutuelles » (Rm 14, 7-19).

Le mot est lâché : c’est d’amour – de ce qui est conforme à l’amour – dont nous avons besoin : c’est de se savoir aimé, aimé par Dieu et par ses proches… et c’est d’aimer en retour… aimer à la manière du Christ, de façon gratuite et inconditionnelle… aimer et respecter l’autre tel qu’il est : qu’il soit chrétien, athée ou musulman (etc.).

* Revenons à notre passage : Que fait Jésus en traversant la Samarie ? 
Il va à la rencontre de l’autre, de celui qui est différent, étranger, parfois même perçu comme « une menace ». Lui, l’homme, le Juif, le Rabin, le maître… sort de ses frontières et transgresse les barrières sociales et religieuses, en s’adressant à cette femme samaritaine – considérée comme une « ennemie » (en matière de religion les Juifs ne veulent rien avoir affaire avec les Samaritains) – à cette femme qui est venue seule, en cachette, à midi, en pleine chaleur, pour puiser de l’eau, sans avoir à croiser le regard des autres femmes, parce qu’elle ne veut rencontrer personne. Pourquoi ? On ne le sait pas. Peut-être a-t-elle honte d’elle-même, de sa vie dissolue, avec ses cinq maris ? Peut-être en a-t-elle assez des remarques, des regards de travers et des quolibets ? Quoi qu’il en soit, si cette femme vient, seule, en pleine chaleur, c’est qu’elle a été blessée par les autres… qu’elle se sent coupable, dénigrée ou exclue.

Que fait Jésus ? Il s’adresse à elle pour lui demander à boire. Il ne l’ignore pas, ne la juge pas, ne lui fait pas la morale. Il ne lui fait aucun reproche quant à sa vie. Il lui demande de l’aide, il engage le dialogue.
Lui, qui a l’eau vive… lui, le porteur de la source, le porteur de l’Esprit saint… se fait petit et prochain de cette femme, pour lui demander de l’aide.
Ce retournement… cette posture d’humilité… peut être pour nous un enseignement. Pour s’approcher de cette femme, Jésus quitte son piédestal : sa place d’homme, de Juif, de Rabin. Celui qui a l’habitude de donner, d’enseigner, de guérir, d’offrir ses services, se met cette fois dans une posture de demandeur. Il attend quelque chose de cette samaritaine : qu’elle lui donne à boire.

En est-il de même dans nos relations œcuméniques entre Eglises ? Frères et sœurs catholiques, attendez-vous quelque chose des Protestants ? Protestants qu’attendez-vous des Catholiques ?
Jésus, le Christ, l’envoyé de Dieu, le révélateur du Père attend quelque chose de cette femme samaritaine. Et c’est pour cela qu’un dialogue va peu à peu se nouer dans l’écoute et la confiance. Et nous, qu’attendons-nous de l’autre ? Quelle richesse a-t-il à partager ? Reconnaissons-nous avoir besoin d’aide, besoin de l’autre ? Sommes-nous disposés à apprendre quelque chose de nouveau ?

L’interpellation de Jésus – « donne-moi à boire » (Jn 4,7) – cette demande simple et humble, nous apprend que chacun peut apporter à boire à l’autre.
Ici, cette femme samaritaine – représentant une autre tradition, une autre sensibilité, un courant « cousin » du Judaïsme – peut offrir de l’eau de son puits à un Juif… mieux encore, à Celui qui est le porteur de l’Esprit, le porteur de l’eau vive.
De son côté, Jésus va aussi lui faire un don. Il va apporter de la lumière dans sa vie. Ses Paroles vont faire vérité dans l’existence de cette femme. Elle qui vivait en marge des autres femmes… elle qui était peut-être enfermée, à la fois, dans une certaine culpabilité (à cause de sa vie conjugale décousue) et dans ses propres traditions religieuses (celles des Samaritains)… Jésus va la libérer : Il va lui présenter le visage d’un autre Dieu… un Dieu Amour, Esprit et Vérité… un Dieu accueillant et bienveillant, qui n’est pas là pour exclure, pour juger ou punir, mais pour sauver. Et à la fin, c’est elle qui va laisser tomber sa cruche… son passé et sa honte… et qui va courir au village pour devenir témoin et annoncer le Christ.

Ainsi, l’attitude de Jésus, nous appelle à une certaine humilité. Chrétiens catholiques ou protestants, nous avons besoin des autres Chrétiens – et sans doute même des autres religions – pour continuer à avancer, pour grandir, pour s’interroger et évoluer.
Ici, par exemple, Jésus fait comprendre à cette femme que le plus important n’est pas d’aller faire un pèlerinage sur le Mont Garizim, lieu du temple des Samaritains… ni même de se rendre à Jérusalem, lieu « sacré » pour les Juifs, afin d’y offrir un sacrifice. L’essentiel est ailleurs. Il est caché (« invisible pour les yeux », dirait le Petit Prince). L’essentiel est d’aimer et d’adorer le Père en esprit et en vérité (Jn 4, 21-24). Et cela commence par le fait de l’accueillir dans sa vie… cela commence avec la place qu’on lui laisse dans son existence.

C’est d’ailleurs bien ce que nous exprimons dans le « Notre Père » : « Que ton règne vienne ». Il ne s’agit pas seulement de la venue d’un royaume divin d’éternité et de béatitude auquel nous voudrions avoir accès, il s’agit d’abord d’accueillir, ici et maintenant, ce règne dans notre cœur. Que ton règne vienne en nous, Seigneur… viens régner dans nos cœurs et dans nos vies, pour les changer, les transformer.
Pour changer le monde, il faut commencer par soi-même, en prenant l’initiative, en osant faire les premiers pas. Cela commence avec la confiance – accueillir la confiance que Dieu nous offre ; oser lui faire confiance pour guider notre vie. Oser lâcher-prise, oser accepter de changer quelque chose en soi-même… cesser de se mettre au centre… laisser cette place à Dieu, en soi.

* Cette interpellation que Jésus adresse à la samaritaine « donne-moi à boire » va donc, peu à peu, se retourner au cours de la rencontre : Grâce à Jésus, la femme va comprendre sa véritable soif, elle va également percevoir en elle un désir de changement, de conversion.
Le fait qu’elle abandonne sa cruche pour annoncer aux villageois sa découverte et sa rencontre avec le Christ, est un symbole fort. C’est le signe qu’elle vient de recevoir un don bien plus important que l’eau qu’elle venait chercher.
Ce dont elle avait véritablement soif, ce n’était pas seulement de l’eau stagnante du puits, mais d’une vie nouvelle, d’une eau vive : de l’Esprit saint – l’Esprit d’amour – que Jésus est venu souffler dans sa vie, en l’accueillant telle qu’elle était, en faisant vérité dans sa vie, et en la replaçant devant Dieu.

N’est-ce pas là ce dont nous avons besoin, nous aussi ?
Abandonner nos cruches trop étroites… Dépasser nos peurs, nos enfermements, nos croyances culturelles … Oser nous placer devant Dieu, lui confier toute notre existence, avec nos joies et nos peines, nos réussites et (comme cette femme) nos blessures, nos failles et nos culpabilités. Nous savoir aimés de Dieu tel que nous sommes… nous qui sommes « ses enfants ».
Et n’est-ce pas là également la mission du témoin ?... du disciple de Jésus que nous sommes appelés à être : Aider son frère ou sa sœur à être un être humain devant Dieu… Aider son prochain à se placer sous le regard bienveillant du Seigneur.

Au delà de nos différences, de nos traditions, de nos habitudes, Jésus nous invite à nous tourner vers le Dieu Esprit, pour puiser à la même source. C’est ce qui fait notre unité : que nous écoutions le même Christ, que nous nous enracinions dans sa Parole, que nous buvions à sa source, pour recevoir dans nos cœurs et dans nos vies le même Esprit : celui qui vient faire toutes choses nouvelles, celui qui vient nous apporter ce dont nous avons véritablement soif : la justice, la paix et la joie dans l’Esprit saint (Rm 14,17), pour le que le règne de Dieu prenne place dans nos cœurs et dans le monde.

Amen.