dimanche 6 septembre 2015

Lv 19, 33-34

Lv 19, 33-34
Lectures bibliques : Ex 23, 9-12 ; Lv 19, 9-10.33-34 ; Dt 24, 17-22 ; Es 58, 7
Thématique : tu aimeras l’émigré comme toi-même (Lv 19,34)
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 06/09/15 – culte de rentrée, fête paroissiale

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Lectures bibliques

Ex 23, 9-12 (voir aussi Ex 22, 20)
9Tu n’opprimeras pas l’émigré ; vous connaissez vous-mêmes la vie de l’émigré, car vous avez été émigrés au pays d’Egypte. 10Six années durant, tu ensemenceras ta terre et tu récolteras son produit. 11Mais, la septième, tu le faucheras et le laisseras sur place ; les pauvres de ton peuple en mangeront et ce qu’ils laisseront, c’est l’animal sauvage qui le mangera. Ainsi feras-tu pour ta vigne, pour ton olivier. 12Six jours, tu feras ce que tu as à faire, mais le septième jour, tu chômeras, afin que ton bœuf et ton âne se reposent, et que le fils de ta servante et l’émigré reprennent leur souffle.

Lv 19, 9-10. 33-34 (voir aussi Lv 23, 22 ; Dt 10,19)
9Quand vous moissonnerez vos terres, tu ne moissonneras pas ton champ jusqu’au bord et tu ne ramasseras pas la glanure de ta moisson ; 10tu ne grappilleras pas non plus ta vigne et tu n’y ramasseras pas les fruits tombés ; tu les abandonneras au pauvre et à l’émigré. C’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.

33Quand un émigré viendra s’installer chez toi, dans votre pays, vous ne l’exploiterez pas ; 34cet émigré installé chez vous, vous le traiterez comme un indigène, comme l’un de vous ; tu l’aimeras comme toi-même ; car vous-mêmes avez été des émigrés dans le pays d’Egypte. C’est moi, le SEIGNEUR, votre Dieu.

Dt 24, 17-22
17Tu ne biaiseras pas avec le droit d’un émigré ou d’un orphelin. Tu ne prendras pas en gage le vêtement d’une veuve. 18Tu te souviendras qu’en Egypte tu étais esclave, et que le SEIGNEUR ton Dieu t’a racheté de là. C’est pourquoi je t’ordonne de mettre en pratique cette parole.
19Si tu fais la moisson dans ton champ, et que tu oublies des épis dans le champ, tu ne reviendras pas les prendre. Ce sera pour l’émigré, l’orphelin et la veuve, afin que le SEIGNEUR ton Dieu te bénisse dans toutes tes actions. 20Si tu gaules tes oliviers, tu n’y reviendras pas faire la cueillette ; ce qui restera sera pour l’émigré, l’orphelin et la veuve. 21Si tu vendanges ta vigne, tu n’y reviendras pas grappiller ; ce qui restera sera pour l’émigré, l’orphelin et la veuve. 22Tu te souviendras qu’au pays d’Egypte tu étais esclave ; c’est pourquoi je t’ordonne de mettre en pratique cette parole.

Es 58, 7
[Le jeûne que je préfère…] N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ?
Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras,
si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras :
devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas.

Epître à Diognète (écrit non-canonique / c’est un écrit apologétique de la fin du 2e siècle)

"Les chrétiens résident, chacun dans sa propre patrie, mais comme des étrangers domiciliés. Ils s'acquittent de tous leurs devoirs de citoyens, et supportent toutes les charges comme des étrangers.
Toute terre étrangère leur est une patrie, et toute patrie leur est une terre étrangère. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel."


Prédication 

* Tous les jours ou presque, les actualités télévisées et les journaux parlent de ces milliers de personnes qui arrivent aux portes de l’Europe. Cette semaine, c’était la Hongrie et la gare de Budapest qui ont été au cœur de l’actualité. C’est aussi une nouvelle tragédie en Méditerranée… avec les images de cet enfant retrouvé noyé sur une plage turque.

On ne peut évidemment pas resté insensible et indiffèrent au sort de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui arrivent sur nos côtes. Depuis le début de l’année 2015, plus de 2500 migrants sont morts noyés en méditerranée. On compte 22000 morts à nos frontières depuis 2000.

La France et l’Europe doivent répondre aujourd’hui à la question humaine des migrants et des réfugiés qui arrivent plus nombreux sur le continent européen.
Venus de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan, d’Erythrée ou d’ailleurs, le plus souvent pour fuir la misère, la violence ou la guerre… de toutes professions – médecins, professeurs, ouvriers, salariés - … on estime que jusqu’à 3000 migrants par jour arrivent à nos portes, en passant par la Méditerranée pour débarquer en Italie ou en Grèce… ou en passant par la Macédoine et la Serbie pour arriver en Hongrie.

Selon les spécialistes, cet afflux de réfugiés n’est pas prêt de s’arrêter.
Rien que dans le sud de la Syrie, 4 millions de réfugiés veulent quitter leur pays pour trouver refuge en Europe (essentiellement au Royaume uni, en Suède ou en Allemagne), et tenter une nouvelle vie sur un contient plus prospère, sans conflits armés.
En réalité, les ¾ de ces migrants ont déjà trouvé asile en Turquie, au Liban ou en Jordanie, qui accueillent à eux seuls dix fois plus de migrants que l’Europe.

Les chiffres donnés par certains journaux (par exemple, La Croix, pour les chiffres de 2013 et 2014) parlent d’un phénomène en forte croissance : 435 000 migrants en 2013, plus de 620 000 demandeurs d’asiles en Europe en 2014. Et vraisemblablement, ce chiffre sera supérieur à 750 000 en 2015. La guerre en Syrie et en Libye constitue une des raisons de cette augmentation.

Face à ce phénomène en croissance, l’Europe doit répondre à plusieurs difficultés :
- Répondre de façon humaine à cet afflux
- Sur le plan politique, s’entendre et trouver des arrangements entre pays européens, pour une répartition équilibrée des réfugiés. Il semble qu’une politique de « quotas » soit de retour.
- Lutter contre les mafias des passeurs
- Sensibiliser l’opinion publique, majoritairement contre l’accueil de nouveaux émigrés.

Essayons d’analyser ce matin ces différents aspects :

*1er point : Les journaux ont d’abord mis en avant le problème politique provoqué par cet afflux de réfugiés. La règle européenne selon laquelle le premier pays de l’UE où le demandeur d’asile a mis le pied doit prendre les empreintes de ce dernier et traiter son dossier ne suffit plus, car l’Italie, la Grèce, la Hongrie … et les autres pays frontaliers ne sont pas en capacité de répondre, à eux seuls, aux problèmes soulevés par un afflux de migrants.

Cette semaine, la France, l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie se sont concertées pour accueillir de nouveaux migrants. Rappelons déjà qu’en 2014, l’Allemagne, première destination, a reçu plus de 200 000 demandes, soit 60 % de plus qu’en 2013. Numéro deux, la Suède en a reçu 81 000. En troisième et quatrième positions, l’Italie et la France en ont reçu respectivement plus de 64 000 et plus de 62 000. (Parmi eux, la France – qui semble très sélective – n’a accordé un statut de « réfugié » qu’à 28% des demandeurs.)

La politique des « quotas » proposée par certains gouvernements se heurte à l’opposition d’autres pays européens – notamment à l’Est – qui entendent conserver leur souveraineté sur cette question. La République tchèque, la Slovaquie, la Pologne et la Hongrie ont exprimé leur refus d’accueillir de nouveaux réfugiés.
Quelles que soient les propositions des différents pays européens, même ceux qui acceptent des quotas, il semble que les chiffres proposés soient très en deçà des réels besoins et des nombreuses demandes. 

La réalité, c’est que pendant que les différents pays européens se divisent sur cette question des « quotas »… sur la répartition de ceux qui ont survécu à leur périlleux voyage vers l’Europe… d’autres continuent à mourir en chemin ou à être entassés dans des camps de fortune.
On a finalement l’impression que le sort de ces êtres humains dépend du bon vouloir de quelques hommes politiques et de leurs marchandages, alors qu’il s’agit ici non de marchandises, mais de familles, d’enfants, d’êtres humains, comme vous et moi.

* Autre aspect aussi évoqué cette semaine : l’Europe doit agir face aux réseaux des passeurs qui organisent les migrations et qui s’enrichissent de façon injuste et scandaleuse sur le dos des réfugiés, n’hésitant pas à les abandonner ou à les laisser périr en mer, dans des soutes ou des camions. L’exploitation des émigrés est devenue un véritable trafic – un business – contre lequel l’Europe et les gouvernements doivent agir rapidement. Cela n’est évidemment pas du ressort des citoyens, mais dépend de la volonté et de l’efficacité des gouvernements, qui doivent travailler ensemble pour démanteler les filières des passeurs. (C’était l’objet d’une émission de « C dans l’air » cette semaine.)

* Autre difficulté encore : Les différents gouvernements européens doivent faire face à une sorte d’hostilité des citoyens qui sont majoritairement contre l’accueil de nouveaux immigrés. C’est par exemple le cas en France. Selon un récent sondage, l’opinion publique française reste majoritairement (à 56 %) opposées à l’accueil d’immigrés clandestins et de réfugiés sur le territoire français.

Mais il faudrait nuancer ce sondage et distinguer justement « les immigrés clandestins » et « les réfugiés politiques ».

Malgré tout, plusieurs raisons expliquent ces chiffres : Nous sommes dans une période de difficultés économique. La croissance n’est pas au rendez-vous. Beaucoup de français pensent que dans la conjoncture actuelle, nous n’avons plus les moyens d’accueillir de nouvelles personnes, qui bénéficieront d’ici peu des aides sociales qu’offre la France.
D’autres ont peur que ces nouveaux arrivants prennent le travail des français, dans une période où les offres d’emploi sont plutôt rares et le nombre de chômeurs conséquent… En d’autres termes, certains craignent que ces réfugiés viennent manger notre pain.
D’autres, enfin, trouvent que les étrangers sont déjà trop nombreux en France et qu’on ne peut pas accueillir des personnes supplémentaires… que cela créera, tôt ou tard, des problèmes en terme d’intégration.

On entend toutes ces peurs – la méfiance et la suspicion – dans les débats ici ou là, relayés par les médias. Mais, il faut rappeler que la peur est souvent « mauvaise conseillère » et que la plupart de ces craintes sont fondées sur des préjugés.

La venue de réfugiés ne constitue pas un danger pour notre société ou un péril pour notre civilisation, comme certains voudraient nous le faire croire, en brandissant la menace d’une « invasion ».
Il faut, en effet, relativiser les images que nous montrent les médias. Face aux 620 000 demandeurs d’asiles en Europe en 2014, il faut rappeler que l’Union Européenne compte plus de 500 millions d’habitants. Ce qui veut dire que ces réfugiés représentent (si leurs demandes étaient toutes acceptées) 0,12 % de la population européennes.
(A côté de cela, le Liban a accueilli un nombre de réfugiés correspondant au quart de sa population.)

Des spécialistes parlent de 60 millions de personnes aujourd’hui déplacées dans le monde, à causes des guerres ou de la famine. Sur ces 60 millions, l’union européenne en accueille seulement 6 % ; l’essentiel des réfugiés étant dans les pays du sud (en Turquie, au Liban, en Jordanie, ou au Kenya qui accueille le plus grand camp de réfugiés du monde).

Par ailleurs, que serait l’Europe, si elle renonçait à ses valeurs humaniste d’universalité ? « Que serait notre civilisation si elle renonçait à assumer la dimension universelle de la dignité humaine? Que serait l'héritage du christianisme s'il se fermait devant le pauvre à sa porte? ».
La Bible, la Torah nous appelle – non à la peur – mais à la confiance… à l’accueil de l’autre, de l’étranger, de celui qui est dans la pauvreté et la misère.

Il faut rappeler que le continent européen compte parmi les pays les plus industrialisés et les plus riches de la planète. Alors, notre économie traverse peut-être une période difficile – c’est une réalité – mais nous avons toujours les moyens d’accueillir de nouveaux entrants sur notre territoire.
D’autres part, parmi les réfugiés syriens, il faut préciser que les personnes qui frappent à nos portes sont, pour beaucoup, des personnes éduquées et qualifiées, qui avaient, il y a peu, un travail dans leur pays (des médecins, des professeurs, des chercheurs) : une classe moyenne qui a les moyens de payer des « passeurs ». Les plus pauvres sont malheureusement pour eux restés en Syrie.

Par ailleurs, ces réfugiés ne viennent pas chez nous, par profit, pour bénéficier de prestations sociales plus attractives, mais pour fuir la mort… parce que la vie est tout simplement devenue invivable chez eux… en raison de l’insécurité, de la violence, des persécutions, de la guerre. C’est notamment vrai pour la plupart des syriens et des irakiens, et un certains nombres de ressortissants d’Afrique.

Nous avons peut-être en mémoire la fameuse phrase prononcée par Michel Rocard qui disait que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde ». Et cela est vrai. Mais on oublie souvent la 2ème partie de son affirmation, lorsqu’il ajoutait « mais, elle peut en prendre sa part ».[1]
Oui… la situation privilégiée de notre pays (par rapport à certains pays d’Afrique ou du Proche-Orient, d’où viennent les réfugiés) nous permet d’accueillir des étrangers. C’est non seulement possible d’un point de vue humain et économique, mais la Torah nous rappelle que c’est un devoir en tant qu’être humain... pour ne pas dire un commandement de Dieu. Nous avons à nous préoccuper du sort de nos frères humains. Nous ne pouvons pas les laisser mourir dans l’indifférence. C’est une question de justice et de fraternité.

Dans l’évangile, Jésus nous invite à chercher « le royaume et la justice de Dieu » (Mt 6, 33) dans notre vie de tous les jours. Il nous donne aussi la parabole du bon samaritain (Lc 10) qui nous appelle – entre autres – à nous mettre à la place d’autrui… à nous faire le prochain de l’autre, de l’étranger, de celui qui est blessé ou meurtri.

Nous-mêmes, que ferions-nous si nous étions nés en Syrie ou dans un pays d’Afrique et que notre vie ou celle de notre famille se trouvait tout d’un coup menacée par des combattants armés ? Ne fuirions-nous pas aussi la violence ? N’aimerions-nous pas trouver sur notre chemin une main tendue pour nous accueillir ? … et pouvoir tenter de reconstruire une nouvelle vie, après avoir déjà tout perdu… après avoir enduré un certain nombre de souffrances et de traumatismes ?

Les textes bibliques que nous avons entendus aujourd’hui nous appellent à l’accueil et au partage, à changer de mentalité, en dépassant nos peurs et nos inquiétudes.
Nous devons avoir conscience que la plupart des personnes qui se présentent à nos frontières ne le font pas par confort, mais par nécessité… parce que notre mode de vie européen – qui offre sécurité, liberté de mouvements et de penser, possibilité de travail et solidarité – correspond à ce qu’elle n’ont plus dans leur propre pays, soumis à la misère à cause de l’oppression de la terreur ou de la guerre… des violences dont les politiques étrangères européennes et américaines sont sans doute en grande partie responsables.

Nous avons une chance inouïe de pouvoir vivre dans notre pays, sans craindre pour notre vie, sans manquer de rien, de pouvoir participer à la construction de notre avenir librement, de pouvoir éduquer nos enfants, de penser et d’agir librement. Acceptons de partager cette possibilité avec d’autres ? C’est ce à quoi nous appellent les paroles de la Bible.
Je crois que ce n’est pas avant tout une question « morale » – de bien et de mal – mais une question « relationnelle ». Ces hommes et ces femmes qui débarquent sur nos côtes ou à nos frontières sont des frères et sœurs humains, ce sont des enfants de Dieu, au même titre que nous. L’Evangile nous appelle à les aimer et les aider, uniquement à ce titre… sans autre condition.

* Pour terminer la question se pose : que pouvons-nous faire concrètement ?

Même si certains gouvernements décident d’accueillir des réfugiés en nombre… la construction de centres pour ces réfugiés n’est pas une véritable solution. Dans le passé, certains y sont restés des mois ou des années durant, avant qu’un gouvernement n’étudie leur demande d’asile politique.
Il faut souhaiter que les associations et les citoyens – comme vous et moi – se mobilisent, en proposant des solutions alternatives : certaines associations et même des particuliers se proposent d’accueillir des réfugiés chez eux, dans leur résidence secondaire ou leurs locaux vacants… pour que ces réfugiés puissent trouver refuge, apprendre le français et retrouver un emploi.
Partout en Europe, les choses ont commencé à bouger cette semaine : on voit des témoignages de solidarité, un tissu associatif capable d’organiser l’accueil des étrangers et d’aider leur insertion. C’est une bonne nouvelle que nos concitoyens se remobilisent. Il nous faut retrouver les vertus d’hospitalité de nos ancêtres : ceux de la France, comme ceux de la Bible.

En fonction de nos moyens personnels, nous avons la possibilité d’agir, de donner du temps (des cours de langues), de l’argent, ou de mettre à disposition des moyens (une chambre, une compétence particulière, des vêtements, etc.) pour favoriser un accueil plus humain de ces réfugiés.

Dans le protestantisme, la FEP (fédération de l’Entraide Protestante) et la FPF (fédération protestante de France) peuvent nous accompagner. Elles proposent et recensent des initiatives.

Je laisse également à votre disposition des tracts de l’association « Bienvenue » créée à Agen. Cette association (qui travaille entre autres avec l’Entraide, l’Acat, le CCFD) a déjà accueilli une famille. Des démarches sont en cours pour accueillir une autre famille sur Agen.
Vous pouvez les soutenir financièrement. Il y a aussi plusieurs associations sur Internet qui vous proposent d’aider de différentes façons les réfugiés (en donnant de l’argent, en soutenant les associations, en proposant des services, en s’engageant dans le bénévolat, en hébergeant des réfugiés, en signant des pétitions, en participant à des rassemblements citoyens).

A notre niveau, nous pouvons toujours contribuer à changer les mentalités et agir localement.

* Conclusion : Pour conclure, je voudrais juste rappeler que la liberté de circulation est normalement un droit fondamental. C’est à la fois une question de liberté fondamentale et une question d’égalité. Aujourd’hui, le destin des uns et des autres reste avant tout déterminé par l’endroit où ils/elles sont né-e-s. C’est la fermeture des frontières qui crée cette inégalité insupportable, ce privilège du lieu de naissance.
Le droit de quitter son pays est inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.[2] A ce titre, chacun devrait légitimement pouvoir migrer dans un autre pays, surtout quand sa sécurité et sa liberté sont menacées.

Cela doit nous interroger sur la politique de fermetures de frontière de l’Europe. Bâtir l’Union européenne comme une forteresse imprenable est aussi absurde qu’inefficace… On voit bien que des gens risquent leur vie pour trouver la paix sur notre continent et cela malgré des frontières fermées. Loin de décourager ceux qui n’ont plus rien à perdre, la fermeture des frontières favorise en réalité le trafic des passeurs.

Je lisait cette semaine l’article d’un chercheur en sciences sociales. Je cite : « Faire croire que l’ouverture ou la fermeture des frontières permet la maîtrise des flux migratoires est un mensonge électoraliste. La construction du mur entre le Mexique et les Etats-Unis n’a nullement ralenti les flux migratoires entre les deux pays, pas plus que l’ouverture de la frontière entre l’Inde et le Népal n’a provoqué d’afflux massifs de migrants »[3]. Les migrants ne viennent pas dans un pays en raison de leur politique frontalière, mais parce qu’ils pensent que c’est là – dans ce pays – qu’ils auront un nouvelle de chance de vie.

Au delà de la politique… à notre niveau individuel, nous pouvons agir. En tant que Chrétiens, nous sommes appelés à vivre la fraternité et la solidarité avec ceux qui demandent notre aide. Nous sommes appelés à exercer nos responsabilités en agissant avec nos moyens et les talents que Dieu nous a confié pour les mettre au service d’autrui.

Pour agir de façon juste, regardons l’actualité et notre monde Bible à la main : Dans le livre de la Genèse, Abraham n’est-il pas présenté comme un émigré ? Jacob n’a-t-il pas trouvé refuge en Egypte avec Joseph et ses frères au temps de la famine ? Jésus ne nous entraîne-t-il pas à porter une attention particulière vers le pauvre ou celui qu’on rejette ? Ne sommes-nous pas seulement sur terre étrangers et voyageurs de passage (cf. 1 P 2,11) ?  

Amen.


Pour Prolonger la réflexion (http://www.evangile-et-liberte.net/elements/archives/159.html)

Étrangers et voyageurs sur terre

L'étranger est celui qui met en question ma manière de vivre et de penser, ou qui du moins les relativise, qui me déstabilise dans mes certitudes culturelles et dans mes valeurs quotidiennes, celui qui dit ce qu'il ne faut pas dire, qui met ses pas là où il ne faut pas marcher, dont le comportement étonne, dérange ou fait rire.

C'est notre rôle à nous chrétiens d'être des étrangers, de fragiliser, de décaler, de déstabiliser les valeurs de ce monde. Et peut-être l'humour est-il une de nos armes ?

Car si on se plonge dans l'Évangile, si on y plonge son esprit, sa raison, son coeur, sa vie, on ne peut éviter de prendre ses distances par rapport à ce monde pour le comprendre d'une autre façon que celle dont il se comprend lui-même, à partir d'une Parole qui lui est extérieure et qui le met radicalement en question.

Jésus est cet étranger inintégrable, qui finit sa vie rejeté par tous, vaincu, humilié, ridicule. Le Dieu dont il parle, dont il nous montre le visage, est et doit rester l'inconnu, l'étranger, qui fait de nous des étrangers, citoyens d'un monde parallèle "aux frontières du réel" ou de ce que chaque homme croît être le réel et qui est le regard d'une culture sur des personnes, des objets et des évènements dont la vérité profonde nous échappe ("la vérité est ailleurs").

Et parce que notre rôle de chrétien est d'être des étrangers, nous ne pouvons qu'être proches de tous les étrangers, ceux qui viennent d'un autre pays, ceux qui ont une autre couleur, une autre religion, d'autres moeurs, d'autres références culturelles, mais aussi ceux qui sont étrangers parce que "pas dans la norme", ceux que notre société a isolés ou marginalisés dans des ghettos (prisons, hôpitaux, maisons de retraite, asiles, internats, etc...), et également ceux qui sont décalés par rapport à une image sociale de référence plus rigide et bornée qu'il ne paraît, par exemple les mous, les gros, les laids, les lents, tout simplement différents, quelle que soit leur différence.
Parce que notre rôle à nous est d'être différents, tous les différents sont nos proches, nos frères et nos soeurs.

Je pense pour ma part que notre christianisme est encore le meilleur (ou le pire) facteur d'étrangeté et d'inadaptation aux valeurs principales de ce monde, celles qui restent les plus naturelles et fondamentales, celles du droit du plus fort, du plus riche, du plus malin, celles des rejets de ce qui n'est pas conforme aux normes de la masse.

Si on a la folie de suivre -ou d'essayer- le chemin tracé par le Christ, dont le critère unique est l'amour, on ne peut être qu'"étranger et voyageur sur terre..."

Jacques Juillard 




[1] En ce qui concerne les demandeurs d'asile – c’est à dire des personnes ayant fui leur pays parce qu’elles y ont subi des persécutions ou craignent  d’en subir et qui sont en quête d’une protection internationale – la France a enregistré 62800 demandes d’asile en 2014, loin derrière les Etats-Unis (88400) ou d’autres pays d’Europe comme l’Allemagne par exemple (202 700 demandeurs), la Suède (81200) ou l'Italie (64600).   
Et si on rapporte ce chiffre a la proportion de la population de chaque État membre de l’UE, ce qui est plus significatif, les taux les plus élevés de demandeurs ont été enregistrés en Suède (8,4 demandeurs d’asile pour mille habitants), devant la Hongrie (4,3), l’Autriche (3,3), Malte (3,2), le Danemark (2,6) et l’Allemagne (2,5). La France n’arrive qu’en douzième position (1 demandeur d’asile pour mille habitant). La France est donc loin de “ployer” sous le poids des demandes comme on ne cesse de nous le répéter.
La France n’est pas non plus le pays qui accorde le plus de statuts de réfugié (ce qui constitue l’aboutissement “positif” de la demande d’asile) : en 2014, dans l’UE, 45% des demandes d’asile ont été reconnues positives. Le taux d’accord en France pour 2014 était quand a lui de 28%.

[2] Déclaration universelle des droits de l'homme - Article premier
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.
Article 3
Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne.
Article 13
1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l'intérieur d'un Etat.
2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.
Article 14
1. Devant la persécution, toute personne a le droit de chercher asile et de bénéficier de l'asile en d'autres pays.

[3] http://www.lalibre.be/debats/opinions/migrants-voici-dix-raisons-d-ouvrir-les-frontieres-55d6040335708aa4379f81c9