dimanche 7 février 2016

Mc 7, 31-37

Mc 7, 31-37
Lectures bibliques : Mt 6, 5-8 ; Mc 7, 31-37
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 07/02/16
(Inspirée d’une méditation d’Anselm Grün)

* La Bible est plus qu’un livre d’histoires, elle doit pouvoir nous dire quelque chose aujourd’hui.
Lorsque nous entendons un récit de guérison, nous pouvons, d’une part, nous projeter sur le personnage malade et nous dire que, nous aussi, à notre manière et à notre niveau, nous avons besoin de guérison… Nous sommes parfois sourds aux autres et à Dieu… Nous sommes parfois enfermés en/sur nous-mêmes.

D’autre part, nous pouvons également observer le comportement de Jésus et discerner la façon dont il s’y prend pour accompagner le malade dans sa thérapie. Car, nous pouvons, nous aussi, essayer d’aider les autres et les soulager de leurs maux et de leurs souffrances.
Jésus appelle ses disciples à le suivre, à s’approprier ses enseignements, à faire briller la lumière de Dieu pour les humains. Voyons donc ce qui se joue dans cette rencontre entre Jésus et cet homme sourd.

Tout d’abord, vous avez sans doute remarqué que la plupart des guérisons racontées dans les évangiles concerne des maladies de la communication, qui empêchent telle ou telle personne d’entretenir des relations sociales avec d’autres, qui rejettent des individus hors du groupe social ou religieux, qui isolent et enferment les humains.
Ce sont souvent des aveugles, des sourds, des muets, des paralytiques, des lépreux, dont l’évangéliste Marc nous raconte la guérison.

* C’est précisément le cas présenté ce matin : Jésus se trouve en territoire païen. Là, des personnes lui amènent un homme sourd, qui parle difficilement.
L’homme en question n’est pas complètement muet, mais n’entendant pas ou mal ce que les autres disent, il est incapable de reproduire les sons de la voix humaine correctement ; il ne peut pas contrôler sa propre voix. Il s’agit peut-être d’un sourd-bègue, comme le notent certains commentaires.

Quoi qu’il en soit, à cause de son handicap, cet homme se trouve coupé de toute relation approfondie avec autrui. Il ne peut échanger ni nouvelles, ni idées, ni pensées personnelles, ni préoccupations avec les autres. Il est comme « enfermé » en lui-même.

Des proches du malade supplient Jésus de lui imposer les mains.

Si tel est le cas, c’est que Jésus était sans doute connu pour être un guérisseur extraordinaire, un thaumaturge exceptionnel. Il est, malgré tout, étonnant que cette réputation se soit propagée dans toute la région jusqu’en territoire païen.

Faute de pouvoir s’exprimer par ses propres moyens, c’est l’entourage de l’homme handicapé qui formule la demande d’intervention auprès de Jésus.
Cette demande est une imposition de la main : geste de prière et de puissance par lequel il est attendu que Jésus transmette sa force au malade, son énergie créatrice et transformatrice, pour le guérir de son mal.

Contre toute attente, Jésus ne s’exécute pas avec le patient comme les gens le souhaitent. Il va procéder en plusieurs étapes :

Il commence par prendre le sourd à l’écart de la foule. Il le sépare des gens qui l’ont conduit à lui. Il offre ainsi au malade un espace personnel et protégé où il est seul avec lui.
Dans cette relation à deux seulement, une relation de confiance va pouvoir se nouer, de telle sorte que le « sourd-bègue » va oser ouvrir sa bouche et ses oreilles qui sont fermées.

De même que cet homme a besoin d’un espace personnel et intime avec Jésus... pour être sûr que personne d’autre n’entende ce qui va se dire, seul à seul, dans le secret… nous aussi, nous avons besoin de la prière, de la méditation, c’est-à-dire d’un espace de relations privilégiées avec Dieu, où l’on peut écouter et se dire dans le cœur à cœur de la confiance.

C’est dans cet espace de discrétion et de confiance que Jésus va montrer au malade ce que signifie entendre et parler. Il va amener le malade à s’ouvrir à la rencontre avec les autres et avec Dieu.

Il arrive, en effet, que la maladie soit parfois un moyen développé par le corps ou la psyché pour se protéger.
En emmenant l’homme à l’écart de la foule, Jésus va le délivrer du sentiment angoissant d’être constamment menacé ou jugé… il va éveiller en lui un sentiment de sécurité.

Le théologien Anselm Grün décrit 5 étapes vers la guérison :

« A la première étape, [Jésus] met les doigts dans les oreilles du sourd, comme pour lui dire [par des gestes] : toutes les paroles que tu entends veulent entrer en relation avec toi. Tu n’as pas besoin de fermer tes oreilles de peur d’entendre des paroles négatives ou critiques. Même les paroles rudes cachent un désir de relation, tu dois y détecter ce désir en écoutant !

[En lui mettant les doigts dans les oreilles, Jésus lui donne ainsi à sentir des mains qui veulent guérir, qui cherchent à entrer doucement en relation avec lui.]

Deuxième étape : Jésus prend de sa salive et touche la langue du muet en un geste maternel. Les mères soulagent souvent les blessures de leurs enfants en y mettant un peu de leur salive et en disant : tout va bien maintenant.
Dans l’Antiquité déjà, la salive était considérée comme ayant un effet curatif.
Jésus crée donc une atmosphère maternelle dans laquelle le malade peut être lui-même, sans être jugé. C’est quand il va sentir que ses mots ne seront pas évalués qu’il va pouvoir parler de lui en toute sincérité. S’il a, au contraire, l’impression que les paroles qu’il prononce, ses pensées, ses actions et les situations dans lesquelles il se trouve sont [jugées et] réprouvées, il va se fermer. […]
Jésus s’adresse au sourd-muet comme le ferait une mère et nous pouvons assimiler son geste à un baiser par lequel il fait don de sa proximité tendre au malade.

À la troisième étape de la guérison, Jésus lève les yeux au ciel - un geste que l’on peut différemment interpréter :

Il montre au malade que lors de tout bon entretien, le ciel s’ouvre au-dessus des hommes.
Dans une conversation, les êtres n’entrent pas seulement en contact l’un avec l’autre, mais aussi, en dernière instance, avec l’indicible, le mystère qui les lie l’un à l’autre : le ciel qui resplendit au-dessus d’eux.

Mais lever les yeux vers le ciel peut aussi [faire penser à un geste d’invocation ou de prière et] vouloir dire que c’est Dieu qui guérit. […]

On retrouve ici le mot grec anablepo, qui signifie « lever les yeux » [v.34]. Jésus regarde vers le ciel. Il voit dans le malade le ciel qui est en lui. Il ne voit pas seulement son handicap, mais aussi son ouverture au ciel et à Dieu. Et parce que Jésus voit le ciel en lui, le malade peut aussi croire à ce ciel, l’espace de silence où Dieu habite en son for intérieur et où les paroles blessantes des autres hommes n’ont pas accès.

[Ce pourrait être une belle définition du « ciel » : l’espace de silence où Dieu habite. Cet espace au-delà de nous-mêmes…  extérieur à soi… mais qui peut aussi être en soi… puisque Dieu peut régner dans notre intériorité. C’est ce que Jésus fait percevoir à cet homme : le ciel est aussi en lui !]

Quatrième étape : Jésus soupire. […] Il ouvre son cœur pour [cet homme] et se met émotionnellement à sa place. Le sourd-muet ne peut exprimer ce qu’il ressent. Jésus le fait alors pour ainsi dire à sa place, pour extérioriser les sentiments que le malade a refoulés.

Cette étape représente un pas important dans l’accompagnement spirituel et thérapeutique. […]
[Il arrive, en effet, que des personnes ne parviennent pas à parler de leurs sentiments ni à les exprimer. C’est parfois l’accompagnateur qui en vient à éprouver et ressentir les sentiments qu’un patient réprime en lui-même. Parfois, un thérapeute ressent même dans son corps ou son esprit les symptômes et les blocages masqués par un patient.
En extériorisant ce que l’homme ressent en lui, sans pouvoir l’exprimer, Jésus encourage son interlocuteur à exprimer ses sentiments réels. Il invite l’homme à faire face à ce qui est en lui.]

À la cinquième étape, Jésus ordonne : Ephphata, « ouvre-toi » (Mc 7,34). [L’homme sourd] ne peut ouvrir ses oreilles et délier sa langue que dans une atmosphère imprégnée d'amour maternel, mais il lui faut encore une impulsion extérieure. Ce que Jésus a préparé avec son geste maternel, il faut maintenant le mettre en œuvre. […]
[Par sa parole, Jésus donne une impulsion, un élan, qui libère l’homme de son enfermement… qui l’autorise à franchir le pas de la parole. Il l’invite à s’ouvrir, à exprimer ce qu’il aurait continué à repousser en lui-même, si Jésus ne lui avait pas donné un élan par sa parole.]

Marc décrit ainsi l’ouverture du sourd-bègue : « Et ses oreilles s’ouvrirent, et fut dénoué le lien de sa langue, et il parlait correctement. » (Mc 7,35).
Le malade ose maintenant écouter les mots qui parviennent à son oreille. Il n’a plus peur de n’entendre que des rejets et des choses implacables.
Jésus lui a appris que les paroles veulent l’atteindre, qu’il est quelqu’un d’important pour d’autres et qu’on veut de lui comme interlocuteur. […]

Le sourd-muet se taisait parce qu’il était rendu muet ; parce qu’il avait peur de se révéler lui-même en parlant, et d’être blâmé par les autres.
Il lui faut la confiance d’autrui pour se libérer de ses chaînes intérieures ».[1]

Anselm Grün conclut en ajoutant : « Nous avons, nous aussi, besoin d’un espace de confiance pour pouvoir parler et entendre correctement ce que les autres nous disent. […] [Nous pouvons peut-être trouver cet espace auprès d’un accompagnateur spirituel, mais nous pouvons aussi] imaginer que la proximité salvifique de Dieu nous enveloppe et crée en nous un espace protecteur où nous allons oser ouvrir lentement le cadenas de notre cœur. »

* Ce récit de l’évangile de Marc nous invite donc à nous situer sur deux niveaux :
- Premièrement, il nous rappelle que nous sommes parfois comme ce « sourd-bègue » : plus ou moins sourds, bègues ou aveugles dans notre relation à Dieu. Nous sommes parfois enfermés en nous-mêmes et déficients dans notre écoute et notre parole. Jésus nous montre qu’il peut en être autrement.
- Deuxièmement, à la suite de Jésus, en tant que « disciples », Marc nous annonce que nous pouvons aussi, à notre tour, devenir des accompagnateurs des autres dans leurs peurs, leurs difficultés et leurs mal-être. Jésus nous appelle à agir comme lui, à être des médiateurs de confiance, des vecteurs d’ouverture, de libération et de guérison autour de nous.  

Mais, pour en arriver là… il nous faut d’abord travailler sur nous-mêmes. Et, peut-être, suivre les pas de cet homme que Jésus accompagne sur ce chemin de salut :

* Je résume… en guise de conclusion… ce qui me semble important :

En premier lieu, Jésus n’ignore pas cet homme, il en prend soin. Il nous invite aussi à prendre soin de nous-mêmes.

Jésus nous invite d’abord à trouver le chemin du silence intérieur où Dieu habite : le ciel qui est en nous.
Il nous appelle à prier dans le secret (cf. Mt 6,6) pour trouver la paix. Il veut nous emmener à l’écart, loin de la foule.

C’est déjà là un premier pas vers une rencontre possible avec Dieu : oser sortir du bruit de la société, des activités mondaines, du brouhaha médiatique, du bruit et de l’agitation quotidienne, pour se retrouver en vérité et découvrir « Dieu en soi »…
Commencer par essayer de faire silence en soi… par essayer de se taire… pour être attentif au doux murmure, au souffle ténu de la présence de Dieu… comme le prophète Eli l’a découvert, dans le silence de la solitude (cf. 1 R19).[2]

Ensuite, lever les yeux vers le ciel et soupirer… c’est-à-dire oser confier à Dieu le secret et la vérité de notre vie… oser lui confier notre personne, notre existence toute entière avec nos réussites et nos échecs, nos charismes et nos limites, nos élans positifs et nos parts d’ombre, nos lourdeurs : tout lui confier.

Juste avant de regarder vers le ciel, Jésus a touché les oreilles et la langue de l’homme… il s’est occupé des organes malades.
Le Christ n’hésite pas à atteindre l’autre en son point sensible… à le toucher là où ça fait mal.

Cela veut dire qu’il ne faut pas se voiler la face devant le mal… ne pas ignorer ce qui est faible, fermé ou malsain en nous-mêmes. Pour le confier à Dieu… pour le purifier… il faut, au contraire, en être pleinement conscient… afin que ce qui est malade, sclérosé ou tordu puisse être atteint par le souffle de Dieu… par son énergie positive et transformatrice.

Enfin, comme cet homme, nous pouvons recevoir cette parole de libération « Ephphata » : ouvre-toi.
Cette parole de paix et de salut nous accueille tels que nous sommes pour nous ouvrir à la lumière de Dieu…  Cette parole vient creuser en chacun un sillon pour laisser passer le souffle et la lumière de Dieu : accueillir le silence et la parole de Dieu, pour nous ouvrir à la nouveauté… pour nous laisser éveiller à une vie nouvelle : c’est ce que le Christ nous offre !

La relation au ciel nous ouvre à nous-mêmes.
Si Jésus lève les yeux au ciel, c’est pour nous aider à trouver le chemin du ciel qui en nous.

Lorsque nous découvrons le ciel en nous, nous ne sommes plus enfermés en nous-mêmes, recroquevillés sur nous-mêmes… nous ne sommes plus « sourds » ni « bègues »… nous sommes libres !… libérés des peurs, des jugements, des conditionnements… libérés de notre égo. Et c’est ce que Jésus veut pour nous : que nous soyons des hommes et des femmes libres !

Alors, frères et sœurs… osons accueillir le souffle de Dieu dans notre intériorité... en confiance, laissons-le agir… laissons-le nous ouvrir, nous libérer et nous guérir !

Amen.



[1] Anselm Grün, Jésus thérapeute, éd. Salvator, p. 137-143.
[2] Comment pouvons-nous accuser Dieu de répondre si peu à nos prières si nous ne prenons pas la peine de faire silence pour l’écouter ? Sans doute est-ce là une des fonctions de l’Eglise : offrir un espace de silence et de paix intérieure à tous ceux qui s’approchent… être un lieu d’ouverture et de ressourcement spirituel.