dimanche 13 mars 2016

Lc 13, 1-9

Lecture biblique : Lc 13, 1-9
Thématique : être acteur du changement
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 13/03/16 / A.G.

* Des gens de passage – sans doute des pèlerins – rapportent à Jésus le dernier événement médiatique. A « la une » du journal populaire du temps Jésus, deux faits tragiques :
- Une intervention sanglante de Pilate à Jérusalem suscite l’indignation : les troupes de Pilate ont peut-être réprimé une manifestation dans la violence. Quoi qu’il en soit exactement de ces débordements, le sang des hommes a coulé et a été mélangé à celui des animaux, sans doute destinés aux sacrifices.
Ce drame abominable, qui a peut-être eu lieu dans l’enceinte du Temple, interroge : Comment expliquer cet évènement ? Qu’est-ce que Jésus a à dire sur la cause de ce malheur ?
- Autre évènement tragique, rapporté par Jésus cette fois : une tour à Siloé est tombée sur des passant, causant la mort de 18 personnes. Quelle explication donner à ce drame ?

Selon l’opinion populaire qui prévalait au temps de Jésus, les choses n’arrivent pas par hasard. De nombreux croyants pensent que la main de Dieu doit inévitablement être derrière tout cela. Si ces hommes ont péri brutalement, c’est sans doute une punition de Dieu, un châtiment divin, à cause de leurs péchés.
Beaucoup pensaient, en effet, à cette époque, que ceux qui meurent ainsi de façon si violente sont forcément de plus grands pécheurs que les autres. Ils sont forcément plus coupables que les autres, qui ne sont pas morts ainsi. Sinon, pourquoi eux ? Et pourquoi Dieu aurait-il permis cela sur ces gens en particulier ?

Jésus réfute ce genre d’explication simpliste. Certes, ces hommes étaient pécheurs, mais pas davantage que d’autres, qui eux n’ont pas été tués.
En fait, les interlocuteurs de Jésus sont appelés à revoir complètement leur manière de penser Dieu… donc à se convertir, à changer de mentalité… car s’ils continuent de penser que Dieu peut punir et châtier les humains… assurément, ils sont, eux aussi, dans le péché, dans l’erreur. Et ils risquent bien de subir les conséquences de leurs faux présupposés, de leur « mauvaise foi »… ils risquent de récolter les mauvais fruits de leurs mauvaises pensées.

Pour Jésus, il faut chercher des explications ailleurs.[1] Ceux qui ont été tués par l’effondrement de la tour de Siloé, l’ont été à la suite d’un terrible accident. Et non à cause des « foudres du ciel ».
Jésus réfute définitivement l’explication des bonheurs et des malheurs dus au seul vouloir de Dieu. Dieu n’est pas le « grand manitou » qui tire les manettes du haut du ciel, afin d’envoyer des punitions aux misérables pécheurs.

Pour Jésus… d’une part, chacun est responsable de sa vie et de ses actes… et aura (d’une manière ou d’une autre) à supporter les conséquences de ses propres choix.[2] Ce qui n’empêche pas à des accidents extérieurs et imprévisibles d’arriver, car la vie en société fait qu’on peut aussi être victime du mal causé par autrui.
(On se souvient, par exemple, de l’effondrement du Rana plazza en mai 2013, cet immeuble qui s’était écroulé au Bangladesh à cause de son état vétuste, du manque d’entretien des bâtiments, dû à la cupidité des responsables de l’industrie textile… faisant plus de 1000 morts.)

D’autre part, le Dieu présenté par Jésus n’a rien à voir avec un monarque ou un empereur manipulateur. Il est le Dieu bon et miséricordieux, qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (Mt 5,45) : un Dieu qui prend soin, qui apporte nourriture et guérison à ses créatures. Il est l’image du père dans la parabole du fils prodigue : ce père qui court vers son fils pour l’accueillir sans condition, par amour (cf. Lc 15, 11-32).

L’appel à la conversion exprimé par Jésus concerne donc deux points :

Premièrement, les interlocuteurs de Jésus sont invités à changer de regard sur Dieu… à convertir leur cœur et leur mentalité.
Une fois pour toute, ils sont appelés à comprendre que non seulement Dieu ne punit pas, ne se venge pas, ne veut pas le mal… mais, plus encore, qu’il est le Dieu qui se rend solidaire de la souffrance humaine. C’est en tout cas ce Dieu là que Jésus est venu révéler : celui qui s’approche des exclus pour les accueillir ; celui qui veut libérer et guérir ceux qui souffrent dans leurs relations aux autres ou en eux-mêmes. Il est celui qui pardonne, comme Jésus le montre dans ses paraboles (cf. Mt 18) ou avec la femme adultère (Jn 8). Il est le Dieu qui inlassablement appelle à chercher son règne et sa justice, car sa justice, à lui, est celle de l’amour, de la compassion et de la miséricorde.

Deuxièmement, l’appel à la conversion concerne aussi notre propre personne et le regard que chacun porte sur ses paroles, ses actes et sa propre vie.
Il est parfois plus facile – quand une tuile ou un drame nous tombe dessus – de reporter notre responsabilité sur Dieu ou sur autrui… un peu comme le font ceux qui croient en une punition divine : ça évite finalement de se remettre en cause.
Au lieu de penser qu’on récolte les fruits de ce que l’on a soi-même semé (cf. Ga 6,7), on imagine que Dieu punit notre péché, et finalement ce n’est pas très mobilisateur, ça ne nous incite pas forcément à changer les choses… Car, d’une certaine manière, nous ne sommes plus seulement responsables, nous devenons aussi victimes de la colère de Dieu. On désigne le destin ; on se résigne à la fatalité.

C’est la raison pour laquelle Jésus appelle ses auditeurs à la conversion : « arrêtez de pensez que Dieu vous punit quand vous commettez des erreurs. C’est vous, le plus souvent, qui vous punissez vous-mêmes à cause de votre état d’esprit. » C’est ce qu’on peut entendre quand Jésus dit « Je vous le dis, si vous ne vous convertissez pas, vous périrez de même ! »

En d’autres termes, Jésus exhorte ses auditeurs à ne pas être seulement les spectateurs d’un drame, mais des acteurs du changement… en devenant des artisans du royaume, du monde nouveau de Dieu.

* La suite du passage avec la parabole du figuier stérile nous aide à comprendre la conversion que Jésus souhaite pour les humains.
On peut retenir deux choses de cette parabole pour aujourd’hui :

Premièrement, il est attendu du figuier qu’il produise du fruit. Lorsque Jésus parle de produire du fruit, il s’agit de produire du fruit pour autrui, pour notre monde.

C’est, en effet, une question délicate que chacun peut se poser : est-ce que je vis seulement pour moi-même ? pour satisfaire mon égo, pour jouir tout seul des plaisirs que peut m’offrir la vie ? « pour gagner ma vie et sauver ma peau » comme le disait à sa manière Jésus (cf. Mc 8,35) ou est-ce que, d’une façon quelconque, je prends le pari et le parti de risquer ma vie et mes biens pour autrui ?… est-ce que j’ai l’occasion de produire du fruit pour les autres, par ma bienveillance, mon amour du prochain, mes paroles et mes gestes de compassion, de sollicitude, d’encouragement, de confiance, de partage, etc. ?

Or, ce n’est pas si difficile de produire des fruits : nous avons tous des prochains à accueillir et à aimer, des personnes à qui nous pouvons apporter de la paix, de l’espérance, du réconfort, du soutien, de l’amitié.

Autrement dit, en nous mettant à l’écoute de l’Evangile, en mettant en pratique les enseignements de Jésus, donc en plantant de la bonne semence dans l’humus de notre vie, en nous irrigant à la bonne source – celle de l’amour de Dieu –, nous sommes assurés que notre figuier ne sera pas stérile, mais porteur de bon fruits pour les autres et pour le monde autour de nous.

Deuxième point à relever… deuxième chose que nous laisse entendre cette parabole, à travers l’image du vigneron : c’est la patience du Christ.

C’est lui qui dit : « Maître, laisse-le encore cette année, le temps que je bèche tout autour et que je mette du fumier. Peut-être donnera-t-il du fruit à l’avenir ». C’est lui qui accomplit des gestes de solidarité (donner à manger et à boire à l’arbre) pour favoriser la récolte.

Le Christ est donc prêt à attendre avant que nous devenions productifs… avant de voir les bons fruits qu’il pourra récolter sur notre arbre. Ce qu’il nous demande, en revanche, c’est de ne pas attendre pour nous engager, pour changer notre manière de penser et de voir.

Ce changement de mentalité commence par la confiance. Il implique d’accepter de laisser le Christ bécher notre terre et de recevoir l’engrais qu’il nous donne, pour alimenter et faire croître nos racines.

Nous devons donc être attentifs et exigeants quant à la nourriture que nous donnons à manger à notre conscience, à notre intelligence et à notre cœur. On pourrait même dire à la nourriture que nous donnons à notre cerveau… quand on pense que les Français regardent en moyenne 3h50 la télévision quotidiennement. (Sans doute un beau gâchis pour nos capacités cérébrales !)
Nous ne devons pas nous laisser influencer par l’individualisme et l’égoïsme mondains, et nous souvenir que le Christ nous appelle sans cesse à puiser notre force, notre confiance et notre courage en Lui et en sa Parole, pour apporter de la bonne nourriture à notre organisme.

* En conclusion… et je terminerai par là … je vous propose de retenir deux choses pour continuer à avancer à la suite de Christ :

Premièrement… avec la réponse que Jésus adresse à ses auditeurs suite à l’accident effroyable de la tour de Siloé, on comprend que Jésus n’est pas venu pour nous donner des explications théoriques sur l’origine du mal, de la souffrance et du malheur… mais pour nous en délivrer… pour nous en libérer en s’engageant « corps et âme » dans le chemin de la confiance, de l’espérance et de l’amour… en s’y engageant sans compter, jusqu’au don de soi et de ses biens.

En tant que disciples du Christ, cela veut dire qu’on ne vient pas vers Jésus pour désormais tout savoir et tout comprendre rationnellement, mais pour apprendre à ouvrir notre cœur et élever notre conscience. C’est le chemin que Jésus nous propose.

La réponse chrétienne au malheur et à la souffrance humaine, c’est de les combattre, comme le Christ les a combattu avec les armes de la foi et de l’amour.
Les Béatitudes – les promesses de bonheur annoncées par Jésus – commencent à se réaliser quand des disciples du Christ donnent à boire et à manger à ceux qui sont dans le besoin, quand ils visitent les malades et les prisonniers, quand ils accueillent aussi bien leurs proches en difficulté que les malheureux qu’ils croisent.

Deuxièmement… en racontant la parabole du figuier stérile, Jésus se montre patient et clément envers qui n’a pas encore produit de fruit. Mais il souligne, encore et toujours, l’urgence de la conversion nécessaire à la fructification.
La vie est courte, sachons mettre nos talents au profit des autres !
(En ce jour d’Assemblée Générale, ce pourrait être un bon programme – un bon slogan même – pour chacun d’entre nous : mettons à disposition d’autrui les dons que nous avons reçus de Dieu.)

Jésus appelle ainsi ceux qui se reconnaissent dans le Dieu d’amour, d’accueil et de pardon qu’il proclame, à en être les enfants, les ambassadeurs, les témoins actifs (cf. Mt 5, 38-48 / Lc 6,35-36).

C’est donc un appel à la conversion que l’Evangile nous fait entendre en cette période de carême :
Si tu crois en un Dieu, non pas qui punit, mais qui aime et qui pardonne… agis comme lui… deviens radicalement généreux et miséricordieux : Sois le reflet de son image et instille l’amour et le pardon autour de toi, avec tes proches, dans ta famille, dans ton travail, les associations que tu fréquentes et aussi dans ton église… car il ne suffit pas de dire « Seigneur, Seigneur » (cf. Mt 7,22s), mais chacun est appelé à mettre les paroles de Jésus en pratique dans sa vie… sans attendre… ni la retraite professionnelle… ni la retraite finale.

Amen.



[1] Voir déjà Ez 18, 23.25.30-32. / Ez 33,11.
[2] cf. par ex Lc 6, 36-38