dimanche 24 juillet 2016

L'ivraie et le semeur

L’ivraie et le semeur
Lectures bibliques : Mt 13, 24-30 ; Mc 4, 1-9
(Louange : Psaume 23, choisi par la famille du baptisé)
Thématique : Être des semeurs de conscience, d’altruisme et d’espérance
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 24/07/16 / Culte avec baptême de Josua

* En ce jour de baptême, avec la famille de Josua, nous sommes dans la joie et la fête, c’est bien normal : c’est une bonne et heureuse nouvelle d’accueillir une famille et un enfant dans l’Eglise de Jésus Christ. Mais dans un petit coin de notre cœur, nous sommes aussi solidaires et en communion d’esprit avec les familles qui sont dans la tristesse et le deuil, à cause des évènements terribles qui ont secoué notre actualité.

La lecture de la parabole du bon grain et de l’ivraie prend une tournure particulière cette semaine au regard des actualités dramatiques que nous vivons : 3 attaques sanglantes en moins de 10 jours : - l’attentat du camion-bélier à Nice le 14 juillet par un homme franco-tunisien, qui a fait 84 morts et de très nombreux blessés ; -  une attaque à la hache dans un train à Wurtzbourg, en Allemagne, par un homme afghan, qui a fait plusieurs blessés graves ; - et un attentat terroriste hier à Kaboul en Afghanistan, qui a fait plus de 80 morts et 230 blessés, lors d’une manifestation pacifiste de la minorité chiite.

Bien entendu, ce sont surtout les évènements de Nice, les plus proches de nous géographiquement, qui nous ont marqué.
Nous restons sans voix, paralysés par la stupeur et l’incompréhension face à ces terribles nouvelles. Comment des hommes, des êtres humains, normalement doués de conscience et d’une certaine sensibilité et intelligence, ont-ils pu commettre des actes aussi odieux et horribles ? Pour quelle raison, quel motif ? Tout cela dépasse notre entendement.

Il apparaît, selon toute vraisemblance, que ces personnes – pour en arriver là, pour agir avec cette violence inouïe vis-à-vis de semblables, vis-à-vis d’autres être humains – … ces personnes ont dû être complètement endoctrinées, manipulées, peut-être droguées… mais assurément, elles ont dû recevoir une sorte de lavage de cerveau… quelque chose a été semé dans le champ de leur conscience : une mauvaise herbe, une ivraie redoutable, qui a ravagé cette conscience, leur a fait perdre tout sens commun, jusqu’à occulter une part de leur humanité… pour ne laisser place qu’à la violence et à la haine. Quand on en vient à ne plus voir en autrui, un semblable, un autre être humain… quand on n’éprouve plus aucun altruisme, aucune compassion … c’est d’une certaine manière l’attestation de la perte d’une part d’humanité. L’humain laisse place à une bête monstrueuse et sanguinaire, qui n’a plus aucune considération ni pour autrui ni pour la vie.

* Au regard de la parabole du bon grain et de l’ivraie, on peut naturellement se demander : quel est l’homme ennemi qui a semé cette ivraie mortifère, dangereux et ravageur dans la tête de ces gens… dans le champ de conscience de ces personnes… qui sont devenues des assassins… qui ont ainsi semé la mort et la terreur autour d’eux ?
Les enquêteurs et les journalistes répondent qu’il s’agit de Daesh, une organisation terroriste comportant un certain nombre de ramifications, dont le commun des mortels ne sait finalement pas grand chose, à part le fait qu’elle porte la revendication d’un Etat Islamique (donc une revendication d’ordre politique) et colporte avec elle une idéologie de mort, au nom du Dieu de l’Islam. Mais, la plupart des experts soulignent qu’il s’agit surtout d’une conquête de pouvoir politique, derrière un masque religieux, car la plupart des prétendus « soldats » de Daesh ne connait ni le Coran, ni les piliers de cette religion.

En bref, l’homme ennemi de la parabole … ou plutôt l’organisation ennemie de la conscience humaine… a été identifié(e). C’est elle qui aurait semé de l’ivraie, c’est-à-dire la zizanie (en grec) et la discorde dans la tête de tous ces jeunes, devenus de dangereux fous « fanatiques-terroristes-fondamentalistes », porteurs d’une idéologie de mort pour l’ici-bas, avec la promesse paradoxale d’un paradis dans l’au-delà, pour avoir éliminé des infidèles. Quelle absurdité ! Quelle crédulité !

Mais ce qui peut nous interroger, c’est l’absence de pendant, de contrepartie à cette ivraie : où est passé le bon grain dans la vie de ces gens ? Y en a-t-il eu ? A-t-il aussi été semé ? Comment se fait-il que la moisson n’ait laissé voir que l’ivraie dans la vie de ces personnes ? C’est la question que la parabole nous permet de poser. Et c’est là précisément que se situe notre responsabilité… d’une part, au niveau étatique et sociétal : quel bon grain… quelles valeurs l’enseignement républicain et démocratique aurait-il dû semer ? A-t-il réellement été semé ? Si non, il faut en tirer les conséquences sur la manière dont l’enseignement et l’éducation fonctionnent et opérer des réformes ? Et si oui, comment se fait-il que ce bon grain ait été complètement étouffé ?
D’autre part, notre responsabilité se situe au niveau personnel : quel bon grain, quelles bonnes paroles semons-nous dans notre vie, dans notre entourage, pour être des acteurs, des transmetteurs de conscience, de confiance et d’espérance dans ce monde ?

En effet, la parabole ne donne l’identité ni de l’homme qui sème le bon grain, ni de celui qui sème l’ivraie : Si Daesh sème la zizanie dans le monde, il appartient aussi bien à l’Etat, à l’Eglise, à la société civile et aux associations de semer une bonne parole, une parole de concorde, de confiance et d’espérance dans notre monde… et c’est aussi notre responsabilité personnelle : nous sommes aussi, à titre individuel, cet homme de la parabole qui a pour mission de semer du bon grain dans le champ de conscience des autres… de ceux que nous rencontrons… afin de transmettre des valeurs d’humanité, de respect, de tolérance et d’altruisme… afin de transmettre la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu et l’appel à l’amour du prochain que Jésus nous invite à vivre.

Nous ne pouvons pas seulement constater cette violence à la télévision, constater que l’ivraie est là, sans agir, en restant passifs.
Certes, dans la parabole, le maître de maison ne permet pas qu’on arrache l’ivraie. Ce qui indique que la violence n’est jamais la solution. Car elle se nourrit d’elle-même ; elle alimente l’engrenage de la vengeance.
En revanche, il n’est pas dit que les serviteurs attendent les bras croisés, sans rien faire. Leur mission est de contribuer à la semence et à la croissance du bon grain. En d’autres termes, face à la présence de l’ivraie, il nous appartient de semer la bonne Parole, celle de l’Evangile : d’un Dieu qui est amour et lumière, un Dieu bon et compatissant, qui ne veut que la vie et le bonheur de ses créatures… pas un Dieu de mort, de sacrifices, de vengeances et de punitions.

Nous avons nous aussi notre part de bon grain à semer, en propageant l’Evangile de la confiance et de l’espérance, dans un monde qui ne croit plus qu’à la loi du plus fort et du plus riche, à la peur du lendemain et à la rivalité (que ce soit celle de la concurrence économique et financière ou celle de la guerre pour le pouvoir).

* Ensuite, nous avons entendu la parabole du semeur. Elle peut également nous éclairer dans notre actualité. Elle nous invite à réfléchir à différents points :

-       Qui est le semeur de la parabole ? On ne le sait pas. Je dirais que le semeur se situe à différents niveaux : Le semeur, c’est Dieu qui sème la vie et qui nous donne sa grâce et son Esprit. Le semeur, c’est Jésus Christ qui sème la Bonne Nouvelle de l’Evangile de l’amour de Dieu. Le semeur, c’est aussi chacun des disciples de Jésus qui propage les valeurs de l’Evangile… c’est aussi l’auditeur et le récepteur de l’Evangile, qui devient transmetteur de la bonne semence, qui devient passeur de génération en génération d’une Parole de vie dans un monde qui vit dans la nuit, qui a bien besoin d’une Bonne Nouvelle d’amour et de confiance.

C’est le rôle que nous avons à jouer avec nos jeunes… avec Josua qui vient de recevoir le baptême… avec les enfants de l’école biblique et les jeunes de la catéchèse… mais aussi dans nos familles, avec nos amis et nos voisins : en tant que bénéficiaires d’une semence d’amour qui a été plantée et s’est enracinée dans nos cœurs, nous avons la responsabilité de porter, de colporter et de semer, à notre tour, la bonne semence (celle de la vie, de l’amour, de la fraternité et la gratuité) que nous avons un jour reçue.

-       Une autre question se pose à la lecture de la parabole du semeur : quel est donc ce grain qui doit être semé ? Dans l’interprétation de la parabole qui nous a été transmise, il est dit que ce grain qui est semé dans le cœur de l’homme, c’est la Parole (cf. Mc 4, 15), la parole du royaume (cf. Mt 13, 19) ou la parole de Dieu (cf. Lc 8,11). Quelle est donc cette Parole ? Bien sûr, il faudrait relire les évangiles pour y répondre en détail. Ce que nous n’allons pas faire ce matin. Notons simplement que dans la Bible, la Parole désigne l’acte de Dieu. La Parole est créatrice : elle est performative, elle fait ce qu’elle dit. En d’autres termes, semer la Parole, c’est semer une Parole de vie, une Parole susceptible de produire de la vie, de la nouveauté et du changement dans notre existence et notre monde. La Parole est le vecteur de l’Esprit de Dieu. Elle contient une dynamique, une puissance de transformation : c’est d’ailleurs, l’image de la plante qui pousse toute seule, de la petite graine qui devient une grande plante potagère.
La Parole est donc à la fois une parole et un acte, c’est une force qui peut produire la vie, faire croitre, faire grandir. Elle est présentée – en Jésus Christ – comme active et agissante, comme positive et bénéfique : c’est une Parole d’amour, de confiance, d’espérance, qui relève et qui guérit… qui envoie et qui promet… qui participe à l’advenue du règne de Dieu dans notre cœur et notre monde.
Face à une parole génératrice de destruction et de mort, une parole de haine : celle de l’idéologie terroriste… nous voyons combien notre monde a un besoin impérieux de cette Parole de vie.

-       Ensuite, la parabole met en perspective deux aspects : La manière d’agir du semeur qui sème la Parole, et les différents terrains sur lesquels tombe la Parole.

Concernant la manière d’agir du semeur, la parabole est plutôt étonnante : elle nous présente un homme qui sème à tout vent. Il le fait avec générosité, sans calcul. Il n’hésite pas à gaspiller, puisque du grain va tomber partout, dans les pierres et les ronces et pas seulement dans la bonne terre.
Autrement dit, le rôle du semeur est de semer : il ne lui appartient pas de savoir dans quel terrain la Parole va tomber. Il n’a pas à juger le terrain, mais à semer généreusement, sans calcul, sans en connaître le résultat.
Cela doit être un enseignement pour nous. Si l’Evangile nous appelle à être des semeurs d’espérance, c’est ainsi qu’il faut vivre cette mission : semer la Parole modestement, en acceptant d’ignorer le résultat qui surgira ou non. Ce qui se joue dans les cœurs reste caché et secret, jusqu’à la récolte.

D’autre part, il y a la question des différents terrains… c’est-à-dire des différents cœurs qui reçoivent la Parole. C’est souvent sur ce point qu’on se penche quand on médite cette parabole. Mais, à vrai dire, on ne peut en parler que pour soi-même. Nous n’avons à juger les circonstances qui ont fait que tel ou tel être humain semble être devenu un bon terrain ou un terrain de ronces ou de rocailles. D’abord, les choses ne sont jamais figées et définitives. Des gens peuvent changer et s’endurcir, d’autres peuvent s’améliorer et progresser. Ensuite, c’est à chacun, personnellement, de savoir quel terrain il met à disposition du bon grain, de la Parole. A-t-il un cœur de pierre ou de chair pour accueillir la Parole ? Est-il hermétique à l’Esprit de Dieu ou accepte-t-il de l’accueillir et de se laisser transformer par Dieu ?

* Ce qui semble constituer une menace tout à fait d’actualité, ce sont les épines qui étouffent la Parole. Relisons ce verset dans l’explication qui est donnée : « [Ceux] qui sont ensemencés dans les épines : ce sont ceux qui ont entendu la Parole, mais les soucis du monde, la séduction des richesses et les autres convoitises s’introduisent et étouffent la Parole qui reste sans fruit. » (cf. Mc 4, 18-19).
Ce versets nous rappelle qu’il y a fondamentalement deux problèmes à résoudre : - le premier – nous l’avons souligné – c’est qu’il n’y a pas que du bon grain, il n’y pas que la bonne Parole, il y a aussi de l’ivraie qui a été semée et qui agit dans les consciences.
- le deuxième, c’est que même quand le bon grain est semé, il se trouve en concurrence avec d’autres réalités : les soucis du monde, l’attrait des richesses et bien d’autres convoitises : les sirènes du pouvoir, de l’accaparement, de la consommation, etc.

Autrement dit, il ne suffit pas de semer l’Evangile, il est nécessaire de lutter contre l’idolâtrie, de désacraliser le Dieu Mammon (le Dieu argent), pour donner un autre but à nos contemporains, pour élargir l’horizon des humains.
Un des problèmes, à mon avis, est de voir ce qu’on promet à la jeunesse d’aujourd’hui : d’un côté, la promesse d’une vie de labeurs et de plaisirs, fondée sur le matérialisme et la consumérisme. L’enjeu est de faire partie du système, de devenir un acteur économique performant et de réussir dans le monde capitaliste.
De l’autre, à tous ceux qui ne se satisfont pas de ce modèle ou qui y ont échoué, la promesse d’un paradis pour l’au-delà, un paradis pour les terroristes, à condition qu’ils sacrifient leur vie pour un Dieu absolu et tyrannique, un Dieu de mort, qui réclamerait le meurtre des infidèles.
Mais, quelle place reste-t-il pour une autre alternative, pour une autre voie : par exemple, celle de Jésus Christ, pour lequel la vie ne se résume ni à gagner sa vie, pour être un bon consommateur, ni à la perdre, en la sacrifiant à un Dieu qui n’est qu’une idole sanguinaire.

Le but de la vie pour Jésus Christ est bien différent : nous sommes là, dans cette existence terrestre, pour aimer, pour apprendre à aimer… nous sommes là pour nous laisser transformer par un Dieu d’amour, qui nous appelle à aimer notre prochain comme nous-mêmes. Pas à vouloir concurrencer l’autre et le dominer, pas à vouloir non plus l’écraser et le réduire au silence dans l’esclavage de la religion.

Il me semble que la devise de la République française, qui nous a été rappelée pour la fête nationale, le 14 juillet dernier : « liberté, égalité, fraternité » reprend, en fait, une bonne partie des valeurs évangéliques. Mais, quelle place donnons-nous réellement à ces paroles et ces valeurs dans le monde d’aujourd’hui ?

Quelle « liberté » notre société offre-t-elle à la jeunesse ? Je ne parle pas de la liberté de participer à des fêtes populaires ou celle de s’éclater en boite de nuit. Je parle de la vraie liberté… de liberté dans nos choix de vie : par exemple, la liberté d’entreprendre dans toutes les dimensions de sa vie (professionnelle, personnelle, spirituelle, etc.) sans se conformer aux modèles existants. Quelle place laisse-t-on à nos jeunes pour innover ? pour inventer un avenir nouveau ? Quelles perspectives leur offre-t-on dans une société endettée jusqu’au coup, imposée à outrance, dans un marché du travail étroit et saturé ?... sinon la répétition d’un modèle à bout de souffle. Quelle espérance et quelle liberté leur promet-on ?

La question pourrait aussi se poser pour la « fraternité » : quelle fraternité notre société actuelle construit-elle dans un monde où la concurrence, la rivalité et le chacun pour soi sont devenus « paroles d’évangile ».

* En bref – et pour conclure – ce que je veux souligner, c’est qu’un des problèmes de notre monde vient du fait qu’il n’y a plus de place pour d’autres discours que ceux de la « toute-puissance » : toute-puissance du Dieu Mammon, du Dieu argent et de la convoitise, d’un côté, ou toute-puissance de l’idéologie et de l’idolâtrie des fanatiques de la religion, de l’autre.
Notre mission – il me semble – face à ce constat, est de redonner de la place à une autre Parole : une parole de vie, d’ouverture, de confiance et d’espérance… une Parole où l’autre, le prochain, le service du prochain devient la préoccupation essentielle, plutôt que le service de son égo.

C’est cette Parole d’amour que Jésus Christ est venu incarner dans le monde. C’est cette Parole qu’il nous appelle à habiter et à semer. C’est un programme pour chacun de nous et pour notre Eglise : semer la Parole de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, dans un monde fondé sur l’égo, sur « la toute-puissance de l’égo ».

En ce jour où nous accueillons Josua dans l’Eglise de Jésus Christ, ayons à cœur pour tous les enfants, pour cette génération qui arrive, d’être des semeurs d’altruisme et d’espérance, pour donner de la place au règne de Dieu dans notre monde.


Amen.