dimanche 17 juillet 2016

Mc 5, 1-20

Lectures bibliques : Mc 8, 34-36 ; Mc 5, 1-20
Thématique : la délivrance d’un bouc émissaire ou la tentative de guérison d’un mal social
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 17/07/16. [1]

C’est une histoire assez extraordinaire que nous livre l’évangéliste Marc ce matin… une histoire étrange et déconcertante… qui relèverait plutôt d’un film de science fiction ou d’horreur, destiné aux adolescents en soif d’émotions et de « spectaculaire » : il est question de possession, d’un démoniaque, d’une légion d’esprit impur, de tombeaux, de chaînes, de cris, de porcs qui se suicident, de villageois désemparés, saisis par la crainte … en bref, il s’agit d’une histoire qui colle assez mal avec notre rationalité du 21e siècle, mais qui conviendrait parfaitement pour une bande-dessinée ou une série télévisée du genre « fantastique ».

Pour tenter d’accéder (en partie) au message de ce passage de l’Evangile, et y trouver une Bonne Nouvelle, il faut sans doute dépasser les aspects un peu irrationnels – pour ne pas dire mythologiques ou légendaires – de ce récit.

Certains se demandent peut-être s’il faut vraiment prendre au sérieux l’existence d’esprits impurs et les aspects étonnants de cette histoire : Faut-il croire aux démons et à d’éventuelles possessions ? N’y a-t-il pas là beaucoup de superstitions populaires ?

Pour ma part, je pense qu’il n’est pas utile de répondre à ces questions pour décrypter ce que ce passage biblique peut nous enseigner.[2]  Nous n’avons pas tous les jours affaire à des cas de possessions (et sans doute jamais !). En revanche, nous avons affaire, encore aujourd’hui, à des mauvais démons. Je parle des mauvais esprits, des mauvais penchants ou des forces obscures qui animent souvent l’être humain : l’égoïsme, la convoitise, la recherche du profit maximum… tout ce que beaucoup recherchent, par volonté d’accaparement, d’orgueil, d’intérêt personnel et de pouvoir… tout en étant relativement indifférent au sort de certains êtres humains (ou même en les rejetant) : Je pense à ceux qui n’appartiennent pas à nos milieux ou nos réseaux… ceux qui vivent dans la pauvreté, la maladie, le dénouement ou l’exclusion.

Il est, en effet, très étonnant de constater dans ce récit la différence de situation entre, d’un côté, un homme seul et exclu, vivant éloigné de tous dans les tombeaux et les montagnes (c’est-à-dire dans les caveaux creusés dans les parois des rochers)… un homme vraisemblablement dérangé ou psychiquement malade, peut-être soumis à des crises d’épilepsie ou de démence, qui le conduisent à s’automutiler.
Et, d’un autre côté, des villageois, qui prospèrent dans l’indifférence, développant pour eux-mêmes une activité économique d’élevage intensif, en élevant des cochons vraisemblablement destinés au commerce avec l’occupant romain.

Autrement dit, l’homme seul et malade n’intéresse pas grand monde. Ne sachant pas quoi en faire – dans la mesure où il n’entrait pas dans les normes admises par la société – les hommes du village n’ont rien trouvé de mieux que d’essayer de le neutraliser, de l’enchaîner comme un animal, pour éviter qu’il dérange et ne perturbe leur vie bien réglée. Mais, celui-ci a fini par s’enfuir et s’éloigner de ceux qui voulaient le priver de sa liberté (à cause de sa différence) et s’est finalement retrouvé à l’écart, exclu de toute relation sociale, à l’abri de ceux qui le considéraient comme une bête effrayante et indomptable.[3]

Quand on traite les gens de façon inhumaine, ils risquent finalement de le devenir.
Mais, il faut se demander qui est le plus inhumain dans cette histoire : l’homme seul qui court vers Jésus et entre en dialogue avec lui, ou les habitants qui ont tenté d’enchaîner le forcené, afin de le réduire au silence et de pouvoir poursuivre tranquillement leur vie quotidienne, rythmée par le « business » des porcs.[4]

Celui qui joue le rôle de thérapeute dans l’Evangile, c’est Jésus. C’est vers lui que l’homme qualifié de « démoniaque » court. C’est à ses pieds qu’il se prosterne.

Chose étrange : alors que Jésus se trouve dans la Décapole, c’est-à-dire en territoire païen (non-croyant du point de vue de la religion juive), l’homme semble savoir qui est Jésus et connaître son identité : « De quoi te mêles-tu, Jésus, Fils du Dieu très haut ? Je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ? »[5]

Peut-être cet homme connaît-il Jésus pour sa réputation de thérapeute ou de thaumaturge. Mais, il est étonnant qu’il s’adresse au Christ pour lui demander de ne pas intervenir. C’est comme s’il savait intuitivement que Jésus était susceptible d’apporter du changement dans sa vie… qu’il le désirait et le refusait, tout à la fois.

Si cet homme ne voulait effectivement rien changer à sa situation, il aurait mieux valu pour lui de se cacher ou de prendre la fuite, que d’aller au devant de Jésus.

Dans le geste de cet homme qui se jette aux pieds de Jésus, il y a donc une demande ambivalente, paradoxale[6] : il faut traduire dans la supplique du malade, qui demande à Jésus de ne rien faire, le stricte contraire, c’est-à-dire une demande d’intervention.
Dans son for intérieur, l’homme souhaite du changement… que quelque chose de nouveau se produise… mais en même temps, il a peur. Jésus entend parfaitement la chose, puisqu’il va agir.[7]

Il y a aussi autre chose de troublant, c’est que l’homme – soi-disant « possédé » par un esprit ou des esprits impurs – s’adresse à Jésus en le suppliant au nom de Dieu : « je t’adjure par Dieu, ne me tourmente pas ». Si l’homme était réellement dominé par un esprit mauvais, une force contraire à Dieu, prierait-il Jésus, au nom de Dieu ?

Ceci peut nous laisser entendre que les prétendus « esprits impurs » qui habitent cet homme ne sont pas des esprits maléfiques ou sataniques, relevant d’une sorte de puissance spirituelle adverse ou d’une domination concurrente à Dieu.
A mon avis, les esprits impurs, dont cet homme a à subir les effets, sont d’abord et avant tout les mauvais esprits que les autres humains ont semés dans sa tête et sa vie, par leurs paroles d’exclusion, leur attitude de rejet et de violence.

Quand celui qui est différent, est traité comme une bête étrange et démoniaque, il ne peut plus se sentir pleinement humain. Il devient porteur de tout ce que les autres ont projeté sur lui. Il devient le « bouc émissaire », le porteur de tous les maux que les autres êtres humains n’ont pas voulu assumer et prendre en charge, mais qu’ils ont simplement placé sur lui, parce qu’il est toujours plus facile de rejeter ce qui dérange, ce qui fait peur, ce qui vient montrer notre faiblesse et notre imperfection, plutôt que d’assumer sa responsabilité solidaire.

En bref, cette histoire de démoniaque rejeté dans la montagne peut nous faire penser au sort qu’on faisait subir, dans le Judaïsme, au « bouc-émissaire » :
Les humains du clan ou de la tribu plaçait sur un animal tous les maux, les travers, tous les péchés des hommes, et l’envoyait périr dans le désert. C’était une manière de se débarrasser de ses péchés, de se trouver blanchi de ses fautes. On était déchargé du poids de ses mauvais penchants et de sa culpabilité, puisqu’un autre – une victime sacrificielle – les portait et les avait emporté ailleurs, pour nous, loin de nous… afin de nous en délivrer.

Le phénomène du « bouc émissaire » a pour fonction d’exclure la violence interne à la société vers l’extérieur. Mais, ce mécanisme régulateur de la violence est temporaire. Il cache en fait une violence intrinsèque, endémique à la société elle-même, liée au désir mimétique : c’est-à-dire au fait que l’homme a tendance à répondre en miroir à la violence par la violence.

On peut à la rigueur comprendre ce phénomène de réciprocité dans une société qui vit une période de forte tension, d’occupation, qui se trouve sous le joug et la domination d’un occupant étranger et oppressant. Toutefois, ce mécanisme est profondément injuste. Car le « bouc émissaire » est souvent une victime innocente qui cristallise, à tort, des préjugés, des peurs, des rejets, à cause de son aspect ou de son comportement.

Sur le fond, le mal et la violence n’ont pas à être transféré sur un individu, quel qu’il soit. C’est à chacun d’assumer sa part, sans renvoyer le mal à autrui, et sans le faire porter ou payer par un autre.[8]

Pour le Christ, les choses ne peuvent pas fonctionner ainsi. Chacun doit porter sa croix… sa part de responsabilité.[9]

Jésus va donc entrer en dialogue avec cet homme, pour le restaurer dans sa véritable identité d’être humain, à part entière :

Premièrement, il distingue l’homme des pensées qui l’influencent négativement et le domine : Jésus appelle vigoureusement, avec force : « sors de cet homme, esprit impur ! » pour que l’homme entende et comprenne qu’il est soumis à des pensées qui lui sont étrangères.
Ainsi, il ne confond pas l’homme avec ce qui le ronge : il opère une distinction, afin que l’homme ne fasse pas l’amalgame entre sa maladie et sa personne.

Deuxièmement, il demande à l’homme ou aux esprits leur nom, pour que chacun soit identifié, nommé et pris en compte à partir de sa propre personnalité ou individualité. Dans le récit raconté par Marc, ce sont les esprits impurs qui répondent : « Mon nom est légion (ou régiment), car nous sommes nombreux ».

Cette réponse est à envisager à différents niveaux : Le terme « légion » veut bien sûr suggérer que tout un régiment de mauvais esprits est ici installé : une légion romaine comprenait six mille hommes. La pluralité des esprits impurs indique la gravité de la possession. L’homme est comme déchiré, éclaté en plusieurs puissances qui agissent en lui. [10]

Mais, le terme « légion » n’est sans doute pas choisi au hasard. Au niveau symbolique, il peut aussi indiquer la source du mal dont l’homme porte les conséquences :
Au lieu de s’occuper du malade, les hommes du village élèvent des cochons, pour les légions romaines. Les affaires passent avant l’humain. L’homme doit porter les conséquences de ce commerce de grande ampleur avec l’armée. Marc parle de deux mille cochons.
Les symptômes et le dérèglement singulier dont souffre cet individu sont le reflet d’un problème collectif plus vaste et plus profond : Le profit, la convoitise, la rentabilité ont pris le pas sur la préoccupation du prochain, du semblable, de l’humain. C’est d’abord de cela dont cet homme à souffrir : de l’isolement et de l’exclusion.

A cause de sa différence, de ses troubles comportementaux, des préjugés à son encontre, et du fait de son « inutilité sociale », de son inaptitude à entrer dans un système marchand, l’homme s’est retrouvé repoussé de tous.
Les habitants du village – sans doute trop préoccupés par l’appât du gain – ont préféré enchainer et finalement rejeter le malade loin du village, plutôt que de le prendre en charge. Ils ont rejeté sur lui tous les torts, sans assumer leur part de responsabilité.

On pourrait dire qu’ils ont projeté leurs mauvais penchants, leurs mauvais esprits sur cet homme, le rendant quasiment inhumain, à cause de la dureté de leur cœur et de la violence qui est en eux.
En bref, ils ont refusé de sacrifier un peu de temps et d’attention pour cet homme… plutôt que de sacrifier leurs précieux gains, obtenus par l’élevage porcin et le commerce avec les Romains. 

Le combat contre la légion de mauvais esprits que Jésus doit chasser ne relève donc pas d’une domination satanique – au sens d’une entité spirituelle maléfique – mais d’une lutte contre les mauvais esprits qui s’appellent « exclusion » et « convoitise ».
Il s’agit avant tout d’une lutte contre le royaume de Mammon, le Dieu-argent, et d’un problème de violence au sein de la société… qui consiste à rejeter l’autre, plutôt que de se poser des questions et d’assumer sa part : de porter sa croix et sa responsabilité.

Pour réinscrire l’homme dans sa pleine humanité et sa vie sociale, Jésus va devoir chasser les mauvais démons d’où ils viennent.
Or, quoi de mieux, pour chasser les esprits impurs d’exclusion et de convoitise, que de les envoyer dans des porcs, animaux considérés comme impurs, et de faire d’une pierre deux coups : d’une part, libérer l’homme perturbé, d’autre part, renvoyer la convoitise à elle-même, en la renvoyant à la source du problème : dans les cochons eux-mêmes, qui constituaient l’objet de vigilance et de soin des villageois, finalement plus attentifs à leurs porcs qu’à l’homme malade.

Jésus renvoie donc le mal social d’où il vient : en envoyant les esprits impurs dans les cochons, d’une part, il chasse les mauvaises pensées de la tête de l’homme exclu, et, d’autre part, il donne une chance aux villageois de se poser enfin les bonnes questions sur l’origine de leurs problèmes : eux, qui avaient donné la priorité au commerce, au profit avec les légions, plutôt qu’à la fraternité et la solidarité avec les plus petits.[11]

En agissant de la sorte, Jésus donne la possibilité à l’homme et aux villageois de repartir à nouveau, libérés du poids du passé et de la source de leurs dérèglements.[12] Malheureusement, cette aventure prive aussi les villageois d’une part conséquente de leurs revenus. Et c’est l’unique chose qu’ils vont retenir.

Lorsqu’ils voient l’homme des cavernes revenu à lui, vêtu et dans son bon sens, ils n’expriment aucune joie. Ils ne parviennent pas à l’accueillir et à se réjouir d’avoir retrouvé un frère. Ce qu’ils voient, avec crainte, c’est que leurs cochons ont péri en se jetant de l’escarpement dans la mer… c’est qu’ils vont se retrouver privés de leurs confortables revenus.[13]

La conséquence, c’est qu’il demande à Jésus de partir, de s’éloigner de leur village… sans doute leurs sentiments oscillent alors entre la crainte, devant ce que Jésus vient de faire, et la colère, car Jésus vient de jeter à l’eau la source de leurs profits.[14]

Le constat est plutôt troublant pour le lecteur de l’Evangile, car visiblement les villageois n’ont pas profité de cet événement pour changer quelque chose dans leur comportement et leur mentalité… Ils restent cloitrés dans la peur… et de ce fait, ils préfèrent que Jésus s’éloigne au cas où de nouveaux changements interviendraient encore.

On voit donc que ces hommes n’étaient pas forcément prêts à consentir à un changement radical dans leur vie, à un changement de mentalité… pour adopter de nouvelles valeurs.[15]

Mais, nous-mêmes, sommes-nous prêts… serions-nous prêts… à un tel sacrifice ? : non pas à sacrifier un bouc-émissaire (ce qui est relativement « facile »), mais – bien différemment –  à abandonner une partie de la violence qui est en nous (qui nous appelle parfois à exclure l’autre)… et abandonner aussi une partie nos intérêts, de nos profits, de nos biens matériels, pour vivre plus d’accueil, de fraternité et de partage avec nos frères humains.

Quels villageois sommes-nous ? De ceux qui sont prêts à comprendre ce que vient de faire Jésus et à l’accepter … ou des conservateurs : de ceux qui ne veulent rien changer, de peur de perdre quelques avantages, leur vie bien réglée, par le train-train habituel du business et de la consommation.

L’Evangile est une Bonne Nouvelle qui nous dérange et nous déstabilise, car elle nous appelle à assumer notre part de responsabilité.
Il y a un effort auquel il faut consentir, pour que les choses changent. Et visiblement, les villageois de notre récit n’étaient pas prêts à l’accepter, à participer à cet effort.
Jésus est venu mettre du changement malgré eux. Mais, eux, n’en ont pas voulu.

* En conclusion, ce récit nous rappelle – entre autres – que les êtres humains sont interdépendants : Tout choix pour l’un a des conséquences pour d’autres. On ne peut pas prétendre agir positivement pour autrui, sans consentir à un effort pour soi-même, sans avoir à assumer sa propre part.

Le Règne de Dieu – proclamé par Jésus – réclame que nous soyons partie prenante. Il réclame notre participation et notre volonté d’assumer notre responsabilité à l’égard de nous-mêmes et à l’égard d’autrui.
Pour la libération et la réintégration du « possédé » il y avait un prix à payer. Et cela, les gens de Gérasa ne l'acceptent pas, parce qu’ils ne sont prêts à changer… à renoncer à leur avantages et à adapter leur mode de vie.

Malgré tout, s’ils préfèrent que Jésus s’en aille, il y en a un qui reçoit une double mission, c’est celui qui vient d’être sauvé :
D’abord, il est appelé à rentrer chez lui, à réintégrer la société des humains dont on l’avait coupé. Ensuite, il reçoit pour mission de proclamer autour de lui tout ce que le Seigneur a fait pour lui, afin que tout le monde sache qu’il est un Dieu de miséricorde.

C’est une mission importante… pour cet homme… et sans doute pour nous aussi aujourd’hui !

A l’heure des fondamentalismes… à l’heure où certains tuent encore au nom de Dieu… parce qu’ils sont fous ou déséquilibrés… parce qu’on leur fait croire en un Dieu violent, un Dieu vengeur, qui veut punir et exterminer les infidèles…  un Dieu de mort… il est important de dire au monde que le Dieu de Jésus Christ que nous portons dans nos cœurs – et qui renouvelle nos âmes – est un Dieu d’amour… un Dieu de vie … un Dieu qui accueille, qui libère et qui pardonne… y compris ceux qui sont rejetés par tous.[16]

Amen.



[1] Nous indiquons plus bas, entre guillemets, quelques commentaires d’Anselm Grün.
[2] L’idée qu’une personne puisse être possédée par un ou plusieurs démons est une représentation juive pour décrire la puissance de l’emprise d’un mal (d’une force mauvaise, d’un esprit impur, ou d’une maladie) sur un homme. Dans les faits, on ne sait pas s’il s’agit d’une maladie (par exemple, des crises d’épilepsie) ou d’une possession. Mais ce que l’auteur indique, c’est que l’homme n’est pas lui-même. Il y a quelque chose en lui qui l’empêche d’être lui-même. De ce fait, il est exclu de la société, il est marginalisé, à cause de sa différence, de son comportement jugé « anormal ».
[3] Il est étonnant que l’homme en proie au mal vive dans l’isolement. L’évangéliste Marc précise que des hommes ont essayé de le lier, sans succès. Il est étrange que des gens supposés « normaux » et « civilisés » n’aient pas essayé de le réintégrer, de l’aider à se libérer de son mal. Ils ont juste tenté de le lier, de l’emprisonner un peu plus dans son malheur, pour l’empêcher de déranger ou de nuire.
[4] Heureusement, les choses ont évolué depuis 2000 ans. Aujourd’hui, une personne souffrant de tels troubles serait prise en charge par la médecine, soit traitée pour sa maladie psychique, soit recueillie par une institution spécialisée, comme par exemple, la Fondation John Bost, qui a pour vocation d’accueillir ceux qui sont rejetés, à cause de leur handicap moteur ou mental. De ce point de vie là, notre société a quand même fait des progrès dans la prise en charge et le traitement des personnes présentant des troubles psychique, même s’il reste toujours à faire, pour mieux faire et progresser.
[5] Le titre de « Fils de Dieu » est fort. En effet, qu’est-ce que cela veut dire être « Fils » de Dieu, à la lumière de ce récit ? Ici, Jésus est « Fils » en tant qu’il manifeste et rend visible l’amour du Père pour cet homme.
[6] Le comportement du « possédé » est globalement ambivalent : il se retire parmi les tombes pour être seul, mais il crie pour chercher le contact, pour que les autre l’entendent et lui prêtent attention. Dans son tombeau, il est à l’abri des autres (de leurs blessures, des normes qu’on veut lui imposer). Mais, il se frappe avec des pierres, tournant son agressivité contre lui-même. (Il s’automutile de peur que les autres ne le fassent. Il vit avec les morts. Il voudrait être mort. En même temps, il a besoin d’éprouver son existence : l’automutilation peut être un moyen pour se sentir exister.) Cette ambivalence s’exprime aussi avec Jésus : d’un côté, il court et se jette à genoux devant lui, attiré par son pouvoir de guérison. En même temps, il se défend contre la guérison : « Que me veux-tu, Jésus, Fils du Dieu très-haut ? Je t'en conjure, au nom de Dieu, ne me tourmente pas ! » (v.7).
[7] Je me demande parfois, si nous ne sommes pas un peu comme cet homme : Bien souvent, nous avons peur, nous aussi, de la nouveauté qui pourrait surgir dans notre vie, si nous vivions vraiment en communion avec l’Esprit de Dieu. Alors que le Christ peut apporter la paix et l’harmonie dans notre vie… à condition que nous acceptions quelques changements majeurs… nous avons tendance à lui dire : « fiche-moi la paix…  plutôt que donne-moi ta paix ! »... car nous savons intuitivement que cette paix aura forcément des conséquences sur nos priorités et nos choix de vie. Et cela nous préférons, en fait, l’éviter.
[8] Le phénomène du bouc-émissaire est un mécanisme communautaire archaïque, mais il est, en réalité, profondément « inhumain », en tout cas « injuste » : il est contraire à l’évangile du Royaume promu par Jésus.
[9]  Pour Jésus, il n’est donc pas question que cet homme continue à porter seul les conséquences de la misère et des mauvais esprits qu’on a projeté sur lui : lui, l’inutile, le bon à rien… lui, le perturbateur public, celui qui dérange, parce qu’il est imprévisible, parce qu’il souffre de différents maux et troubles… parce que son comportement est différent, parce qu’il n’est pas capable de travailler…  : En réalité, c’est aux habitants du village de le prendre en charge, car c’est un semblable, ce n’est pas une bête, un animal sauvage, qu’il faudrait enchainer ou dont il faudrait se débarrasser.
[10] Cependant cette réponse est peut-être une esquive. Elle peut aussi être comprise sur un plan symbolique : « Le possédé emprunte ce mot au langage des soldats romains. […] On peut penser qu’il veut dire que six mille soldats ont piétiné sont âme jusqu’en son tréfonds, si bien qu’il ne sait plus qui il est en vérité. Sous les pieds de tous ceux qui l'ont ble­ssé et rejeté, il a perdu le contact avec son Soi et se sent devenu « légion » : toute une légion de maux psychiques l'habitent désormais. Sa personnalité est décomposée en une pluralité de psychismes partiels, il ne peut plus reconstituer l’unité. La rencontre de Jésus va lui permettre d’accéder de nouveau à son Soi. […] Jésus, [qui est un être pleinement centré] qui ne fait qu’un avec lui-même et avec Dieu, agit sur ceux qui sont déchirés comme un aimant qui attire et rassemble toutes ces parcelles d’âme disjointes. » (Anselm Grün)
[11] Il y a donc une grande actualité dans ce récit biblique : car c’est bien aussi le problème de nos sociétés, aujourd’hui encore : combien de fois les préoccupations de l’humain et  de l’environnement passent au second plan, face aux questions de rentabilité économique et financière.
[12] Il est aussi possible d’interpréter la noyade des porcs de façon symbolique : « Nous pouvons voir là l’image d’une réalité intérieure : peut-être que tout ce qu’il y a d’impur en ce malade passe dans les porcs, trouvant ainsi à s’exprimer au-dehors et cessant de tyranniser son âme. Or, tout cela s’enfonce dans l’eau, image de l’inconscient. Quand l’impureté trouve un exutoire […] [par exemple, dans le langage] elle perd son pouvoir sur l’inconscient, elle ne peut plus sévir en déterminant et perturbant la pensée et l’action conscientes. » (Anselm Grün)
[13] « Les troupeaux de porcs, c’est tout l’avoir des porchers ; ils sont fiers de leur grande richesse. Mais peut-être qu’à force ­de ne plus avoir d'yeux que pour elle ils ont négligé l'homme et l'ont démonisé. Parfois un fils ne peut recouvrer la santé que si son père renonce à toutes ses possessions ou du moins se détourne de tout ce qui est extérieur pour se consacrer à lui. Une famille où seul compte l'« avoir » ne se rend souvent même pas compte que cela rend malade son fils ou sa fille ; pour lui venir en aide, les parents vont d'un médecin à l'autre, dépensent beaucoup, mais ce qui guérira leur enfant, ce n'est pas l'argent ainsi dépensé, c'est celui dont ils se déprendront intérieurement [au profit d’une attention et du temps passé avec l’enfant.] » (Anselm Grün).
[14] On peut se demander de quoi les villageois ont-ils peur ? Est-ce la crainte devant la manifestation du divin (devant ce que Jésus est parvenu à faire) ? ou devant le nouvel état du démoniaque ? (Qu’ils ne reconnaissent plus… et qui révèlent leur impuissance, car eux n’ont rien pu ou su faire pour l’aider) ou est-ce le fait qu’ils ont perdu leurs troupeaux de porcs ? On ne sait pas. Mais Jésus doit partir parce qu’il vient de déstabiliser leur univers : tout est renverser depuis son arrivée : Le démoniaque n’est plus nu dans son tombeau, mais vêtu dans son bon sens, hors des tombeaux. Les porcs ne sont plus sur les collines à paître, mais au fond de la mer. Les habitants du village ne sont plus dans la ville, chacun chez soi, mais sont rassemblés hors de la ville. Rien ne va plus. Il faut que Jésus reparte. Ils ne veulent pas d’un guérisseur qui perturbe leurs habitudes et qui sème le désordre dans leur vie (à la fois sur un plan relationnel et économique). 
[15] A savoir, abandonner, d’une part, tout esprit de violence et d’exclusion,  et d’autre part, toute esprit de calcul et de convoitise, pour s’inscrire dans la fraternité, la solidarité et le partage.
[16] En d’autres termes, Jésus vient pour que le monde soit sauvé de ses mauvais démons. Il vient pour libérer les humains, et réconcilier l’homme avec lui-même. Pour lui, aucune situation n’est sans issue. Un salut est toujours possible. Jésus veut délivrer les hommes de leurs malheurs, de leurs enfermements. Il vient apporter du changement, manifester la venue du règne de Dieu.