dimanche 5 février 2017

Mc 3, 20-35

Mc 3, 20-35
Lectures bibliques : Mc 3, 1-7 ; 20-35
Thématique : l’Évangile contesté
Prédication reprise en bonne partie de Jean-Marc Babut / Marmande, le 05/02/16

Jésus a-t-il perdu la tête ? Ou n’est-ce pas plutôt le monde – qui par peur : peur de ce qui est inexpliqué, peur de manquer, peur de perdre, peur de l’inconnu… – qui perd la tête et marche à l’envers ?

Nous le voyons dans le passage que nous méditons aujourd’hui, Jésus est contesté de deux façons différentes : d’une part, il doit faire face à une accusation de possession démoniaque portée contre lui. D’autre part, il doit aussi faire face à une démarche de sa famille pour le récupérer.

Face à ces tensions, on peut avoir du mal à discerner la Bonne Nouvelle qui se cache dans ces épisodes, tant Jésus semble contesté, tant son action semble inspirer la méfiance.
Pourtant, la Bonne Nouvelle – à ce qu’en dit Marc, au début du chapitre 3 – c’est que Jésus est bel et bien « la main de Dieu ». Par lui, Dieu guérit. Un Souffle de renouveau, de guérison, de vie nouvelle arrive jusque dans la vie des hommes et des femmes qu’il rencontre.
Jésus vient distiller la confiance et l’amour de Dieu. Il annonce la Bonne Nouvelle de la venue du Règne de Dieu, de son monde nouveau, ici et maintenant. Et ce salut se manifeste concrètement dans la vie d’une multitude de gens.

Mais tout cela vient déranger la vie bien réglée des autorités religieuses. L’enseignement et l’action de Jésus sont considérés comme un danger grave : danger pour lui-même, pense la famille de Jésus (la suite a montré qu’elle n’avait pas tort) ; danger pour la religion officielle, pour l’équilibre de la société, danger pour le monopole que détiennent les maîtres de la loi. Car, comme on n’explique pas bien comment Jésus opère toutes ces guérisons, alors qu’il ne respecte pas toutes les règles : le jour du sabbat, la séparation entre les « purs » et les « impurs », et qu’il côtoie un certain nombre de marginaux et de pécheurs… on préfère penser que son action est diabolique ou satanique, car aucun prophète de Dieu ne pourrait agir de la sorte, sans respecter scrupuleusement la lettre de la loi. C’est, en tout cas, ce que semble penser un certain nombre de ses coreligionnaires.

Jésus est donc considéré comme « dangereux » par tous ceux qui ignorent le « monde nouveau » qu’il est venu présenter et proposer de la part de Dieu.

Je voudrais, ce matin, vous livrer une méditation du théologien Jean-Marc Babut sur ce passage, qui me semble tout à fait pertinente.[1]
Il prend appui sur deux exemples de ce qui était susceptible d’inquiéter autant les proches de Jésus que ses adversaires : D’abord, l’attitude de Jésus à l'égard de la loi de Moïse. Car vous savez l'importance de la Loi dans le Judaïsme. Et, d’autre part, les fréquentations de Jésus, qui se plait à ne pas côtoyer que les bons croyants et les bien-pensants, mais à aller à la rencontre de ses contemporains, même des pécheurs, des ramasseurs de taxes, des païens, etc.

« D'abord [la question du rapport à] la Loi. Pour Israël, la volonté de Dieu a été consi­gnée par écrit une fois pour toutes dans la loi de Moïse. Celle­-ci est désormais considérée comme un texte sacré et donc intouchable. Cet enseignement sacré et intangible exige obéis­sance, il ne peut être discuté. Pour que tout soit clair, les rab­bins ont dégagé 613 commandements, dont 365 interdictions et 248 prescriptions. Chacun peut donc désormais se situer par rapport à cette loi, il peut savoir s'il en a fait assez ou s'il n'est pas en règle. Chacun peut aussi savoir où en sont les autres, s'ils sont de vrais fidèles ou au contraire des pécheurs, comme on disait au temps de Jésus. Chacun se fait ainsi juge – juge de lui-même et juge des autres.

Tel est le système de la Loi. Certes, il réclame beaucoup de sérieux. Mais pour Jésus ce système de la Loi est une vraie perversion de la volonté de Dieu. De la volonté vivante et libre du Dieu vivant, on a fait un système figé du "permis" ou du "défendu", un texte mort. Jésus veut rétablir le commandement de Dieu comme une parole vivante qui concerne non pas 613 secteurs bien délimités de la vie, mais la vie tout entière.

Pour Jésus la volonté de Dieu concerne non pas des rites, mais notre manière de traiter les autres. Rappelez-vous son pas­sage à la synagogue de Capharnaüm, le jour où se trouvait là un homme à la main paralysée. La loi sur le sabbat permet­tait-elle de guérir cet homme ou l'interdisait-elle ? « Tu ne feras aucune œuvre en ce jour-là », rappelait sans le dire le regard des maîtres de la Loi. Seulement ce jour-là il y avait un infirme à guérir. Comment « sanctifier »  ce jour, comme on dit dans notre jargon, comment le consacrer à Dieu, sans venir en aide à cet homme, quitte à faire un prétendu travail et à outrepas­ser l'interdiction édictée par la Loi ?

Ce jour-là qui a fait la volonté de Dieu ? Était-ce les maîtres de la Loi qui ont respecté l'interdiction, ou était-ce Jésus qui l'a enfreinte ? Le système de la Loi, malgré le caractère sacré qu'on lui attribue, dévoie la volonté de Dieu en la réduisant à une règle figée, morte et finalement inhumaine. Jésus a voulu ramener ceux et celles qui l'écoutaient à la parole vivante de Dieu, qui s'adresse à des hommes et des femmes vivants, en des circonstances toujours nouvelles dans lesquelles il faut éventuellement prendre un risque. En accomplissant de cette manière la volonté de Dieu, il commettait un sacrilège, du moins aux yeux des maîtres de la Loi, et il acceptait d'avoir un jour à en payer le prix.

Je voudrais être sûr que dans nos Eglises qui se réclament de Jésus, on n'est pas revenu subrepticement au système de la Loi, en remplaçant l'Évangile par une nouvelle Loi, qui ne dit pas son nom, une morale, par exemple, aussi rigide, qui définit par avance ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est permis et ce qui ne l'est pas, une loi qui permet de nous juger nous-mêmes… [alors que Jésus nous appelle à ne pas juger autrui, et nous présente Dieu comme Père, plutôt que comme un Juge.]
L'autre reproche que l'on fait à Jésus, ce sont ses fré­quentations. Pour lui, il n'y a pas de barrière entre les humains ; pas de séparation de soi-disant fidèles et de pré­tendus pécheurs, entre gens fréquentables et d'autres qu'il faut garder à distance, entre de prétendus « purs » et de préten­dus « impurs ». Jésus fréquente aussi bien les pharisiens ultra­pieux que les ramasseurs de taxes maudits qui travaillent pour le fisc du roi Hérode Antipas ; autant les bien portants que les lépreux qu'on mettait en quarantaine ou les fous ; aussi bien les hommes (ce qui était admis) que les femmes (ce qui était plutôt mal vu). Cela signifie qu'il fait bon-marché des distinctions établies par la Loi entre « fidèles » et « pécheurs », comme on disait, entre « purs » et « impurs ». Ce faisant, il compromet certainement l'équilibre de la société de son temps. Mais cette société était-elle tellement satisfaisante ? Pas pour tout le monde, en tout cas.

On comprend alors l'inquiétude de sa famille : Jésus se fait remarquer ; il va attirer sur lui les foudres du pouvoir en place. Il est si naïf, pense-t-on, qu'il ne se rend pas compte des risques qu'il court. Il a perdu la tête.

En un sens les gens de sa famille ont raison. Du point de vue commun, Jésus est trop subversif pour que son aventure ne finisse pas mal. Il faut le protéger contre lui-même.

Mais cette famille, qui l'aime sans toutefois le suivre, ne se rend pas compte que le salut de notre humanité est au prix de cette folie qu'ils lui attribuent. Finalement est-ce bien lui qui a perdu la tête ? N'est-ce pas plutôt tous les autres, y compris sa propre famille, y compris les sages maîtres de la Loi, y com­pris - en somme - tous les gens qui veulent maintenir les choses en l'état, sans se rendre compte qu'ils privent ainsi l'humanité de la seule nouveauté qui peut la sauver ?

[Et il faut dire que des conservateurs et les privilégiés qui veulent maintenir les choses en l’état – y compris leurs pouvoirs et leurs prérogatives, et les injustices qui vont de pair – cela continue d’exister encore. Il suffit, par exemple, de voir toutes les décisions décriées qu’a prises Donald Trump aux Etats Unis depuis 10 jours. Un certain nombre de personnes dans son propre pays voient déjà que ce repli sur soi et cette exclusion des autres (par exemple, des mexicians comme des iraniens) risque de mener à la discorde et à la catastrophe. Il faut espérer que nombre d’américains refusent et resistent contre tous ces retours en arrière.
Mais revenons à notre épisode :]

Les responsables de la société religieuse du temps de Jésus - responsables ... et bénéficiaires ! - sont beaucoup plus durs que sa famille. Ils raisonnent comme ceci : "puisque Jésus s'oppose à eux, les maîtres de la Loi, il travaille en réalité contre Dieu. Dans ces conditions, il a forcément partie liée avec l'ennemi de Dieu. Il est inspiré et possédé par Satan".

C'est comme cela qu'ils raisonnent. Je pense que, sans aller jusque-là, nous commettons souvent le même genre d'erreur en prononçant, nous aussi, des jugements absolus, alors que nous n'exprimons en fait qu'une simple opinion personnelle. Nous disons : « C'est beau », ou « C'est scandaleux », « C'est un chic type » ou au contraire « C'est une canaille ». Chacun estime que ce qu'il pense, c'est ça la vérité. Nous parlons ainsi comme si nous étions Dieu. Si nous étions conscients que nous ne sommes que des humains, nous dirions plus modestement : « Je trouve que c'est beau », ou « Je considère que ce type est une canaille - mais ce n'est jamais là que ma propre opinion ».

Ce qui est frappant dans l'attitude de Jésus, c'est que non seu­lement il ne prononce pas ce genre de phrases péremptoires, comme « Il a perdu la tête » ou « Il est possédé par Béelzéboul », mais il accepte de discuter avec les gens qui pratiquent ce langage.

Seulement il n'entre pas dans leur jeu. Il ne dit pas : « Ce que vous prétendez ne tient pas debout. » Au contraire, il aide ses interlocuteurs à trouver eux-mêmes que leur accusation est absurde. Il utilise pour cela des images évidentes comme celle­-ci : si un royaume est déchiré par la guerre civile, si une famille se déchire dans une lutte intestine, ce royaume ou cette famille ne parviendra qu'à s'autodétruire, et n'a donc aucune chance de survivre.

Et Jésus ajoute avec un humour d'une si grande finesse qu'il n'est pas certain que ses interlocuteurs l'aient perçu : "puisque Satan (en ma personne, selon vous) s'est dressé contre lui­-même (en chassant les démons qui asservissent les humains), alors c'en est fini de lui. Sous-entendu : vous devriez donc être tranquillisés à ce sujet ; le règne de Satan vient donc de rece­voir un coup fatal. Pourquoi vous inquiéter ?"

En fait, Jésus se compare à un voleur qui veut s'emparer des biens d'un homme solidement pourvu des moyens de se défendre. La seule façon d'y parvenir, c'est de neutraliser cet homme fort. C'est ce que fait Jésus en chassant les démons : c'est comme cela qu'il commence à neutraliser l'homme fort qu'il veut dépouiller, au nom de Dieu, de tout ce que celui-ci détient indûment. C'est finalement bien lui, Jésus, et non les maîtres de la Loi, qui s'attaque au pouvoir de l'adversaire de Dieu. C'est finalememt bien lui qui fait le travail de Dieu, et non pas les détenteurs du pouvoir religieux. C'est à travers lui que l'Esprit de Dieu est à l'œuvre.

Il y a là quelque chose qui devrait être évident, en tout cas pour tous ceux qui ne sont pas prisonniers de leurs dogmes, de leurs formules, de leur morale, de leurs préjugés, ou des avantages que leur procure leur situation.

[Mais] pourquoi les maîtres de la Loi restent-ils aveugles à cette évidence ? Sans doute parce qu'ils sont prisonniers de la Loi. Ils ne se rendent pas compte que Dieu n'est pas un Dieu figé dans le passé, mais le Dieu du présent et de l’avenir, le Dieu de la vie, du renouveau, de l'espérance.
Seulement face à la nouveauté que Jésus propose en annonçant que le Règne de Dieu est devenu tout proche, face à son appel à changer de mentalité et de comportement [cf. Mc 1,15], ces gens se sentent menacés. C'est eux, estiment-ils, qui détiennent le monopole des choses de Dieu. Jésus leur apparaît alors comme celui qui conteste leur monopole. Pour eux le message et l'action de Jésus ne peuvent donc être que diaboliques.
Ces gens se situent ainsi délibérément hors du Règne de Dieu que Jésus annonce et apporte. Prétendant détenir eux-mêmes la clé du salut, qu'ils réservent d'ailleurs à un petit nombre, ils refusent le salut que Jésus offre à tous. Ils refusent de reconnaître en lui celui par qui l'Esprit de Dieu est à l'œuvre sous leurs yeux. Ils choisis­sent donc de rester à la porte du Règne de Dieu, là où préci­sément le pardon n'existe pas. C'est cela, me semble-t-il, « le péché contre le Saint-Esprit » [v.29], le péché qui ne peut pas rencon­trer le pardon, parce que ceux qui en sont responsables restent délibérément hors du monde où règne ce pardon.

Une question se pose alors à nous [aujourd’hui encore] : est-ce que, mieux que ces gens, nous sommes disponibles à la nouveauté du message de Jésus ? Ou au contraire, est-ce que notre situation, nos convictions ou même ce qu'on pourrait appeler notre idéolo­gie chrétienne, nous empêchent de reconnaître que le monde nouveau de Dieu est là, et de répondre à l'appel de Jésus qui nous invite à y entrer ?

Là où ce monde nouveau est présent, tout est différent. On le voit bien à la fin du récit. Dans la cour de la maison de Simon, Jésus est entouré de gens qui se sont assis en cercle autour de lui pour l'écouter. Ce sont eux qui le préviennent que sa mère, ses frères et sœurs se tiennent dehors et le réclament. C'est alors qu'il a cette phrase, à la fois très dure pour ses proches et très révélatrice du monde nouveau qu'il annonce et qu'il apporte : « Qui sont ma mère et mes frères ? Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère » (v.35).

Vous l'avez peut-être remarqué : Jésus, contrairement aux maîtres de la Loi, ne parle pas de ceux qui obéissent à la Loi, mais de celles et ceux qui font la volonté de Dieu. Il y a là plus qu'une simple nuance !

Dans le monde nouveau de Dieu, où sont entrés avec Jésus celles et ceux qui font la volonté de Dieu, les liens humains sont encore plus forts que ceux qui unissent les membres d'une même famille, plus forts que les liens du sang. Et on peut ajou­ter : plus forts que la mort, car ces liens passent par Jésus, qui a reconnu en celui-ci ou celle-là un frère, une sœur, une mère pour lui.

À vrai dire, ceux qui sont assis en cercle autour de Jésus, nous ne les avons pas encore vus à proprement parler faire la volonté de Dieu. Nous les avons seulement vus en train d' « écou­ter Jésus ». Pour faire la volonté de Dieu, il faut évidemment commencer par écouter Jésus. Davantage : l'écouter, c'est déjà commencer à faire la volonté de Dieu ».

Amen.


[1] Cf. Jean-Marc Babut, Actualité de Marc, Cerf, p.57-62.