dimanche 29 avril 2018

La Croix, le service et le don de soi

Lectures bibliques : Mc 8, 31-38 ; 9, 30-37 ; 10, 32-45
Thématique : la croix, le service et le don de soi
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, 29/04/18. 
(inspirée d’une méditation de Anselm Grün)

* Dans les chapitres 8 à 10 de l’évangile de Marc, on trouve trois passages où Jésus annonce sa passion et sa résurrection. L’Evangéliste présente les choses comme si Jésus savait précisément ce qui allait lui arriver, comme s’il connaissait sa destinée future. 

Il est difficile de savoir si les choses se sont exactement passées comme Marc le dit ou si simplement Jésus sentait, présentait, sa fin funeste, compte tenu de toutes ses prises de positions : 

Rappelons-nous, en effet, que Jésus a fondamentalement remis en cause le pouvoir religieux de son temps : il opérait des guérisons le jour (« sacré » et interdit) du sabbat ; il fréquentait ou touchait des gens jugés impurs ou infréquentables (des malades, des lépreux) ; il mangeait avec des gens jugés « incorrects » ; il prétendait pardonner les péchés, alors que Dieu seul était censé le faire ; il dénonçait tout type de relation « marchande » avec Dieu (ce qu’il le conduira à chasser les vendeurs du temple). 

Son enseignement étonnait et rassemblait des foules. Les autorités religieuses voyaient certainement tout cela d’un mauvais oeil, car leur traditions et leur autorité étaient remises en question. 

Jésus remettait en cause les règles de pureté, qui sont dans la Torah (cf. Lv), et qui permettaient de savoir ce qui est supposé être « bon » ou « mauvais », « pur » ou « impur ». Mais, Jésus disait que la bonté et l’amour du prochain doivent être prioritaires sur toutes ces règles. 
C’était un enseignement nouveau, pour ne pas dire « révolutionnaire ». 

En bref, Jésus devait certainement sentir que son enseignement dérangeait les prêtres, les scribes et les pharisiens, et qu’il ne tarderait pas à en récolter les fruits… à savoir des conséquences funestes pour lui, puisqu’il était considéré comme un prophète gêneur et contestataire… qu’il faudrait faire taire. 

Ainsi, l’évangéliste Marc présente ces prédictions de Jésus, qui annonce sa mort prochaine à trois reprises. 
Ce qui est intéressant, à chacune de ces annonces, c’est la réaction de ses disciples… qui représentent la mentalité typique - pour ne pas dire habituelle, ancestrale - de tout être humain. 

Les disciples refusent, à chaque fois, cette idée que Jésus pourrait annoncer et même accepter sa mort prochaine. Ils ne veulent pas en entendre parler. 
Pour eux, Jésus doit vivre. Un point c’est tout !
Il doit être reconnu, s’élever, et peut-être même dominer, prendre le pouvoir. 
Les disciples auraient aimés un messie triomphant, un sauveur religieux et - pourquoi pas - politique. 
Mais ces annonces de Jésus viennent contrecarrer leurs visions et leurs projets personnels (leur ambition). 

Jésus, quant à lui, a une toute autre manière de voir les choses, et c’est cela qui doit nous intéresser. 
En effet, à travers les réponses de Jésus - réponses aux réactions de ses disciples - Jésus nous enseigne ce que doit être une vie chrétienne. 

* La première fois, Pierre adresse de vifs reproches à Jésus. Il veut le détourner de son chemin de croix. 
Pierre pense en termes humains : il voudrait certainement que Jésus soit reconnu de tous comme le Messie, le Christ. Et, pour lui, il n’est pas question que le Messie de Dieu meurt prochainement. 

Sauf qu’en réalité, Pierre n’a pas la moindre idée de ce qu’est la volonté de Dieu. Et c’est pourquoi Jésus le traite de Satan et l’écarte (8,33). 
Jésus profite de cette occasion pour livrer un enseignement à ses disciples, ainsi qu’à tous ceux qui voudront un jour le suivre. Il leur rappelle la gravité de leur engagement : 

«  Si quelqu’un veut me suivre, qu’il se renie lui-même et porte sa croix, et qu’il me suive. En effet, qui veut sauver sa vie - son âme - la perdra ; par contre, qui perdra sa vie - son âme - à cause de moi et de l’Evangile, la sauvera » (8, 34-35). 

Ces paroles ont été interprétées de façons différentes par les théologiens au cours du temps. Elles ont malheureusement servi parfois de justification à une morale « doloriste », qui consisterait à accepter n’importe quelle souffrance, au nom de l’Evangile. Or, il ne s’agit pas de cela. On ne peut pas sortir cette phrase de son contexte. 

Le terme « porter sa croix » peut avoir deux significations : 
Cela peut vouloir dire « accepter les difficultés qui se présentent », mais cela peut aussi vouloir dire « professer sa foi », « placer sa foi, non pas en soi même, mais en Dieu ». 
Dans le livre d’Ezéchiel (cf. Ez 9, 4-6), la croix est un signe de « profession de foi » : les fidèles de Yahvé sont marqués d’une croix sur le front en signe de leur foi. En même temps, ce signe de la croix est un signe protecteur : c’est le signe qu’ils appartiennent à Dieu. 

Il est donc possible que ces deux aspects - le reniement de son ego et la profession de foi - soient liés dans cette affirmation de Jésus. 
Se nier soi-même, cela veut dire prendre du recul par rapport à son ego, par rapport à ses propres intérêts… et du même coup, placer sa foi, non pas en soi-même, mais en Dieu. 
Cela signifie donc d’accepter de renoncer à son image personnelle, à nos désirs de grandeur, nos ambitions de domination, de réussite, de succès… et s’opposer à un moi entièrement centré sur lui-même. 

Ainsi, il en découle - avec la parole suivante de Jésus - qu’accepter de lâcher son ego et de placer sa foi en Dieu, c’est - en fait - sauver sa vie… non pas sauver sa petite existence individuelle, personnelle, égoïste et provisoire… Mais c’est sauver sa vie - sauver son âme - dans le fait que cette âme - cette vie (c’est le même mot en grec) - est irrémédiablement liée à Dieu et à tous les êtres humains. 

Pour Jésus, on ne peut pas se sauver tout seul. Il vaut mieux donner sa vie - son âme - pour sauver celle des autres - que de vouloir sauver sa vie tout seul : ce qui reviendrait à la perdre. 

Pour lui, se placer au centre avec son ego, ses besoins, ses illusions sur soi-même et sur sa vie, c’est simplement une perte de temps, c’est perdre sa vie. 

Autrement dit, Jésus élargit le centre du salut, non pas à l’individu, mais à l’humanité : 
si notre âme est, en réalité, liée à Dieu et immortelle…  si notre âme est liée à toutes les autres âmes…  il est absurde de vouloir sauver sa vie, tout seul, dans son coin…  C’est, au contraire, en donnant sa vie, son âme, qu’on peut la sauver… sauver la sienne et celle des autres. 

Jésus nous fait donc entrer dans une nouvelle logique de salut, qui passe par « le don de soi ». 
Il nous sort d’une vision individualiste ou personnaliste du salut (un salut « chacun pour soi »), pour nous ouvrir à un salut universaliste et solidaire : Sauver sa vie, ce n’est pas se sauver tout seul… c’est le faire avec les autres, même si cela nous coûte… même si cela implique de lâcher ses intérêts personnels… et d’accepter les difficultés qui se présentent. 

On voit combien cette manière de voir est aux antipodes de notre mentalité habituelle. 
Dans la vie courante, on pense plutôt « chacun pour soi »… chacun veut sauver sa propre vie… et les autres doivent se débrouiller par eux-mêmes.  

Mais, pour Jésus, cette mentalité de « survie » individualiste (qui vient peut-être de loin, de notre héritage… comme une conséquence de l’évolution… qui date peut-être de l’homme de « cro-magnon »)… cette mentalité de « survie » est primitive et elle n’a pas d’avenir. 
L’homme doit entrer dans une nouvelle aire, dans une nouvelle conscience, plus large, plus ouverte, plus collective. 

C’est ainsi que Jésus interprète le chemin que devront suivre ses disciples à partir de la croix. 
Le point décisif est de savoir si nous nous cramponnons à nos images de nous-mêmes, ou si nous nous fions - si nous faisons confiance - au Dieu de Jésus Christ, qui nous dispense la vraie vie, à condition que nous acceptions de nous déprendre de nous-mêmes, de notre vie superficielle… à condition que nous acceptions de lâcher nos illusions, notre égocentrisme, notre désir de survie et notre volonté de dominer. 

Pierre représente donc, ici, finalement, le lecteur de l’Evangile que nous sommes : nous sommes conviés à un changement de mentalité - un retournement, une conversion - pour ne plus regarder le monde seulement à travers nous, notre intérêt personnel, notre désir, notre survie. 

Jésus nous appelait… il y a déjà 2000 ans à sortir de cette vision primitive du besoin de survie … pour élargir notre vision, notre conscience. 
On voit bien, aujourd’hui, que nous sommes confrontés à la même réalité, à la même exigence… On le voit, par exemple, à travers l’urgence écologique : 
On ne peut plus continuer à penser « chacun pour soi »… sinon, un jour, en continuant à réchauffer le climat, à polluer l’environnement, à consommer et épuiser les ressources naturelles, au-delà de leur renouvellement, nous perdrons notre terre… et donc notre vie… 
Nous devons consentir à un lâcher prise, un renoncement, un abandon, une perte… pour sauver notre humanité. 
Nous sommes finalement mis en situation de savoir si nous allons enfin décider d’écouter les paroles de Jésus. 

* Après la deuxième annonce de la passion, les disciples récidivent dans leur refus des paroles de Jésus. Cette fois, ils se demandent qui d’entre eux est « le plus grand » (9, 34). 

L’incompréhension des paroles de Jésus peut nous sembler stupéfiante : il annonce qu’il va être livré à ses ennemis. Et ses disciples, eux, songent à tirer le meilleur profit du Royaume de Dieu. 
Pendant que Jésus annonce son humiliation, son abaissement futur, ses disciples pensent à leur propre grandeur. 

En tant que lecteur de l’Evangile, on peut être choqué par ces propos des disciples… sauf, qu’il faut bien l’avouer… ils correspondent, en fait, à la manière habituelle, ancestrale et humaine de penser. C’est-à-dire, encore une fois, à la mentalité du « chacun pour soi ». 

Aujourd’hui encore, en France, en Europe ou ailleurs, on regarde tranquillement les infos à la télévision… parfois même en mangeant… alors que des journalistes annoncent des guerres, des morts, des massacres, des exilés, des torturés, des hommes et des femmes qui tentent de survivre dans des conditions indignes, inhumaines et insupportables. 

Bien sûr, on peut se sentir impuissant face à la misère du monde… mais on ne peut pas y rester indifférent. 

Jésus nous apprend non seulement qu’on peut en prendre et porter notre part…  on peut se mettre au service du prochain… mais que nous devons aussi changer de manière de penser… sortir de nos logiques de rivalité, de concurrence, de domination… sortir encore une fois de la mentalité de survie, qui nous pousse à vouloir le pouvoir, les meilleures places, le succès… quitte à écraser les autres… ou à s’en moquer. 

Ainsi, les disciples ne devraient pas se focaliser sur la question de savoir qui, parmi eux, est plus grand que les autres. L’important n’est pas la hiérarchie, c’est le service de Dieu : c’est de devenir serviteur, c’est-à-dire artisan du monde nouveau de Dieu, en oeuvrant pour plus de paix, de justice et d’amour. 

Jésus le leur fait comprendre en plaçant au milieu d’eux un petit enfant qu’il embrasse : 
« Celui qui accueille un enfant, n’importe quel enfant, en mon nom (c’est-à-dire comme s’il était envoyé par moi), c’est moi qu’il accueille. 
Et celui qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais celui qui m’a envoyé » (9,37). 

Ce qui revient à dire : qui accueille gratuitement un de ces petits enfants… c’est comme s’il accueillait Dieu lui-même (celui qui a envoyé Jésus). 

On voit, ici, le lien de solidarité que Jésus tisse entre un enfant, lui-même et Dieu : il nous fait comprendre que nous sommes tous unis… que nos âmes sont solidaires… que nous sommes tous un, en Dieu. 

Les disciples ne sont donc pas là pour leur propre compte. Ils doivent être au service les uns des autres. Et, ils doivent se mettre au service, précisément, des enfants pauvres et démunis. 
Comme le souligne un commentateur, on peut supposer que Jésus pense ici à l’accueil des enfants abandonnés, orphelins et privés d’assistance. 

Le fait que cette question de la grandeur surgisse après l’annonce de la croix, de la crucifixion, montre que, pour Marc, la croix est une clé d’interprétation du message de Jésus. 

La Croix est le lieu où se décide l’idée que l’Eglise se fait d’elle-même / le lieu où chaque disciple se décide pour le règne de Dieu. 
L’Eglise ne doit pas invoquer avec arrogance ses propres droits, ou l’exclusivité du magistère, mais se mettre au service des pauvres. 
Elle a le devoir d’être ouverte à ceux qui sont en dehors d’elle, à ceux qui ont besoin de secours. 

Pour Marc, la croix sur laquelle Jésus meurt est l’image même du don de soi, de l’amour inconditionnel et sans limite, que l’Eglise doit exercer envers tous les humains. 

La croix vient briser nos mentalités de survie, nos désirs de domination, nos instincts de rivalité… pour nous ouvrir à l’amour que Dieu offre à tout être humain… à commencer par le plus petit, le plus fragile, le plus vulnérable. 

Cette scène avec l’enfant et les mots de Jésus peuvent se comprendre encore autrement : 

Nous devons accueillir Jésus comme un enfant, sans nous servir de lui pour accroître notre propre grandeur, en nous penchant, au contraire, vers lui, pour l’embrasser. 

Cela signifie qu’il faut, en réalité, un coeur plein de délicatesse pour comprendre son mystère et le recevoir. 
Pour traiter un enfant comme il se doit, il faut retrouver, en nous-mêmes, le coeur de l’enfant que nous avons été… capable de recevoir Jésus avec ouverture d’esprit, étonnement et amour. 

Le message de Jésus ne nous permet pas de nous pavaner aux yeux du monde (ni de parader, ni de fanfaronner). Car, Jésus nous rappelle qu’il y a beaucoup à faire… et que nous devons faire preuve de courage. 

Bien plutôt, Jésus nous invite à un renversement : à avoir des yeux pleins de confiance, de compassion et de disponibilité… comme ceux des enfants… pour nous employer à agir… pour le suivre et nous engager.  

* Après la troisième annonce de la passion, vient l’entretien sur la position hiérarchique des deux fils de zébédée. 
Une fois encore, Marc montre l’incompréhension radicale des disciples de Jésus marchant vers Jérusalem, la mort et la résurrection. 

Ils ne pensent qu’à eux-mêmes, à l’idée qu’ils se font de leur propre chemin (8,32), à leur grandeur personnelle à l’intérieur de la communauté (9,34) et à leur hiérarchie interne (10,37). 
Ils restent centrés sur eux-mêmes, leurs besoins, leur vie, leur grandeur, leur pouvoir. 

Or, la croix, c’est exactement l’inverse. C’est le renoncement à la vie personnelle, à l’intérêt particulier… c’est le don de soi, par amour… c’est l’abandon à la volonté de Dieu, sa volonté d’amour pour tous les humains… c’est accepter le risque d’une vie authentique, pleinement humaine, guidée par l’Evangile. 

* Alors, chers amis, il n’y a pas de conclusion à ces annonces de Jésus… à part la croix elle-même. Et la croix, c’est le symbole, le signe d’un homme pleinement uni à Dieu… un homme qui s’est libéré de sa mentalité de survie, de rivalité, de domination… pour s’ouvrir à l’amour inconditionnel de Dieu. 

La croix, c’est le signe du don de soi … de l’amour offert sans limite… c’est le signe aussi de la confiance absolue en Dieu… à qui Jésus a donné son âme. 

Alors, oui… Jésus - dans son Evangile - nous appelle à un retournement, un changement de mentalité : il nous invite à nous détacher de notre ego… de nous-mêmes … de notre mentalité de survie… pour oser enfin faire confiance à Dieu… pour nous engager dans la vie… dans le service du prochain… dans l’amour sans limite.


Amen.