dimanche 2 juillet 2017

Le pain de la Cène

Lectures bibliques : Mc 6, 34-44 ; Mc 14, 22-25
Thématique : le pain de la Cène
Prédication de Pascal LEFEBVRE, le 02/07/17. Culte à Marmande 
(Largement inspiré d’une méditation de Jean-Marc Babut)

Les passages du Nouveau Testament que nous avons entendus nous invitent aujourd’hui à méditer sur le « pain de la Cène ». 

A l’origine, le récit de l’institution de la sainte-Cène veut décrire et présenter le lieu de communion de tous les disciples de Jésus entre eux et avec leur maître, réunis autour d’un repas. 

Malheureusement, pour les Chrétiens des différentes confessions, le repas du Seigneur est plutôt devenu un lieu de division de ceux qui se disent « disciples de Jésus ». Car nous ne parvenons pas encore à partager la communion - l’eucharistie, si l’on préfère - entre Catholiques et Protestants. 

Tout vient, vraisemblablement, de deux difficultés : d’une part, d’un problème de traduction de la déclaration de Jésus « Ceci est mon corps » que les Eglises ont interprétée au sens littéral. Et, d’autre part, de la question de savoir ce que recouvre le « ceci » présenté par Jésus. 

Les Eglises ont reconnu dans le « ceci » le pain que Jésus distribue à ses disciples. On s’est alors posé la question du mode de présence du Christ au moment de la Ste Cène.

- Du côté Catholique romain, on a affirmé que ce pain changeait, en quelque sorte, de nature, qu’il devenait quasi physiquement « le corps du Christ ». On a parlé de transsubstantiation. 
- Du côté Luthérien, on a prétendu qu’il n’y a pas de changement de nature du pain. Le pain reste du pain, mais avec lui, il y a le corps du Christ. On a parlé de consubstantiation, pour dire que la présence du Christ est, en quelque sorte, juxtaposé à celle du pain. 
- Du côté Réformé, enfin, on a dit que le pain de la Cène est tout simplement un signe : le signe de la présence spirituelle du Christ. Il n’y a jamais rien d’autre que du pain, mais au moment où nous partageons le pain, le Christ est spirituellement présent. Il agit véritablement… nous permettant d’être en communion les uns avec les autres. 

Ainsi, le verbe « être » dans « ceci est mon corps » ne recouvre pas la même signification pour tout le monde. Certains y voient une identité de nature, d’autres une relation de symbole entre le pain et le corps de Jésus. 

Il est curieux que cette petite phrase de Jésus ait posé tant de difficultés, car quand le Christ, dans l’évangile selon Jean, affirme : je suis la porte… ou je suis la lumière du monde… ou je suis le bon berger… ou je suis le vrai cep… etc… on a bien compris qu’il parlait en images… alors pourquoi avoir interprété de façon littérale ses paroles lorsqu’il dit : « ceci est mon corps » ou « je suis le pain » ?

Ceci est d’autant plus inexplicable que dans le texte grec, le verbe « être », en réalité, n’est pas présent dans la phase. On lit tout simplement : « ceci… mon corps ». 
Autrement dit, ceci est comme mon corps… semblable à mon corps… 
C’est une image. Il s’agissait vraisemblablement de présenter quelque chose qui a valeur de symbole… de montrer une chose pour ce qu’elle signifie… mais pas pour ce qu’elle est en elle-même. 

Malheureusement, la philosophie grecque d’Aristote - qui s’intéresse à l’être, à la substance ou à l’essence des choses, a servi de cadre pour interpréter ces paroles de Jésus et, du coup, les a certainement dévoyées. 

Pour autant… la question se pose toujours : comment comprendre les paroles de Jésus ? Comment la Bible nous invite-t-elle à envisager ces quelques mots que Jésus prononce en distribuant aux siens le pain du repas de la Pâque juive, repas dont on sait fort bien qu’il va être pour lui le dernier ?

Dans ce qu’il dit en rompant le pain et en le distribuant à ses disciples, Jésus parle de son corps. Pour le Judaïsme, le corps désigne la personne toute entière. « Mon corps » signifie « moi » tout simplement, moi, tel que je suis là maintenant devant vous. 

Quand Jésus parle de son corps, il parle donc de lui-même, inséparable de ce qu’il dit et de ce qu’il fait, inséparable du message de salut dont il est chargé pour l’humanité, inséparable du Règne de Dieu qu’il vient offrir aux humains - ce monde nouveau où il appelle chacun à entrer - inséparable, en somme, de tout ce pour quoi il va consentir à sacrifier sa vie. 

C’est comme s’il disait : « je suis là et le monde nouveau de Dieu est là, quand il y a ceci »
Mais « ceci », qu’est-ce que c’est ?

En tout cas, « ceci » est l’élément déterminant de la phrase. Lorsqu’il dit « ceci est mon corps » ou « mon corps est ceci », on se rend compte que l’accent porte sur le « ceci ».

Alors… à quoi Jésus fait-il allusion ? Est-ce au pain ? Au pain lui-même ? Ou au pain rompu, partagé ? 

En examinant le récit de Marc, on constate que Jésus se réfère probablement, non pas au pain lui-même, mais à ce qu’il fait du pain. 

D’ailleurs, l’évangéliste décrit en détail les gestes successifs de Jésus : « il prit du pain et, après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit et le leur donna ».

Le « ceci » de la phrase de Jésus se rapporte, selon toute vraisemblance, à ce que Jésus est en train de faire du pain, avec le pain. 
Pour comprendre ce que signifie rompre le pain, il faut se souvenir qu’il se présentait sous forme de grosse galette. Il ne s’agissait pas seulement de le casser, mais de le partager, pour que chacun en ait sa part. 
Si Jésus rompt le pain, c’est essentiellement pour le partager entre ses disciples. Le « ceci » ne désigne donc pas le pain lui-même, mais le partage du pain. On pourrait traduire : « Jésus le partagea et le leur donna ».

Et « ceci est mon corps » pourrait signifier « le pain partagé, c’est moi et mon message… offert à tous ». 

Selon la coutume de la Pâque juive, le maître de maison prenait du pain, prononçait la bénédiction appropriée et détachait un morceau pour chacun des convives. Jésus effectue donc le geste qui est traditionnel dans le Judaïsme de son temps, mais il lui donne un sens nouveau. 
C’est comme s’il disait : « Là où le pain est partagé, là je suis toujours là, là est le monde nouveau de Dieu, là est le salut pour l’humanité ». 

A côté du service, le partage est un des mots d’ordre essentiel du monde nouveau de Dieu. 

Certes, « service » et « partage » sont des choses que les humains ne pratiquent guerre volontiers. À moins d’y être plus ou moins contraints (par des taxes ou des impôts, par exemple)… Mais, pour Jésus, ce sont là des clés du salut de l’humanité. 

En ce qui concerne le partage, l’Evangile nous le montre en action, de façon particulièrement frappante, dans l’épisode du pain partagé, où Jésus parvient à nourrir cinq mille hommes :

Alors que les disciples voulaient renvoyer tout ce monde, pour que chacun se débrouille au mieux et trouve quelque chose à manger, Jésus les a invités, au contraire, à donner le peu qu’ils avaient pour leur propre repas - il leur a même un peu forcé la main, il faut bien le dire - et lui-même l’a partagé entre tous. 
Le miracle du monde nouveau de Dieu, c’est alors que tous ont pu manger à leur faim. 

Ce n’est donc pas un hasard si, racontant ce miracle du pain partagé, Marc a repris les termes mêmes qu’on trouve dans le récit du dernier repas de Jésus : « Jésus prit les cinq pains et les deux poissons…. Puis il prononça la bénédiction, rompit les pains et les donna aux disciples pour qu’ils les offrent » (Mc 6,41).

Le thème est le même : Jésus est là, le monde nouveau de Dieu prend pied sur notre terre dès que l’on commence à partager. 
C’est cela que Jésus rappelle aux siens lors de la dernière célébration de la Pâque juive. 
C’est un des aspects de son testament spirituel. C’est pour ce message - cet Evangile de la non-domination, de la fraternité et du partage - qu’il va accepter de donner sa vie. 

Dès lors, si tel est le cas… si cette manière de comprendre les paroles et les gestes de Jésus est vraisemblable… on ne peut manquer de se poser plusieurs questions qui nous concernent directement : 

  • Un première est celle-ci : Est-ce que notre façon de célébrer la Cène montre clairement que le partage est au centre de la vie de la communauté des disciples de Jésus ? Comment pourrions-nous signifier (par quels gestes, quelles paroles) que la célébration de la Cène est un partage et qu’elle renvoie au partage auquel sont appelés les disciples de Jésus ? Voilà une question dont une commission responsable de la liturgie du culte dans notre Eglise devrait s’emparer. 

  • Une deuxième question - beaucoup plus difficile et tout à fait concrète - pourrait être la suivante : Si le monde nouveau de Dieu, dans lequel Jésus nous presse d’entrer, est tout entier axé sur le service et le partage, comment allons-nous faire dans notre vie de chaque jour, pour vivre ce type de vie auquel sont appelés les disciples de Jésus ? 

Nous en sommes tous bien d’accord, l’aumône que nous pouvons consentir aux plus démunis : au chômeur ou au Sans-abri, qui nous sollicite à la sortie d’un supermarché, ou dans les grandes villes, sur un trottoir ou dans le couloir d’une gare ou d’un métro, n’est qu’une caricature du partage. De même que le chèque que l’on peut envoyer à telle ou telle association caritative. C’est bien en deçà de ce dont l’Evangile nous parle réellement. 

Comme les riches que Jésus regardait apporter leur offrande au temple, nous donnons alors notre superflu. Je veux dire que ce que nous donnons ne nous manquera pas vraiment. Certes, c’est déjà cela (me direz vous), c’est vrai ! Mais, partager même le peu que nous avons, c’est vraiment autre chose. 

Qu’il s’agisse de notre argent, de ce que nous estimons indispensable pour vivre, ou de notre temps, nous y sommes fort peu enclins et d’ailleurs fort mal préparé. 
La société nous apprend plutôt le contraire : à tout garder pour soi, à accaparer, à faire des réserves au cas où il viendrait à manquer. C’est la peur du lendemain, du manque… qui nous pousse à fermer les mains et à montrer les poings. 

Il faut le reconnaître : notre monde s’est plutôt organisé dans le sens inverse du partage. Dans notre société, chacun ne voit son salut qu’en ayant toujours davantage, fut-ce aux dépens des autres. 
En fait, le plus souvent, le sort des autres - ou même celui de la planète - n’intervient pas dans nos choix relatifs à l’argent. 

L’économie de marché, qui a pris le pas sur nos mentalités, vise à obtenir toujours plus de profits. L’humain n’est pas sa priorité. Les conséquences de ce mode de vie ne sont pas son problème : peu importe que ce système laisse des gens sur le carreau, des chômeurs dans le dénuement, l’état de la planète exsangue. Notre monde est ainsi fait qu’on pense qu’on ne peut progresser et vivre heureux qu’en ayant toujours plus : plus d’avoir, plus de pouvoir… peu importe si cela se fait aux dépens des autres. 

Face à une telle vision de la réalité (réalité que nous nous sommes construite)… comment entendre l’Evangile ? 
Vouloir vraiment partager dans un tel monde, n’est-ce pas se condamner à péricliter ou disparaitre ? L’Evangile affirme que « non »… que c’est, au contraire, la seule voix de salut.

Si le monde où nous vivons - qui est tel que nous avons choisi de le bâtir - prône des valeurs inverses à celles de l’Evangile… incompatibles avec lui… dès lors, comment entrer dans le règne de Dieu ? Comment vivre et témoigner de ce monde nouveau de Dieu ? Comment le rendre vraiment crédible… et pas utopique ? 

Il n’y a qu’une seule réponse : la foi, la confiance : oser s’y engager, malgré tout !

Personnellement, je continue de croire, malgré tout, que, pour le salut du monde - c’est-à-dire de tous -, c’est Jésus qui a raison. N’a-t-il pas accepté de donner sa vie, pour le projet qu’il proposait ?

Seulement, les questions que son message posent à ceux qui l’accueillent sont des questions redoutables, qui dépassent sans aucun doute les capacités d’un individu isolé. 

C’est pourquoi, il faut commencer par poser ces questions avec l’espoir que certains prendront peut-être la peine de se mettre ensemble pour essayer d’y voir plus clair et de trouver un moyen de rendre crédible à nos contemporains l’Evangile du monde nouveau de Dieu proclamé par Jésus.

Comme un appel, une invitation, nous avons reçu cet Evangile. « Service » et « partage » sont les mots d’ordre que le maitre nous a offert pour notre salut à tous !


Amen.