dimanche 10 septembre 2017

Mt 25, 14-30

Mt 25, 14-30
Lectures bibliques : Ga 6, 1-10 ; Mt 25, 14-30
Thématique : une parabole de la confiance
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 10/09/17 (reprise d’une prédication prononcée à Marmande, le 04/12/16)

Quelle est notre vocation… notre mission de vie ? Quels talents avons-nous reçus ? Qu’est-ce que Dieu attend de nous ? 

Autant de questions que nous pouvons nous poser à un moment ou l’autre de notre vie… quel que soit notre âge. 
Même quand on est à l’âge de la retraite… notre vie n’est pas encore derrière nous… nous avons du temps… nous pouvons encore faire plein de choses belles, des choses bonnes ou utiles pour nous-mêmes et pour les autres … Alors, que faire ? Comment répondre pleinement à notre vocation d’enfants de Dieu ? 

La parabole des talents nous apporte quelques réponses… 

Pour la décrypter et trouver le message central au cœur de l’enseignement de Jésus, il faut la relire attentivement et chercher la surprise de l’histoire. Car il s’agit d’une parabole du Royaume (comme la parabole des dix jeunes filles qui la précède) : alors, qu’est-ce qui est vraiment étonnant dans cette comparaison proposée par Jésus ?

Deux choses peuvent nous surprendre : 
- Dune part, la réaction du maître vis-à-vis du serviteur qui rend son bien intact. 
- D’autre part, la conclusion ou la morale de l’histoire : « A tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré » (v.29)

Voyons cela en détail :

* Première chose dans cette parabole : examinons le dialogue entre le maître et le serviteur timoré. 

Tout d’abord, puisqu’il s’agit d’une petite histoire qui sert de comparaison, on peut imaginer que l’homme, le maître de cette histoire, représente la figure du « Fils de l’homme », c’est-à-dire de ce personnage dont Jésus parle un peu plus tôt (Mt 24, 36-44 et aussi ensuite Mt 25, 31-46), qui est, d’une certaine manière, le Représentant de l’humanité appelé par Dieu à juger les hommes. 

C’est une figure eschatologique (des derniers temps) ou apocalyptique (c’est-à-dire, de révélation) qui représente Dieu au moment de faire le point sur la vie des humains. 
En tout cas, ici, il a une fonction d’arbitre. C’est lui qui qualifie les comportements des protagonistes de serviteur « bon et fidèle » ou de serviteur « mauvais et timoré (hésitant, craintif, peureux) ». 

L’idée d’un jugement a une fonction d’enseignement pour le lecteur /auditeur qui découvre l’histoire. Elle lui permet – à travers un récit – de prendre conscience de ce qui était attendu des humains – et de ce qui est encore et toujours attendu d’eux, en tout temps. 
C’est la fonction « mythique » du jugement : On raconte une histoire qui se déroulerait à la fin des temps, pour dire, en fait, ce qui était attendu de la vie / durant l’existence. 
Grâce à cette histoire, le lecteur/ auditeur reçoit une information cruciale sur le sens et le but de l’existence. 

Les mythes de la fin des temps ont ainsi la même fonction que les mythes de la création (sauf qu’on se situe à la fin et qu’on regarde en arrière). Ils permettent à celui qui en prend connaissance, de découvrir une vérité. Ils révèlent le sens de l’existence, de façon rétrospective.
En ce sens, le mythe est un langage, qui déploie une vérité dans /et par une histoire. Et qui appelle une prise de conscience, un changement, de la part de l’auditeur. 

Mais, revenons à notre parabole : 

On n’est pas tellement surpris que les deux personnages qui ont reçu respectivement 5 et 2 talents et qui ont su les faire fructifier, reçoivent des compliments du maître. 
Grâce à leur confiance, leur imagination et leur travail, ils ont respectivement gagné 5 et 2 autres talents : des nouveaux talents. 

Ce qui est étonnant, en revanche, c’est que celui qui n’en avait qu’un, et qui le rend parfaitement intact à son maître, reçoive des reproches. Car, après tout, il n’a rien perdu, ni dépensé. Il rend son bien à son maître. Il n’a rien fait de mal, rien perdu, ni volé. 

Mais, à travers le commentaire du maître, on comprend ce qui lui est reproché. En réalité, ce qui cloche, c’est que ce serviteur rend ce qu’il a reçu à l’identique, sans l’avoir utilisé. Je cite : 
« Mauvais serviteur, timoré ! […] Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j’aurais recouvré mon bien avec un intérêt ». (v.26-27)

Nous comprenons, à travers la réaction du maître, que celui-ci ne se satisfait pas de récupérer ce qu’il avait donné. Il avait une autre attente, une autre espérance. 

En fait, ce qu’il avait donné initialement, avait été confié à ses divers serviteurs dans un but précis : être utilisé, être activé, pour en faire quelque chose de nouveau.

Ce qui distingue ce dernier serviteur des deux premiers, et même ce qui le différencie du banquier (dont l’argent placé produit un intérêt), c’est que ce qu’il a reçu n’a pas été employé et donc n’a rien produit : aucune récolte, aucun fuit.

On peut en déduire une première conclusion : 

Jésus nous révèle, à travers cette parabole, que Dieu n’entend pas récupérer ce qu’il nous confie, ce qu’il nous donne. Ce qui nous est donné est une grâce. 
En revanche, ce qu’il veut, c’est que nous le transformions. C’est que nous assumions nos propres choix, par notre créativité, notre inventivité. Nous sommes là pour créer notre vie, pour mettre à profit les potentialités qui sont en nous. 
Ce qui est attendu de notre Créateur – qui confie à chaque créature des talents, des dons particuliers, des charismes différents – c’est que nous les employons pour en faire quelque chose. 

Du coup, cette parabole nous interroge sur ce fait : avons-nous conscience des dons que nous avons reçus dans notre vie ? Les utilisons-nous pour les transformer… pour en faire quelque chose, pour nous-mêmes, pour les autres et pour le monde ? 

Le drame, mis en scène par cette parabole (dans une sorte de jugement où le maître revient pour faire le point avec ses serviteurs), se manifeste dans le fait de ne pas utiliser ce qui a été donné : 
Quel dommage d’avoir reçu des trésors, des dons, des charismes, de ne pas les avoir découverts et de ne pas les employer. Quel gâchis humain !

Malheureusement, cette histoire n’est pas seulement une fiction. Nous savons que cela existe réellement : 
Ne nous arrive-t-il pas de voir, autour de nous, des jeunes, des hommes et des femmes qui ont des capacités, des dons, des potentialités, mais, qui, pour différentes raisons, n’en font rien ? 

C’est souvent parce que ces personnes ont rencontré des obstacles : une éducation perturbée ou destructrice, une rupture sentimentale ou professionnelle, l’épreuve de la maladie ou du deuil, ou autre chose, qu’elles ont, en fait, abandonné tout projet de développement, de transformation des dons qu’elles possèdent. 

Souvent, ce qui a fait « barrage » à l’utilisation de ces potentialités (de nos propres potentialités), c’est une expérience difficile ou malheureuse, mais c’est aussi la peur : peur des autres, peur de la souffrance, peur de l’échec, peur qu’une mauvaise expérience se reproduise, peur du lendemain, peur de la mort, etc.
C’est le manque de confiance en soi, en la vie, en Dieu… qui empêche ces personnes d’entreprendre la transformation des dons reçus en quelque chose d’autre. 

C’est d’ailleurs un autre point souligné par la parabole. Car, elle appelle le lecteur / auditeur à s’interroger sur la cause du comportement du « mauvais » serviteur : pourquoi a-t-il agi ainsi ? 

La réponse nous est donnée par ses propres paroles : « Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ; par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien. » (v.24-25)

S’il n’a rien fait, s’il n’a pas agi, c’est par peur. 
L’immobilisme du serviteur (qui enfouit son talent, au lieu d’en faire usage) vient de son manque de foi.
Ce manque de foi vient de sa peur, de son angoisse face à l’échec.
Cette peur vient de sa mauvaise image de Dieu. 

Depuis le début, cet homme ne croyait pas au « Bon Dieu ». Il croyait en un dieu juge, capable de punir et de châtier…  un dieu finalement injuste et tyrannique, qui récolte là où il n’a pas semé. 
Son immobilisme est lié à sa peur viscérale, à sa crainte de la vie et de Dieu. 

En d’autres termes, ce dernier serviteur était complètement à côté de la plaque. Il s’est trompé sur/de Dieu ; il s’est mépris sur l’intention profonde dans laquelle un talent lui avait été confié. 

Son manque de foi, de confiance, fait qu’il a tout raté : il n’a pas utilisé son seul talent. Il n’a fait preuve d’aucune créativité, aucune inventivité… pour la seule raison qu’il est resté figé, bloqué, terrorisé. 

Le paradoxe, c’est que pour nous dire cela – pour nous révéler que Dieu n’est pas à l’image de ce Dieu tyrannique imaginé par ce serviteur… mais qu’il est en réalité un Dieu d’amour : le Dieu révélé par Jésus Christ – la parabole met en scène un personnage qui est une sorte d’arbitre, une sorte de juge. 
Il y a donc là une sorte de paradoxe étonnant : la parabole met en scène un jugement pour nous dire que Dieu – en fait – n’est pas un Dieu juge, mais un Dieu bon, qui dispense ses biens gratuitement. 

(A travers la parabole, on peut comprendre qu’on a, en fait, le Dieu qu’on s’imagine ou qu’on se choisit. Soit un Dieu d’amour, soit un dieu juge. Croyant au « mauvais Dieu », le mauvais serviteur en récolte de mauvais fruits.)

* Le deuxième aspect saisissant de cette parabole nous est livré dans la finale, à travers une sorte de leçon, de morale de l’histoire. Je cite : 

« Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. Car à tout homme qui a, l’on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas, même ce qu’il a lui sera retiré » (v.28-29).

Le lecteur/ auditeur a de quoi être étonné par cette conclusion qui vient interroger, à la fois, la logique et la justice : 
Pourquoi donc donner à celui qui a déjà ? Et retirer à celui qui avait déjà si peu ? Cela peut nous sembler surprenant et même injuste. 

La surprise conclusive reçoit une explication, quand on comprend que le talent confié dans un deuxième temps, l’est, en réalité, selon le seul critère de la foi. 

Celui qui avait déjà des talents en reçoit davantage, non pas en raison de ses mérites – parce qu’il aurait travaillé plus que les autres. Cela, nous ne le savons pas – mais en fonction de sa foi : 
C’est parce qu’il avait « confiance », parce qu’il croyait en lui-même, en Dieu, en la vie, qu’il a pu oser utiliser ses talents, s’en servir et les faire fructifier, pour en produire de nouveaux. 

Finalement, son seul mérite : c’est d’avoir eu confiance en Dieu. Il croyait en un Dieu d’amour, un Dieu bon, généreux et compatissant… et du coup il a eu confiance en ses propres capacités. Il savait qu’il avait le droit à l’erreur, puisque Dieu est bon (puisqu’il se savait aimé). Cela lui a donné des ailes, pour avancer dans la vie et mettre à profit ses propres potentialités. 

Ce n’est évidemment pas le cas du dernier serviteur, qui a enterré son seul talent par trouille, et qui, du coup, l’a perdu pour lui-même et pour les autres. 

Ainsi donc, on pourrait reformuler la leçon de la façon suivante… en ajoutant dans le texte le mot « confiance ». Ce qui clarifierait les choses :

« A tout homme qui a confiance, il sera donné et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n’a pas confiance, même ce qu’il a lui sera retiré ».

Cette reformulation met en évidence le fait que la leçon de la parabole porte en réalité sur la confiance : confiance en un Dieu bienveillant, confiance en un Dieu qui nous donne les moyens de développer nos propres potentialités. 

Il ne s’agit donc pas d’une récompense, ni d’une punition de la part de Dieu (ou du Fils de l’homme, qui donne ici le verdict). La parabole expose seulement les conséquences logiques de la foi : Ce qui arrive aux serviteurs de l’histoire dépend simplement de leurs propres choix. 

Le dernier verset l’explique encore de façon plus parlante (v.30), en disant que ce serviteur se retrouve dans « les ténèbres du dehors »… autrement dit, qu’il n’est pas entré dans le royaume de la confiance. 
Ce n’est pas que Dieu (ou le Fils de l’homme) le punisse. C’est la conséquence de ses choix : c’est lui qui a décidé de ne pas entrer dans ce règne de la confiance.

Ainsi, n’ayant rien fait, il s’est privé de ce qu’il a avait reçu. 

La réalité, c’est que ce serviteur n’a jamais accepté le don qui lui a été fait. Il n’a jamais reconnu la générosité gratuite de son maître. Et du coup, il n’a pas compris que ce qui était attendu de lui n’est pas de savoir combien de nouveaux talents il serait capable de produire (donc pas une question de quantité), ni même de savoir s’il pourrait rater ou réussir (donc pas une question de qualité), mais c’était simplement d’oser utiliser ce qui lui avait été offert, pour le transformer en quelque chose d’autre, pour réaliser de nouveaux talents (donc une question de foi, de courage et d’audace). 

La peur a bridé sa créativité, sa capacité d’imaginer, d’innover et de se projeter. 

* Tout cela, chers amis, doit nous faire réfléchir : 
Ne vivons-nous pas, parfois, comme ce dernier serviteur, dans la peur : peur de Dieu, peur de l’échec, peur de perdre, peur du lendemain ? 

Malheureusement, les medias et les discours pessimistes nous conditionnent souvent dans l’anxiété et l’angoisse, dans la morosité et la peur de l’avenir, au lieu de nous ouvrir à l’espérance et à l’inventivité. 

Au contraire, c’est à la foi que nous porte cette parabole, à travers l’exemple des deux premiers serviteurs, qui croient en Dieu et en eux-mêmes... et qui, du coup, entrent dans un espace de confiance qui leur permet de faire valoir les dons reçus, leurs charismes, leurs potentialités. 

Le message de cette parabole est finalement simple : elle nous appelle à la confiance. 
Dieu nous aime ; il nous offre ses dons pour les utiliser et les faire croître. 
La seule question qui vaille est de savoir si nous lui faisons vraiment confiance. Et, parallèlement, si nous nous faisons confiance, car cela fonctionne ensemble. 

Soyons assurés, chers amis, que, non seulement, Dieu donne à chacun des talents insoupçonnés… que nous sommes appelés à découvrir et à faire émerger… mais, plus encore, qu’il nous donne les moyens de les développer et de les faire croître… pour peu que nous lui fassions confiance. 

C’est précisément ce qu’a vécu Jésus et c’est la raison pour laquelle il a fait des choses si extraordinaires : il laissé Dieu agir en lui. Il lui a fait totalement confiance. 

C’est cette même foi – cette foi de Jésus Christ – que nous sommes appelés à vivre et à incarner chaque jour, afin de laisser le Christ naître en nous. 

Amen.