dimanche 15 décembre 2013

Lc 7, 36-50 - la foi ou le désir de laisser le salut de Dieu entrer dans sa vie

Lc 7, 36-50
Lectures bibliques : Jn 8, 1-11 ; Lc 7, 36-50 [1]
Thématique : la foi ou le désir de laisser le salut de Dieu entrer dans sa vie
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 15/12/13

Qu’est-ce que ce texte de l’évangile peut nous dire de la foi et du salut ? Que peut-on en retirer pour notre vie d’aujourd’hui ?

Pour tenter une réponse… je vous propose de prendre d’abord quelques minutes pour écouter un peu plus attentivement l’évangile, en nous posant une question toute simple : qu’est-ce qui distingue la foi de la femme de l’attitude du pharisien ?

L’évangéliste Luc place cette rencontre dans le cadre d’un banquet où Jésus est invité par un pharisien, Simon.
Nous ne connaissons pas les motifs de cette invitation : Sans doute que l’homme se pose des questions au sujet de Jésus, qu’il souhaite en savoir plus sur lui et sur son enseignement ou, tout simplement, avoir une conversation avec le rabbi, considéré comme un maître (v.40).

Lors du repas, un incident se produit avec l’arrivée inopinée d’une femme connue comme une pécheresse « dans la ville » (v.37).
Sans que rien ne soit précisé, l’allusion à « la ville » signifie que son péché est surtout un « péché social », quelque chose de notoriété publique. Il s’agit peut-être d’une femme adultère ou plus vraisemblablement d’une prostituée.

Tout ce qui se joue dans la suite du texte nous montre deux attitudes différentes :

- D’un côté, une femme qui passe de la connaissance à l’action. Elle a appris que Jésus est là à table dans cette maison et elle s’y rend. Toutefois, elle ne vient pas pour en apprendre davantage et obtenir quelques réponses à ses questions. Elle est là pour une vraie rencontre... une rencontre directe ! Pénétrant dans la maison, elle prend l’initiative et entre immédiatement en relation avec Jésus : elle mouille ses pieds de ses larmes, elle les essuie avec les cheveux de sa tête, elle couvre ses pieds de baisers et elle répand sur eux du parfum.

En quelques mots, Luc résume toute la démarche de cette femme : Elle n’est pas là parce qu’elle s’interroge… sa foi n’est pas de l’ordre de la spéculation ou d’une adhésion intellectuelle. Elle relève d’une adhésion existentielle. Elle est là, parce qu’elle considère déjà Jésus comme son sauveur.
Et cela, elle ne le dit pas avec des mots, avec une confession du péché ou une confession de foi – elle ne prononcera pas un seul mot – mais avec son corps. Ce sont tous ses gestes qui décrivent son attitude de foi et l’intensité de la relation qu’elle établie avec Jésus, dans une posture d’humilité.

On peut lire dans les pleurs de cette femme aux pieds de Jésus, une imploration, c’est-à-dire, une prière, une supplication, une demande de pardon.
Ces larmes de repentance semblent aussi mêlées à des larmes de délivrance… des larmes de joie… d’une joie imprenable, qui vient de la conscience vive d’avoir trouvé celui à qui elle peut tout confier… celui qui pourra lui manifester le pardon de Dieu (v.47a. 48)… qui pourra la soulager de tous ses péchés, de ce poids trop lourd à porter… pour la libérer… pour ouvrir un nouveau chemin.

Ce qui fait dire ça, c’est le fait qu’avec ses larmes, elle répand aussi du parfum sur les pieds de Jésus :
Si ce geste correspond aux règles de l’hospitalité de l’époque – qui prévoyaient de faire laver et parfumer les pieds des invités par un esclave – cette onction d’huile peut également avoir un autre sens.
On la pratiquait habituellement sur la tête, pour oindre le roi, le prêtre ou le prophète. Le geste peut donc nous faire penser à une sorte d’onction messianique et signifier que cette femme reconnaît Jésus comme le messie.

Cela dit… ce n’est pas du tout ce que vont comprendre les témoins de cette scène : Pour eux, les gestes excessifs de cette femme – avec ses pleurs, ses cheveux et son parfum – sont tout-à-fait inconvenants et quasiment érotiques. Ils s’indignent alors que Jésus se laisse « toucher » (v.39) par une « intouchable », par une femme « perdue », pécheresse et impure.

- L’évangéliste Luc nous laisse entendre l’indignation intérieure du pharisien. Curieusement, son intérêt et sa désapprobation ne porte pas sur la femme – qui ne semble pas du tout l’émouvoir – mais sur Jésus… celui qu’il avait invité afin de mieux le connaître.
Or, ce qu’il voit là, ne met pas en branle sa compassion, mais son jugement.

Faisant preuve d’un regard critique à l’égard de la réaction de Jésus, qui laisse faire… Luc nous laisse entendre que le pharisien reste à distance de son invité :
Jésus – pense-t-il – n’est pas un prophète… encore moins le prophète tant attendu… sinon, il saurait qui est cette femme et de quelle espèce elle est, à savoir une pécheresse.

La suite du récit – nous l’avons entendu – va confronter le pharisien à son erreur de jugement. Jésus va habillement lui faire « toucher » du doigt une double vérité :
- Dieu est un Dieu miséricordieux, qui fait grâce et qui pardonne, sans compter, sans mérite (v.42).
- La foi consiste à prendre part à ce salut offert par Dieu, à répondre à cet amour premier de Dieu, dans l’amour et la confiance (v.47a. 50)… chose que la femme semble avoir déjà compris.

Notre passage met ici en dialogue 2 types de connaissance :
- celle du pharisien qui croit savoir, mais qui juge sur les apparences, en s’en tenant à des catégories morales ou à des règles de pureté religieuse.
- celle de la femme pécheresse, qui ne dit pas un mot, mais qui vit une foi incarnée, qui manifeste un mouvement de toute son existence vers le Christ.

Pour faire accéder Simon à une autre vision des choses, Jésus emploie une parabole qui raconte une histoire symétrique à la situation présente.

A travers l’histoire d’un créancier (figure du Père) qui remet complètement leur dette à deux débiteurs incapables de rembourser, Jésus donne à voir la générosité et la gratuité du pardon de Dieu, qui remet les péchés, par pure grâce, sans condition.
Mais en comparant la situation des deux débiteurs, dont l’un est bien plus redevable que l’autre – ce qui correspond ici à la situation de la femme pécheresse – Jésus ajoute le motif de la gratitude à celui de l’amour… à savoir que le plus gros débiteur sera logiquement le plus reconnaissant.

Toute la suite du dialogue entre Jésus et Simon va dans ce sens, bien qu’elle laisse apparaître une difficulté de traduction importante avec le verset suivant (v.47) :
« Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés [dit Jésus], c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour ».

Une telle traduction (ici, celle de la TOB) pourrait laisser penser que le pardon de Dieu a été accordé, en raison… à cause… d’un acte humain : grâce à l’amour, à la foi de cette femme.

Or, on ne peut absolument pas tirer cette conclusion de la parabole racontée par Jésus (v. 41-43). Le pardon de Dieu n’est pas conditionnel, il n’est la conséquence de l’amour humain, mais il est premier… comme le laisse entendre la comparaison avec le créancier qui fait grâce et remet la dette de ses débiteurs.

C’est, au contraire, l’attitude de la femme – la manifestation de son amour – qui est une conséquence, une réponse à l’amour premier de Dieu… à cet amour qu’elle vient chercher auprès de Jésus, mais dont elle sait, au fond d’elle, qu’il lui est déjà offert, déjà acquis.[2]

Il faut donc mieux entendre ce verset… comme le propose la traduction en français courant :
« C’est pourquoi, je te le déclare [dit Jésus] : le grand amour qu’elle a manifesté prouve que ses nombreux péchés ont été pardonnés. Mais celui à qui l’on a peu pardonné ne manifeste que peu d’amour » (v.47).

Malgré tout… cette difficulté, cette ambiguïté du texte, peut nous inciter à réfléchir à cette « manifestation d’amour » qui est ici évoquée.

Que veut dire Luc quand il dit « elle a montré beaucoup d’amour » (v.47) ? 
Au-delà des gestes et de l’attachement qu’elle manifeste à Jésus, le mot « amour » n’est-il pas utilisé, ici, pour manifester la foi et la gratitude de la femme ?[3]

Cela irait dans le sens de la conclusion de cette rencontre : « ta foi t’a sauvé. Va en paix » (v.50).
Non pas que ce soit la foi, à elle seule, qui sauve cette femme, mais cette fameuse expression – qu’on retrouve à 4 reprises dans l’évangile de Luc – met l’accent sur le côté participatif du salut.

En effet… que serait un salut offert par Dieu, mais non reçu par l’être humain ?
A quoi cela servirait-il que Dieu nous pardonne notre péché, si nous ne nous approprions pas son pardon, si nous ne le recevons pas, si ça ne change rien dans notre existence ?[4]

Certes, nous savons que le salut nous est offert par grâce – depuis la Réforme, les théologiens protestants ne cessent de le répéter – mais ce que nous montre l’évangile de ce jour, c’est que les choses ne s’arrêtent pas là :
Il nous faut encore accepter ce salut de Dieu et le recevoir dans notre vie, par la foi.
Il nous faut encore y prendre part et nous laisser transformer par lui.

Regardons un instant… et rapidement… les 4 passages de l’évangile où la formule « ta foi t’a sauvé » est employée par Jésus :

- Elle apparaît ici, pour la première fois (Lc 7,50).
- Ensuite, lors de la guérison de la femme hémorroïsse (Lc 8,48), un passage qui montre l’agir de la foi : celle d’une femme qui prend l’initiative, qui vient toucher la frange du vêtement de Jésus… qui agit en raison de sa souffrance et de sa confiance.
- Nous trouvons également l’expression lors de la guérison du lépreux samaritain, 1 des 10 lépreux (Lc 17,19). Ici encore, c’est le samaritain qui prend l’initiative et qui revient une seconde fois vers Jésus, pour le remercier et pour glorifier Dieu, après sa purification.
- Enfin, la formule revient lors de la guérison d’un aveugle à Jéricho (Lc 18, 42)… de cet aveugle animé par la foi, qui crie avec insistance vers Jésus, en faisant appel à sa compassion.

Il y a un point commun à tous ces récits :
Il s’agit, à chaque fois, du mouvement de confiance de l’être humain vers le Christ… d’une demande de guérison ou d’un mouvement de gratitude.
La foi mobilise… fait aller de l’avant. Elle fait entrer en relation avec Jésus, en conduisant à des gestes ou des paroles pour solliciter son action.
Puis, elle suscite un relèvement et un envoi, une guérison et une paix.

Dans toutes ces situations… la foi, relève d’abord, d’une pauvreté, d’une humilité – celle d’un homme ou d’une femme qui reconnaît implicitement son état : son péché ou sa maladie –… ensuite, d’une volonté très forte de changement, une volonté de salut, de guérison… enfin, d’une confiance inouïe envers Jésus, reconnu comme le médiateur possible de cette guérison.

Ce qui pousse ces hommes et ces femmes à agir ainsi, avec audace et courage, c’est l’attente d’un autre avenir, c’est leur foi en l’impossible.
En dépit de leur misère et de leur souffrance, ils sont littéralement mis en mouvement… mus… par leur espérance et leur confiance.

Dès lors, face à cette « grande foi »… à cette incroyable volonté de s’en sortir et de guérir, et à cet élan de confiance… Jésus n’a plus qu’une chose à faire : accepter, entériner et prendre acte de ce mouvement, pour l’approuver, pour prononcer le « oui » au nom de Dieu… le « oui » qui relève, qui donne guérison et paix.

C’est exactement ce qui se joue dans notre passage :
La femme n’a pas prononcé un seul mot, mais, assurément, par son attitude, ses pleurs et ses gestes, elle a « montré beaucoup d’amour » (v.47) :
Elle a montré son désir de passer à autre chose, de dépasser son péché, de changer d’état, de changer de vie.
Elle a également montré sa pleine confiance en Jésus. Elle sait qu’il est celui qui peut prononcer le « oui » de Dieu, qui peut la restaurer dans son identité, pour l’ouvrir à une vie nouvelle, en relation avec Dieu et avec les autres.

Nous avons là… chers amis… 2 ingrédients essentiels à toute guérison : le désir de changement et la confiance… et sans doute même un 3ème : la gratitude.

C’est bien parce que cette femme était animée par tout cela, qu’elle a pu recevoir le salut dans sa vie.[5]
Et c’est en ce sens qu’on peut comprendre l’affirmation de Jésus : « ta foi t’a sauvé ».
L’amour qu’elle a manifesté (v.47) prend ici le nom de foi (v.50).
Et le pardon – le pardon des péchés – qu’elle a reçu, prend le nom de salut, c’est-à-dire de relèvement, de guérison, à la fois, spirituelle, relationnelle et sociale.

Alors… chers amis… que pouvons-nous conclure de tout cela, pour nous aujourd’hui… dans la situation qui est la nôtre ?

En racontant cette rencontre avec Jésus, l’évangéliste Luc met l’accent sur l’aspect participatif du salut :
Contrairement au pharisien qui, bien qu’ayant invité Jésus, reste d’abord à distance de lui, par son jugement critique… la femme pécheresse fait preuve d’une incroyable audace. Elle n’hésite pas un instant à exprimer son désir de changer, de recevoir le pardon de Dieu… elle n’hésite pas à prendre l’initiative en se jetant aux pieds de Jésus, en exprimant sa confiance.

A travers ses gestes, cette femme nous rappelle que la foi est liée à l’amour. Elle se concrétise dans l’amour.

Autrement dit, la foi de cette femme est vivante… elle s’exprime dans son attitude, son regard et ses gestes… elle ne reste pas à un niveau philosophique, intellectuel ou spéculatif. Et c’est en cela que cette foi est participante et salvatrice.

C’est tout ce mouvement de l’être… cette confiance vécue… cette foi vivante… qui lui permet d’accueillir la grâce de Dieu, le pardon, dans sa vie.

Ainsi donc… ce que cette femme nous montre, c’est ce dont nous avons besoin pour que le salut ne reste pas simplement une belle idée, une potentialité, mais qu’il devienne une réalité pour chacun… en chacun :
Pour que ce salut soit opérant et vivifiant, il nous faut l’incarner, l’accepter, le recevoir, y prendre part dans notre existence, au moyen de la foi.

Pour s’épanouir en nous, pour être à même de nous transformer, le salut – le « oui » de Dieu – a besoin de notre réponse, de notre adhésion existentielle… de la réponse de notre amour.

C’est la raison pour laquelle Jésus ne cesse d’appeler à la foi dans les évangiles :
« Ayez foi en Dieu » (cf. Mc 11, 22)
« Croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » (cf. Jn 14,1)
« Cesse d’être incrédule et deviens un homme [une femme] de foi » (cf. Jn 20, 27)

Si Dieu est bien l’auteur du salut… Jésus nous appelle à être acteur de notre foi… à nous laisser saisir par l’Esprit d’amour et de pardon de Dieu… pour que sa grâce soit réellement source de transformation dans notre vie.

Le témoignage de l’Evangile nous rappelle cette promesse : la foi nous donne accès à l’extraordinaire, à l’impossible… jusqu’à « transporter les montagnes » nous dit Jésus (cf. Mc 11,23) … car elle fait entrer le salut de Dieu – sa lumière – dans notre vie… dans notre demeure (cf. Jn 14,23 ; Lc 19,9).

Amen.



[1] A priori, il n’y a aucune relation entre ces 2 passages des évangiles. Pourtant, faut-il risquer un lien entre ces 2 textes ? Certains exégètes se demandent si le récit primitif inclus en Jn 8 (la femme adultère) n’était pas au départ un récit lucanien. Par ailleurs, le caractère spontané de la démarche de la femme montre que Jésus est déjà reconnu par elle comme celui qui pardonne. Le sait-elle par réputation, par ouï-dire ou par expérience personnelle ?
[2] En tout cas, Jésus, lui, le sait. Puisqu’il ne cesse d’annoncer un pardon déjà donné par Dieu, comme l’indique l’usage du passif en grec : « Ses/Tes péchés ont été pardonnés [sous entendu … par Dieu] » (v.47a et 48).
[3] On peut le penser en raison de l’absence de verbe en hébreu et en araméen pour exprimer la gratitude. Par ailleurs, le verbe grec agapaô peut aussi avoir cette nuance.
[4] Si cela ne nous dé-préoccupe pas de nous-mêmes ? si cela ne nous libère pas de notre fardeau, pour nous permettre d’aimer librement et de nous mettre au service des autres ?
[5] Contrairement à d’autres situations racontées dans l’évangile, Jésus n’a pas eu besoin de lui demander ce qu’elle voulait [cf. « que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Lc 18, 41) ou « veux-tu guérir ? » (Jn 5,6)], tant ses gestes, son désir et sa confiance étaient explicites.