dimanche 6 mai 2018

Lc 10, 38-42

Lectures bibliques : Mt 13, 1-8. 18-23 ; Lc 10, 38-42. 
Thématique : Marthe et Marie… choisir la bonne part
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 06/05/18

Quelle est donc la « bonne part » que Marie a choisie ? 
Quels enseignements peut-on tirer de ce récit bien connu ? 

Il s’agit d’un épisode relativement banal qui est raconté par Luc : Jésus est un hôte invité par Marthe. Chacun prend des dispositions à son arrivée. Marie, la soeur de Marthe, s’assoit au pieds de Jésus, pour l’écouter. Pendant ce temps Marthe s’affaire au service, pour tout préparer. 
Au bout d’un moment, elle se sent certainement seule, abandonnée ou débordée,  inquiète ou fatiguée. Elle aimerait être soutenue par sa soeur dans ses tâches et son service d’hospitalité. Elle laisse alors entendre une plainte, qui est un appel à l’aide. Elle s’adresse - non pas à Marie - mais à Jésus, afin qu’il intervienne, pour que sa soeur lui vienne en aide. 

Mais Jésus réplique à cette plainte en deux points : 
D’une part, il dévoile son inquiétude et son agitation. Et l’appelle à ne pas contaminer son entourage avec son stress. Il l’invite à l’apaisement. 
D’autre part, il affirme que Marie - en choisissant l’écoute - a choisi la bonne part. 
Il semble ainsi faire passer un message, qui invite à l’écoute, au calme, à la méditation… plutôt qu’à l’agitation, aux préoccupations matérielles et au stress.

Autrement dit, cet épisode semble distinguer deux types d’attitudes vis-à-vis du Christ : D’un côté, celui ou celle qui a le soucis des affaires du monde, des préoccupations matérielles. De l’autre, celui ou celle qui a le souci des affaires du Seigneur, des préoccupations spirituelles (cf. 1 Co 7, 32-35). Jésus indiquant que le plus important - la bonne part - serait de choisir les préoccupations spirituelles. 

C’est comme cela que ce texte a souvent été interprété… mais est-ce réellement comme cela qu’il faut le lire ? Est-ce que c’est vraiment ce que Jésus veut dire ?

Il est vrai que ce type d’interprétation à des appuis textuels. Par exemple, dans le sermon sur la montagne, Jésus appelle lui-même ses disciples à quitter leurs préoccupations matérielles, pour autre chose, pour une autre quête. 
Je cite Jésus : « Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? […] Cherchez d’abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît. » (Mt 6, 25-34). 

De même, on trouve cette question autour de nos priorités, de nos choix de vie, dans la deuxième épitre de Paul aux Corinthiens. 
Je cite Paul : « C’est pourquoi nous ne perdons pas courage et même si, en nous, l’homme extérieur va vers sa ruine, l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour. […] Notre objectif n’est pas ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel. » (2 Co 4)

Paul semble appeler, ici, les disciples du Christ à se préoccuper de leur être intérieur - leur âme immortelle, leur relation avec Dieu - plutôt que de leur être extérieur - leur corps - qui n’est qu’une tente et qui sera un jour détruit avec la mort. 

On aurait donc une sorte de contraste, de dichotomie, de distinction entre deux états d’être : l’extériorité, la matérialité, d’un côté ; l’intériorité, la spiritualité, de l’autre. 
Mais est-ce bien cela dont il s’agit dans notre passage avec Marthe et Marie ? 

Dans la tradition de l’église, on a souvent opposé les attitudes de deux soeurs, comme deux archétypes, deux types d’attitudes chrétiennes distinctes … et on en a déduit que Jésus qualifierait positivement l’attitude d’écoute et de foi, qui est celle de Marie… et du coup, qu’il qualifierait négativement celle de Marthe. Mais est-ce vraiment le cas ? Que Jésus remet-il en cause exactement chez Marthe ?

Il faut regarder le texte de plus prés. Je ne crois pas qu’il y ait une telle opposition dans notre épisode. 

Remarquons d’abord que Jésus ne dit rien. Il ne fait que répondre à une plainte de Marthe. Il ne disqualifie pas son service. Mais il répond à sa plainte… parce qu’il semble que Marthe s’épuise à la tâche… qu’elle s’affaire dans un service compliqué. 

Ce que Jésus met en avant, c’est son inquiétude et son agitation… c’est son hyper activité et son stress, qui sont, pour lui, inutiles… et certainement nocifs, puisqu’elle les projette sur les autres.

Comme d’habitude, Jésus appelle au calme, à la confiance, à la paix intérieure… là où Marthe est présentée comme une femme absorbée, affairée, tiraillée de toute part par le service de son hôte et de multiples tâches. 

Jésus en profite pour dire que cette agitation n’est pas nécessaire. Marthe en fait trop. Son attitude est jugée « disproportionnée ». L’agitation de Marthe l’empêche de vivre l’essentiel de l’instant présent. 

Une seule chose est nécessaire - et donc prioritaire - dit Jésus - c’est de se mettre à l’écoute du Seigneur … le reste doit passer après. 
C’est la raison pour laquelle, il affirme que Marie a choisi la bonne part… parce qu’elle a compris et choisi cette priorité. 

Il me semble que cet épisode ne vise donc pas à opposer le service à la contemplation, mais davantage à relativiser nos angoisses et notre stress, pour les questions matérielles. 
C’est un appel à lâcher prise face aux taches matérielles quotidiennes, pour nous centrer ou recentrer vers l’écoute, le calme, le silence, la méditation, la contemplation, la relation à Dieu… qui devraient aussi appartenir à notre quotidien. Ce que Marie semble avoir spontanément compris… même si normalement, en tant que femme, elle était sûrement attendue « aux fourneaux » : c’était certainement la place octroyée aux femmes à cette époque. Elle n’est donc peut-être pas à sa place aux pieds du Seigneur (aux yeux de Marthe ou des autres). Or, Jésus fait fi des conventions et accepte et même encourage l’attitude de Marie. 

Tout disciple (homme ou femme) - selon l’évangéliste Luc - est donc appelé à ne pas être seulement comme Marthe… nous devons apprendre à lâcher prise, à prendre le temps d’être aussi comme Marie… d’accepter de quitter notre quotidien, nos tâches matérielles, nos soucis pour tous les aspects pratiques, qui prennent souvent tout notre temps, notre attention… et qui nous causent bien du stress. 

Cet épisode nous encourage, au contraire, à faire comme Marie : à nous mettre à l’écoute, dans le calme et le silence…. Donc à prendre des temps, pour la méditation, la contemplation, la prière… du temps pour se ressourcer, pour ouvrir et élargir l’espace de notre intériorité. 

D’ailleurs, l’épisode qui suit celui-ci dans l’évangile de Luc est un enseignement sur la prière… dont le « Notre Père » s’est largement inspiré. 

En d’autres termes, ce qui est remis en question par Jésus, dans ce récit évangélique, ce n’est pas le service opéré par Marthe, mais c’est son agitation et son souci. 

Les soucis sont des stress, qui nous font envisager le présent et l’avenir avec angoisse. Ils ont tendance à bloquer nos actions ou à les précipiter. Ils nous oppressent et nous troublent, au point qu’ils finissent pas prendre toute la place. Ils nous obsèdent. Et du coup, nous les ressassons. Et nous perdons notre joie. 

Or, l’attitude de foi consiste en un lâcher prise : 
Nous pouvons confier ses préoccupations à Dieu… les déposer… pour, finalement, nous recentrer sur « l’être », sur la relation… plutôt que sur le « faire » et l’« agir ». 

Nous trouvons bien des passages dans la Bible qui nous invite à confier nos soucis au Seigneur : 

- Par exemple, dans le psaume 55 (v23) : « Rejette ton fardeau, mets-le sur le SEIGNEUR, il te réconfortera, il ne laissera jamais chanceler le juste. »

- Ou, dans la première épitre de Pierre (1 p 5,7) : « Déchargez-vous sur Dieu de tous vos soucis, car il prend soin de vous. »

- Ou encore, dans l’évangile de Matthieu : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes. Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. » (Mt 11, 28-30).

Il me semble que c’est ce qu’il faut entendre dans la réponse de Jésus à Marthe : il ne disqualifie pas son service, mais son souci… son agitation. 
Il l’invite à changer d’attitude… à lâcher-prise. Il l’appelle également à revoir l’ordre de ses priorités… en mettant en avant l’attitude d’écoute de Marie. 

Dans la parabole du semeur… et dans l’interprétation qui est proposée… on retrouve aussi un  avertissement au sujet des soucis… et des préoccupations du monde. 
Je cite ce passage que nous avons entendu : « Voici que le semeur est sorti pour semer. Comme il semait, des grains […] sont tombés dans les épines ; les épines ont monté et les ont étouffés. […] Celui qui a été ensemencé dans les épines, c’est celui qui entend la Parole, mais le souci du monde et la séduction des richesses étouffent la Parole, et il reste sans fruit. » (cf. Mt 13).

Bien sûr, ici, il n’est pas question de l’attitude de Marthe - ses préoccupations ne sont sans doute pas du même ordre - elle est préoccupée par le service, non par les richesses. 
Mais, malgré tout, le point commun avec notre épisode se retrouve dans le mot « soucis » (c’est le même mot en grec). Et c’est quelque chose qui nous concerne tous, car nous avons tous tendance à nous faire du souci pour telle ou telle chose, telle ou telle situation. Comme Marthe, il nous arrive de nous inquiéter, de nous angoisser, d’éprouver de l’anxiété. 
Alors, il est bon d’entendre que ce que Jésus nous offre : la possibilité de confier nos soucis à Dieu, de les déposer, de les relativiser, de nous ouvrir au calme intérieur et à l’écoute du Seigneur. 

Dans un monde où tout va très vite, où notre quotidien est bousculé par l’immédiateté… la nécessité de toujours réagir, de répondre rapidement, d’agir face aux très nombreuses sollicitations… les paroles de Jésus nous appelle plutôt à prendre du recul, au calme intérieur, à l’écoute : chose que nous prenons pas toujours le temps de vivre. 

Ainsi, la « bonne part » que Marie a choisie, pourrait être comparée à la « bonne terre » de la parabole du semeur (Mt 13) : « Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre - dit Jésus - c’est celui qui entend la Parole et comprend : alors, il porte du fruit et produit l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente ». 

Prendre le temps de nous mettre à l’écoute de Dieu… d’écouter notre âme en relation avec Dieu… voilà un état d’ « être » - et non pas un « faire » - que Jésus nous invite à vivre, à expérimenter. 

* Alors… pour conclure et répondre à la question que je posais, en introduction, sur la manière d’interpréter ce récit… on peut dire que ce passage biblique a été très diversement lu et reçu au cours du temps. 
Certains y ont vu, par exemple, un contraste fort - une tension - entre la dispersion (dispersion dans les soucis de la vie matérielle) personnifiée par Marthe, et la concentration (concentration sur la parole de Dieu, unification intérieure dans la foi) personnifiée par Marie. 

Pour ma part, je ne crois pas que Jésus établisse une opposition entre le service et la méditation, entre la diaconie et la contemplation. 
S’il dit que Marie a choisi la « bonne » part, c’est parce qu’en tant que femme, elle choisit de sortir du rôle social qu’elle était censée endosser… elle choisit d’écouter le Seigneur, plutôt que de s’occuper des tâches ménagères - alors que c’était vraisemblablement ce que l’on attendait d’elle, à l’époque, à commencer par sa soeur -. Mais, Jésus ne dit pas que Marthe a choisi la « mauvaise » part.

A travers le personnage de Marthe, il s’agit plutôt d’inviter les disciples au calme intérieur, au lâcher prise, pour accepter de se placer devant Dieu, pour les inviter à Lui déposer les soucis et les agitations, pour retrouver une véritable unité intérieure. 

L’attitude de Marie est mise en avant par Luc, dans le sens où elle représente l’attitude de foi du disciple, qui prend le temps de se mettre à l’écoute du Seigneur. 
Jésus nous invite aussi à faire de même…  Souvenons-nous que, dans l’épisode précédant, Jésus invite un légiste (qui demande comment recevoir la vie éternelle) a agir en s’engageant dans la voie de l’amour du prochain… et dans le service, pour prendre soin des autres et porter secours … à travers la parabole du bon samaritain… qui se termine par la conclusion, par l’exhortation : « va et toi aussi, fais de même ! » (Lc 10,37)… autrement dit, Jésus invite les disciples à être comme Marthe, à s’engager par amour d’autrui… seulement, maintenant, il invite également (et d’autre part) ses disciples à prendre du temps - comme Marie - pour vivre une relation avec Dieu, pour écouter sa parole… car la voie de l’intériorité, du coeur à coeur avec Dieu, est nécessaire pour évoluer et progresser. 

Il n’y a donc pas lieu d’opposer le service et l’amour du prochain, avec l’écoute du Seigneur et la méditation. Les deux aspects sont importants et complémentaires. Il nécessaire de s’engager avec altruisme, mais aussi d’apprendre à prendre du recul et à prendre le temps de la prière. 

C’est ce que Jésus faisait lui-même après avoir enseigné les foules ou fait des guérisons, l’évangile nous dit qu’il allait s’isoler dans la montagne, seul, au calme, pour prier. 

Nous sommes donc conviés (à travers cet épisode) à relativiser les soucis du monde, à leur donner une place moindre, par rapport à la foi, à la confiance et à la relation avec Dieu. Nous sommes appelés à revoir nos priorités dans nos choix de vie…

Je crois que c’est sur le ton de l’amitié qu’il faut entendre les propos de Jésus : dans le sens d’un conseil affectueux qu’il promulgue à Marthe « Marthe, Marthe, tu te fais des soucis et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule est nécessaire »… il faut y entendre le conseil d’un ami qui veut soulager celle qui le reçoit, de son anxiété, de la pression qu’elle se met elle-même sur les épaules, de son angoisse d’être seule à agir… de se sentir isolée, lasse ou fatiguée … de sa peur de ne pas être à la hauteur… ou de tout vouloir faire parfaitement… en bref, de toutes ces choses qui lui ôtent sa joie de vivre et sa paix intérieure. 

Notre monde a bien besoin de ce calme intérieur que le médecin des âmes, Jésus, semble prescrire à Marthe… et nous en avons aussi certainement besoin. 
Jésus nous appel à revoir l’ordre de nos priorités… et à ne pas oublier de nous connecter à Dieu, pour nous ressourcer intérieurement. 

Qu’il nous soit donné - chers amis - de prendre du temps dans notre vie personnelle… de choisir la « bonne part »… à la suite de Marie… celle qui peut nous transformer et nous rendre rayonnant de l’amour et de la paix de Dieu.  


Amen.