dimanche 16 février 2014

Lc 10, 25-37 - Le bon Samaritain

Lc 10, 25-37 / Le bon Samaritain

Lectures bibliques : 1 Jn 4, 7-8.18-21 ; Lc 10, 25-37   [Volonté de Dieu : Mi 6, 8]
Thématique : choisir de se faire proche, « devenir » le prochain de l’autre
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 16/02/14

* Ce passage bien connu – peut-être depuis notre tendre enfance, depuis les bancs de l’Ecole Biblique – commence par un dialogue entre Jésus et un légiste, un docteur de la Loi.
Comme à son habitude, Jésus répond à la question posée : « que dois-je faire ? » (v.26), « qui est mon prochain ? » (v.29), par une parabole.

Et on voit déjà poindre une différence fondamentale entre la question initiale – celle de la vie éternelle – et la réponse de Jésus, qui nous parle d’abord de la vie d’aujourd’hui, du présent de l’existence.

Jésus commence par nous dire que cette vie n’est pas toute rose, qu’elle est parfois jonchée de difficultés, d’épreuves, de malheurs.
La parabole fait surgir, au cœur du chemin, un homme souffrant, comme un cri.
Pas question de « vie éternelle », mais simplement de « vie », de vie quotidienne, celle d’un pauvre homme dépouillé et laissé à moitié mort sur le bord de la route. 

Puis, il est question des « hasards » de la vie (v.31), celles des rencontres qui croisent notre route, auxquelles nous répondons ou auxquelles nous décidons de ne pas répondre. 
Bien entendu, nous avons toujours des raisons… des circonstances atténuantes… pour ne pas nous arrêter sur les hasards… sur les coïncidences de la vie.
Mais sont-elles vraiment de bonnes raisons ?  Pas si sûr !

Regardons du côté du prêtre et du lévite de la parabole :
Les deux religieux avaient eux-aussi leurs raisons, mais, à bien y regarder, étaient-elles suffisantes ?

Deux religieux montent à Jérusalem, c'est-à-dire pour eux vers le Temple où ils exercent leur fonction religieuse.
Comme le blessé du chemin est à « demi-mort », ils doivent absolument s'écarter de lui. Ils passent donc sur l'autre côté de la route, pour mettre le plus de distance possible entre eux ­et un mort probable. Car la proximité d'un mort ou le contact du sang, c'est la souillure, c’est l’impureté assurée. Et s'ils arrivent souillés à Jérusalem, ils seront impropres au service de Dieu pendant sept jours.
Ils se détournent donc du blessé, non pas parce qu'ils sont méchants ou insensibles, mais parce que ce sont de bons religieux, fidèles aux instructions du Lévitique.[1]

Et voilà déjà le paradoxe de la situation posée par Jésus… sa folie :
Ces hommes ont des raisons pour agir ainsi, des raisons valables d’un point de vue religieux et légal. Mais, s’agit-il de bonnes raisons ?

Ces hommes sont sans doute de bons religieux, mais ils ont abandonné « la foi » pour « la religion ». Ils sont enfermés dans un carcan, un arsenal législatif, qui les empêche d’exercer tout discernement, qui leur interdit toute compassion. Car « com-patir » (« souffrir avec » l’autre) implique d’accepter de se décentrer de soi-même, de se mettre à la place de l’autre.

En fin de compte, ces religieux s’accommodent facilement d’une lecture fondamentaliste de la Loi qui les arrange bien. Car elle leur évite de se poser des questions… des questions qui mettraient en œuvre leur liberté de conscience, leur intelligence, leur sensibilité et leur responsabilité, pour interpréter les Ecritures et pour se porter au secours de l’homme abandonné à terre.
(D’ailleurs… cette loi, elle n’est pas « intangible ». Aujourd’hui, leur attitude ne serait même plus « légale ». Elle serait, au contraire, qualifiée de « non-assistance à personne en danger ».)

Bien entendu… ces personnages de la parabole peuvent tout de suite nous interroger, 20 siècles plus tard, et nous poser des problèmes, à nous aussi :

Ne sommes-nous pas parfois un peu comme eux ? N’avons-nous pas, nous aussi, nos raisons pour ne pas agir ici où là, alors que nous pourrions faire autrement ?
N’invoquons-nous pas un manque de temps, de disponibilité, de force, d’énergie, ou encore d’argent, de moyens, pour nous trouver une raison valable de ne pas nous engager ? pour ne pas prendre nos responsabilités ? pour agir, parfois, comme des égoïstes ou des privilégiés, pas toujours attentifs à la misère et à l’environnement qui nous entourent ? Je ne parle pas de la précarité en général, mais de celles et ceux que nous pouvons croiser sur notre route.

Pourtant, en consultant les Ecritures, ces hommes auraient sûrement pu trouver les bonnes réponses… des réponses qui, parfois, viennent nous déranger ou nous bousculer. Car, que demande le Seigneur ?

Bien des passages bibliques nous donnent des réponses : « Aimer son prochain comme soi-même » (cf. Lv 19,18) « Préférer la miséricorde aux sacrifices » (cf. Os 6,8) ou encore ce passage d’Esaïe qui parle du jeûne que Dieu demande : « Le jeûne que je préfère, n’est-ce pas ceci : dénouer les liens provenant de la méchanceté, détacher les courroies du joug, renvoyer libres ceux qui ployaient […] N’est-ce pas partager ton pain avec l’affamé ? Et encore : les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu’un nu, tu le couvriras […] Ta justice marchera devant toi et la gloire du Seigneur sera ton arrière-garde » (cf. Es 58, 6-8).

A côté de ces deux religieux, scrupuleux et droits dans leurs bottes, qui préfèrent poursuivre leur chemin, plutôt que d’accomplir la justice de Dieu… plutôt que de se risquer à l’intelligence du cœur… en accomplissant un service profane, qui impliquerait de se « salir » les mains… Jésus nous présente un Samaritain : un dissident, un étranger, de l’autre côté de la frontière, un homme en marge, a priori disqualifié et détesté des Juifs.

Et pourtant, c’est lui ce Samaritain – ce méchant, ce schismatique – qui va accomplir la justice voulue par Dieu (cf. Es 58, 6-8 ; Mi 6,8 ; Mt 6,33).
Comment ? D’abord en se laissant toucher et émouvoir par la situation de l’homme atterré.
Ensuite, en prenant soin de lui, en se mettant à son service, par une aide charitable.

La parabole nous laisse entendre son émotion et sa compassion :
Il fut « ému aux entrailles » dit Jésus. C’est la même expression qui est employée dans la parabole du « fils prodigue », au moment où le père voit au loin son fils perdu revenir vers lui : Il fut « ému aux entrailles » (cf. Lc 15,20), en d’autres termes, il fut « pris aux trippes ».
Voilà la raison pour laquelle cet homme rejeté des Juifs – ce Samaritain – va s’approcher en véritable prochain :
Tout simplement… il voit, il tressaille… il vient, il touche, il porte, il paie.
Il a vu la souffrance du malheureux, il a souffert avec lui et cette souffrance partagée lui dicte des gestes secourables.

Cet homme va faire passer son émotion, son humanité, son regard bienveillant avant toute autre aspect, avant la loi… la loi qui peut parfois nous pousser à une certaine distance, voire à l’indifférence… car parfois, dire « c’est comme ça, c’est la loi ! », n’est-ce pas dire finalement : « je m’en lave les mains », « je ne peux rien y changer » ?

A bien regarder… n’y a-t-il pas aujourd’hui encore, dans notre monde, et même dans notre pays, des lois qui nous poussent à l’indifférence :
- celles qui excluent des hommes, en les renvoyant au-delà de nos frontières, parce qu’ils ne répondent pas aux bons critères administratifs pour obtenir le statut de « réfugiés » et être accueillis dans notre pays.
- celles qui fait qu’on refuse le RSA à une pauvre femme ou une jeune fille, parce que sa situation ne rentre pas dans les clous ou les bons critères de ressources.
- celles qui fait que votre banque peut vous prendre des agios et des frais bancaires à répétition, parce que vous êtes dans le rouge, dans la case « à découvert », sans se préoccuper de savoir si ça ne va pas vous enfoncer encore un peu plus, quand vous êtes déjà la tête sous l’eau.
- celles de l’Europe qui au détriment de notre santé, et face aux « lobbys » des géants de l’agro-alimentaire, va autoriser la culture d’un nouveau maïs OGM américain, parce que les européens ne sont parvenus à se mettre d’accord entre eux.
- etc., etc.
Il y a parfois un côté inhumain à nos lois, nos règlements, notre arsenal juridique et administratif.
Ils peuvent déshumaniser notre regard… nous inciter à fermer les yeux ou à tourner la tête, face à une réalité plurielle, complexe et cruelle… nous plonger dans l’indifférence ou dans un sentiment d’impuissance, face à l’injustice ou la souffrance de l’autre… souffrance que nous tolérons ou que nous ne voyons plus… et, pire encore, parfois, que nous générons, quand les lois elles-mêmes excluent ou opposent les uns contre les autres… souvent par peur.

C’est bien ce qui se passe dans notre histoire, à travers ces religieux obéissants à une loi, qui est supposée les garder purs, en les séparant des pécheurs… par crainte d’être souillés.
C’est tout le paradoxe de la situation : Des religieux, censés être en relation avec Dieu, avec l’invisible… qui ne savent même plus voir « qui » est leur prochain, qui est pourtant là – visible – à côté d’eux.

Alors, nous entendons à travers ce texte, l’absurdité de toutes nos lois (religieuses ou civiles) qui appliquées de façon stricte et rigide, en viennent à déshumaniser, à désintégrer nos relations humaines.[2]
Oui ! dira l’apôtre Paul, « la loi est sainte et le commandement, saint, juste et bon » (cf. Rm 7,12s), mais elle peut aussi devenir « cause de mort » par le péché… elle peut être mortifère, quand son application nous pousse à repousser, à exclure, à condamner, ou quand elle nous conduit à l’indifférence.

Autrement dit… la Loi peut être porteuse de vie… mais à une condition : qu’elle soit interprétée de façon fidèle, en vue de la justice (cf. Mt 5, 17-20), de plus d’humanité… à condition qu’elle soit éclairée par l’Evangile, interprétée à la lumière des paroles de Jésus.

A travers cette parabole, nous entendons aussi un appel à élargir la définition du prochain :
Il n’est pas seulement celui qui est proche, qui me ressemble, mon semblable, le même (le séparé, le pur)… mais tout homme, quiconque… y compris le différent, l’autre… y compris le demi-mort sur le bord du chemin… y compris l’étranger, le Samaritain, détesté et ennemi des Juifs.

Le prochain : c’est d’abord le prochain du faible et du malheureux, de l’homme qui est tombé à terre à cause des bandits. C’est évidemment le Samaritain, celui qui a pris un rôle actif, qui s’est approché, qui a fait preuve de bonté et de miséricorde (v.37).
Mais, plus fondamentalement, c’est celui qui se fait proche, celui qui aime. Et Jésus nous invite à « faire de même » (v.37), à nous faire « prochain », à le « devenir », c’est-à-dire à approcher, à aimer.

Il y a également une inversion du regard dans notre passage :
Le commandement rappelé par le légiste, est « tu aimeras ton prochain, comme toi-même ». Cela veut dire – à la lecture de la parabole de Jésus – « tu aimeras celui qui se fait proche de toi, celui qui te donne son amitié, son amour… fut-il un samaritain, fut-il celui que tu méprisais ».
« Ton prochain, c’est aussi le Samaritain ! », voilà ce que répond Jésus au légiste.
Aimer son prochain, c’est non seulement aimer, mais c’est aussi accepté de recevoir l’amour d’un autre… de celui qui s’approche de moi.

Enfin, il faut entendre – à travers la bouche du légiste (v.27) – le lien indissoluble qu’opère l’Evangile entre l’amour de Dieu et l’amour du prochain.
Il n’y a pas d’amour de Dieu en soi, isolé, séparé de l’amour du prochain. L’amour de Dieu n’est pas dissociable de l’amour de nos frères.
C’est ce qui fera dire à Jean : « Si quelqu’un dit : "J’aime Dieu" et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, ne peut pas aimer Dieu qu’il ne voit pas » (cf. 1 Jn 4, 20).

* Alors… chers amis… pour conclure… que pouvons-nous retenir de cette méditation ?

Finalement, Jésus ne répond pas à la question « qui est mon prochain ? » (v.29), car c’est en réalité tout homme et toute femme.
Mais, il dit « de qui » nous pouvons être le prochain (v.36).

Nous sommes le prochain « de qui » nous voulons bien nous approcher, comme le Samaritain a choisi de ne pas tourner le dos, de prendre soin, de se faire le prochain de celui qui était blessé, quel qu’il soit, au-delà de toute considération, de toute appartenance religieuse ou sociale.

Il y a donc un choix à opérer : choisir d’agir, de « faire de même » que le Samaritain (comme Jésus nous y invite), c’est en réalité, choisir de « ne pas choisir » qui est mon prochain.
C’est ne pas découper le monde en différentes zones de prochains et de lointains. C’est déclarer que tout homme, quel qu’il soit, est potentiellement mon prochain... pour autant que je me laisse émouvoir… que je me porte à sa rencontre… que je profite du hasard des circonstances et des événements, pour m’approcher, pour me mettre en mouvement… pour qu’il devienne « mon prochain ».

La rencontre du prochain échappe ainsi à toute citation de la Loi. Elle s’éprouve dans le concret, dans les chocs, les coïncidences de la vie, là où le cœur et le corps sont touchés, sensibles et attentifs à l’autre.

On peut donc lire cette parabole comme une parabole du Royaume de Dieu : Sous le règne de Dieu, il n’y a plus de classes, de catégories, de hiérarchies. Tout homme et toute femme – dans sa singularité, sa différence, son altérité – peut « devenir » mon prochain… celui ou celle sur qui je peux porter un regard attentif, bienveillant et compatissant.

La où la Loi ne parvient pas à rejoindre la singularité de chaque situation humaine, l’amour, lui, peut toujours trouver et toucher l’autre là où il est. Il m’appelle à « devenir » prochain.

Jésus dépasse donc la question juridique, la question du droit posée par le légiste (v.25), qui pense au départ en termes de « mérites » ou d’« œuvres » à accomplir, pour hériter « la vie éternelle ».
Il inscrit ses interlocuteurs dans un autre monde, celui de la grâce et de la gratuité, où il n’est plus question de « faire », parce que c’est la loi… mais « d’être » ou plutôt de « devenir »… d’être mis en mouvement, par amour, par compassion, par miséricorde… pour « devenir » prochain.

Autrement dit, Jésus élargit l’espace de notre liberté et de notre responsabilité.
Il ne s’agit plus de restreindre son action, d’agir par obéissance aux commandements de la loi – en se contentant de les mettre en pratique, pour être le 1er de la classe et mériter son paradis.
Il s’agit désormais d’inventer… d’ouvrir les vannes et les portes, en agissant uniquement par amour, dans le don et la gratuité… au gré des circonstances imprévisibles de la vie.

Il ne s’agit plus de morale ni de droit, mais de vigilance et d’initiative : d’aimer, d’inventer, de recevoir, de donner, simplement par humanité, par grâce, pour être semblable à notre Père céleste qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes » (cf. Mt 5,45).

Au fond, le légiste avait déjà la réponse à sa question dans son affirmation : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée et ton prochain comme toi-même » (cf. Lc 10, 27, voir Dt 6,5 & Lv 19,18).
Aimer avec son cœur, son âme, sa force et sa pensée, c’est aimer avec tout ce qui constitue l’humain : son émotion, sa réflexion, sa décision et son courage[3]… aimer ainsi « comme soi-même ». Et Jésus nous indique le résultat : c’est la Vie. « Fais cela et tu vivras » (v. 28).

Enfin… pour finir… cette parabole nous rappelle aussi que le souci, la préoccupation de l’autre, n’est pas pour autant une négation de soi : L’histoire nous montre que, si le samaritain va jusqu’au bout de son aide, de sa prise en charge, il maintient en même temps son cap, il réalise le voyage qu’il avait prévu au départ.
Voilà une vivante illustration de la loi « tu aimeras ton prochain comme toi-même »… tu es appelé à aimer l’autre et à t’aimer toi-même. Il ne s’agit pas de s’oublier : Le don de soi ne peut être l’abandon de soi.

Aussi, pour nous le rappeler l’évangéliste Luc place juste après cette parabole, la rencontre de Jésus avec Marthe et Marie.
Marthe se dépense sans compter dans l’action pour servir son hôte, tandis que Marie s’assoit pour l’écouter.
C’est une manière de dire que la méditation et la contemplation nous gardent de l’épuisement dans l’action.

Ainsi, nous ne pouvons plus dissocier l’amour de Dieu, de soi et du prochain. C’est le même amour qui se propage dans toutes les directions… et c’est ça qui nous rend vivant, qui nous fait vivre (v.28).

Amen.




[1] Cf. Lv 5,2-3 ; 21,1-3 ; Nb 5,2 ; 6,6-8 ; 19,1-22 ; Ez 44,25-27.
[2] D’ailleurs, tout ce qui nous enferme et nous déshumanise, tout ce qui conduit à l’injustice est « montré du doigt » par Jésus : que ce soit la loi appliquée à la manière pharisienne, l’argent ou la convoitise.
[3] Ou dit autrement : sa volonté, sa sensibilité, son énergie et son intelligence.