dimanche 13 juillet 2014

Mt 11, 29

Mt 11, 3 & Mt 11, 29
Lectures bibliques : Rm 8, 18-25 ; Mt 11
Thématique : Jésus, un Messie « doux et humble de cœur »… qui nous appelle à le suivre.  
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 13/07/14.

Chers amis, nous le savons, la vie… la foi… la vie dans la foi n’est pas un long fleuve tranquille. Lorsque nous sommes soumis à certaines épreuves : rupture, maladie, dépression, perte d’un proche… notre foi – foi en Dieu ou foi en la vie – peut en prendre un coup.
Le doute peut surgir et venir nous submerger de ses questions… car nous avons bien du mal à admettre… à comprendre même… comment le mal, la souffrance et l’injustice peuvent coexister dans notre monde avec la volonté d’un Dieu juste, qui appelle ses enfants, les humains, à l’écouter, à vivre selon sa volonté – sa Parole – selon son projet.

Face aux épreuves de l’existence, nous ne comprenons pas pourquoi les choses ne sont pas plus simples… pourquoi il nous faut en passer par là… pourquoi les hommes n’arrivent pas à vivre en harmonie avec eux-mêmes, avec Dieu et avec la création… pourquoi faut-il sans cesse que nous rencontrions des obstacles (la faiblesse de notre corps, la convoitise des hommes qui crée tant d’injustice, l’indifférence ou le mépris face à la souffrance d’autrui)… pourquoi nous faut-il toujours lutter, pour surmonter ces épreuves, comme s’il nous fallait accoucher à la vie, dépasser les douleurs de l’enfantement, pour enfin advenir à nous-mêmes, pour nous dépasser, nous libérer, nous découvrir – découvrir Dieu et découvrir la réalité – autrement que ce nous avions cru ou pensé.

L’image de l’accouchement… c’est celle qu’utilise l’apôtre Paul, pour comparer les épreuves et les souffrances que nous traversons, avec toute la création, à une sorte de combat pour la vie… à un long enfantement, qui se fait dans la douleur : 
« Nous le savons – dit-il – la création tout entière gémit maintenant encore dans les douleurs de l’enfantement. Elle n’est pas la seule : nous aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement, attendant l’adoption, la délivrance pour notre corps. Car nous avons été sauvés, mais c’est en espérance. » (cf. Rm 8, 22-24)

Ce que Paul veut dire ici c’est que le salut – la guérison et la libération – sont au bout du chemin.
Dans l’espérance et la confiance que nous plaçons en Dieu, nous pouvons déjà – dès à présent – trouver cette voie de salut, en Jésus Christ… mais – pour Paul – cette libération, cette paix, adviendra pleinement lorsque nous serons enfin conforme à l’image du Christ… lorsque nous serons, nous aussi, des ressuscités… lorsque nous aurons revêtus l’homme nouveau, à l’image de Jésus (cf. Rm 8, 29 ; Col 3, 1-11).

Dans l’Evangile, nous avons également entendu le questionnement tourmenté d’un homme prisonnier, soumis à la question du doute.
C’est la situation de Jean le Baptise : celle d’un prophète, au fond du trou, qui sait qu’il risque de ne pas en sortir.
Voici que cet homme, qui s’est battu toute sa vie, comme un envoyé du Dieu vivant… arrive aux termes de sa mission. Il se demande peut-être si ce combat n’a pas été vain (?)… qui va prendre la suite (?)… et si Jésus – connu pour ses œuvres, son activité thaumaturgique et ses actes de guérison – est bien celui que le peuple juif attend… le Messie… celui qui doit venir (?)

Au cœur de l’épreuve, de la prison, de l’enfermement, l’évangéliste Matthieu nous fait entendre le questionnement existentiel de Jean-Baptiste :
Jésus… est-il bien celui que nous attendons, celui qui doit nous conduire sur le chemin du salut ?

Cette interrogation peut nous étonner :
Si nous nous replaçons quelques chapitres plus tôt (au chap.3), au moment du baptême de Jésus… Jean-Baptiste affirme, de façon claire et explicite, que Jésus est plus fort que lui… qu’il est celui qui baptisera dans l’Esprit saint et le feu… autrement dit qu’il est le porteur de l’Esprit de Dieu, l’envoyé de Dieu, le Messie choisi (cf. Mt 3, 11-17).
Et voici qu’un peu plus tard, au cœur de l’épreuve qu’il traverse, il se met à douter : « es-tu, toi, celui qui doit venir ou est-ce un autre que nous attendons ? » (cf. Mt 11, 3)

Cette interrogation peut avoir de quoi nous surprendre. Mais, la suite de notre passage nous aide à la comprendre :

En effet, Jésus laisse entendre, à travers un assemblage de citations empruntées au prophète Esaïe (cf. Es 26,19 ; 29,18 ; 35,5s ; 42,18 ; 61,1) qu’il est bien ce Messie, celui en qui nous pouvons placer notre espérance.
Mais, en même temps, Jésus rappelle qu’il n’a pas été reçu et accueilli comme tel (cf. Mt 11, 20-24)…que son activité a suscité une vive opposition… que ses paroles et ses gestes n’ont pas été pas compris ou mal compris… qu’il a été cause de scandale et de division pour beaucoup (cf. Mt 10, 34-36 ; 11,6).

Malgré tout ce qu’on entend et voit de lui, malgré ses paroles de libération et ses gestes thérapeutiques, il n’est pas du tout évident que Jésus soit reçu et considéré comme le Messie par ses contemporains.
Ici ou là, il est peut-être passé pour un prophète ou un guérisseur, mais pour le Messie – le Sauveur – c’est beaucoup plus incertain.

Pourquoi ?

Tout simplement, parce que Jésus n’est pas « Messie » à la manière dont les hommes pouvaient l’attendre… il n’est pas le Messie fort, puissant et victorieux dont les Juifs – sous domination de l’occupant romain – pouvaient rêver… il n’est pas le libérateur politique attendu.

Jésus est un Messie pauvre et désarmé en ce monde… un Messie qui vient certes apporter la guérison, mais pour les humbles et les petits, pour ceux qui reconnaissent en avoir besoin… un Messie qui ne vient pas s’imposer… qui ne peut être accueilli que là où on le réclame, là où on le reconnaît.

Le doute de Jean Baptiste est donc bien fondé. Il y a véritablement un scandale à dépasser pour reconnaître Jésus comme Messie :
Il faut attendre, non un roi victorieux, susceptible d’écraser le mal par la force, mais un roi crucifié qui peut agir dans notre cœur et notre vie, pour peu que nous lui laissions la place d’y régner. … un roi porteur de l’Esprit de Dieu qui agit de façon secrète et caché au plus intime de notre cœur, pour le transformer… à condition que nous lui laissions de la place dans notre existence.

De nos jours, 20 siècles plus tard, la question de Jean-Baptiste prend d’autant plus de relief que les choses n’ont pas vraiment changé : Aujourd’hui encore, la presse et les médias vont s’intéresser à tel ou tel personnage ou exploit sportif exceptionnel… à tel ou tel événement extraordinaire… dans la mesure où il symbolise la force, la puissance, le dépassement de nos limites… –  rendez-vous compte, lors du mondial de foot, l’équipe allemande a battu le Brésil 7 à 1 … quelle domination, quelle supériorité de l’Allemagne…  et quelle honte pour le Brésil ! Ce qui compte, ce qui fait rêver, c’est la victoire et la réussite – …  Mais, qui va s’intéresser à tel ou tel désespéré ou miraculé de la vie… qui a retrouvé le chemin de la confiance et de l’envie de vivre, grâce à quelques témoins anonymes de la foi ? Qui s’intéresse à ce qui est doux, humble, discret ?… quand on peut montrer ce qui fait du bruit, ce qui brille, ce qui répond aux critères de la réussite, de la puissance, de la richesse ou du pouvoir.

« Mes pensées ne sont pas vos pensées… vos voies ne sont pas mes voies, dit l'Éternel » dans le livre d’Esaïe (cf. Es 55,8).
C’est à nouveau cette différence entre les attentes des humains et la sagesse de Dieu que pointe l’Evangile ce matin (cf. Mt 11, 25 ; voir aussi Es 29,14 ; 1 Co 1,19).

C’est – en creux –  ce que révèle la question de Jean-Baptiste :
Celui qui est prisonnier s’entend dire que Jésus est bien ce Messie libérateur, par qui les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent (cf. Mt 11,5)… mais, lui, est toujours en prison !

Il y a là une sorte de contradiction hautement dramatique :
Selon le prophète Esaïe, le Messie va apporter la délivrance.
« L’esprit du seigneur est sur moi – dit-il – parce que le Seigneur m’a oint. Il m’a envoyé évangéliser les pauvres, panser les cœurs brisés, proclamer la liberté des esclaves et la sortie de prison des prisonniers » (Es 61, 1).
Mais lui, Jean-Baptiste, entend résonner cette bonne nouvelle depuis sa prison… et il aimerait bien en sortir… il aimerait bien que Jésus soit aussi, pour lui, ce Messie libérateur.
Alors, face à sa situation, il a de quoi s’interroger et douter :
Quel est donc ce messie qui ne le libère pas de sa prison ?

(C’est aussi la question que nous sommes tentés de nous poser, face à l’épreuve ou à la souffrance… en nous tournant vers Dieu :
Seigneur… si tu es là… Que fais-tu ?... Pourquoi n’interviens-tu pas de façon claire et visible ?)

Mais, nous savons bien que les choses ne sont pas si simples !
Jésus – pour autant qu’il soit revêtu de l’Esprit de Dieu – ne peut pas agir d’un coup de baguette magique.
Le Christ n’est pas le super-héros de nos rêves ou de nos fantasmes, qui interviendrait, comme par magie, de façon surnaturelle, avec puissance et fracas, pour faire sauter les verrous et défoncer les portes blindées.

Pour adhérer à Jésus comme Messie, pour le reconnaître comme tel, il y a une contradiction à surmonter, un scandale à dépasser : celui d’un Messie désarmé « doux et humble de cœur » (v.29) qui n’intervient pas avec violence, mais qui agit avec douceur…  là où il trouve une porte ouverte, une confiance… là où il est reçu sans bruit, au cœur de nos demeures, au creux de nos existences.

Pour recevoir Jésus… pour le suivre et nous mettre à son école… il faut accepter de nous placer dans cet élan de douceur et d’humilité de cœur… comme le sont les enfants, les tout-petits – dira Jésus (Mt 11,25 ; 18,1-5).
Et c’est pour cela qu’il est bien souvent accueilli par ceux qui souffrent, par les pauvres, les affligés, les persécutés… car ceux-là … ceux qui ont un fardeau à porter… savent bien que le salut ne peut pas arriver sur la terre par eux-mêmes, par leur propre justice ou leurs mérites… ni par la force ou la puissance… Ceux-là savent bien qu’écraser l’adversaire, le méchant, l’injuste, ne fait que renvoyer le mal, lui donner encore plus d’écho et de place… Ceux-là, ceux qui ont été victimes de la violence ou de la rivalité, savent bien que la violence – celle de l’injustice ou celle de la loi du talion – ne peut pas être la bonne réponse, qu’elle ne provoque jamais la conversion libre des cœurs, la transformation de l’être.

Il y a donc un paradoxe dans le passage de l’Evangile que nous avons entendu, c’est celui que l’apôtre Paul relève dans sa 1ère lettre aux Corinthiens :

Dieu n’a pas choisi de se révéler à travers la force et la puissance, mais par ce qui est doux et humble dans ce monde, à travers la faiblesse d’un homme qui s’est fait serviteur, par amour, et qui a été crucifié.

« Ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est » (1 Co 1, 27-28) [ou ce qui a de la valeur aux yeux des puissants.]

Paul – comme Matthieu – nous rappelle ainsi que le salut – la guérison et la libération que l’être humain attend pour sa vie et pour le monde – ne peut pas advenir à travers ce qui brille, ce qui est fort et puissant, ce qui domine ou qui écrase… mais par ce qui est doux et humble, c’est-à-dire par ce qui appartient au registre de la paix et de l’amour.

C’est là – chers amis – le chemin que Jésus nous propose d’emprunter pour le suivre… le chemin exigeant de la douceur et de l’humilité.

Malheureusement, ce n’est pas souvent le choix que font les humains, notamment les grands et les dirigeants de notre monde.
Il suffit d’ouvrir le journal télévisé, pour nous rendre compte de la violence des pressions économiques et des combats stratégiques qui sévissent partout sur notre planète, pour des questions de pouvoir, de conflits d’intérêts ou de luttes d’influences… qu’elles soient politique, économique ou religieuse.
Et c’est la raison pour laquelle l’homme est encore loin de revêtir l’image du Christ.
Tant qu’il n’aura pas changé de mentalité et élargi sa manière de voir au dimension de l’humanité, de la planète… tant qu’il n’aura pas compris qu’en agissant ainsi, l’être humain se prive lui-même du salut… et, en quelque sorte, se punit lui-même… le monde continuera à courir de catastrophes en catastrophes.

Alors… face à cela… face à ce constat… que pouvons-nous faire ?

Commencer par nous ! … penser autrement et agir localement !… montrer l’exemple dans nos vies et avec nos proches… en essayant de vivre cette douceur et cette humilité de cœur, là où nous sommes, dans nos familles, avec nos amis, dans l’Eglise et les associations dans lesquelles nous sommes engagés.

On ne peut pas attendre que le monde change et se pacifie, si nous ne commençons pas nous-mêmes (même de façon modeste) à vivre cette douceur et cette humilité à laquelle Jésus nous appelle :

« Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes » (cf. Mt 11, 29 ; voir aussi Mt 5, 3-4).

C’est là le chemin du salut que le Messie nous propose… et cela commence avec nous… dans nos cœurs, dans nos maisons, nos villes ou nos villages.

Et rappelons-nous la règle d’or : Nous ne pouvons pas attendre cela des autres, si nous ne commençons pas nous-mêmes à le vivre :
« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes [d’abord] pour eux : c’est la Loi et les Prophètes » (cf. Mt 7, 12).

Alors… à nous de jouer… à nous de vivre, dans la confiance, cette paix et cette douceur que Dieu nous offre.

Amen.