dimanche 3 avril 2016

Lc 24, 13-35

Lecture biblique : Lc 24, 13-35
Thématique : Emmaüs, le récit d’une rencontre inouïe avec le Christ vivant
Prédication de Pascal LEFEBVRE, le 03/04/16, Marmande

« Emmaüs » c’est l’histoire d’une rencontre entre deux disciples et le Christ : une rencontre riche de sens, qui peut-être interprétée à différents niveaux :

* Dans un sens littéral, ce passage nous raconte l’apparition du Ressuscité à deux disciples sur une route entre Jérusalem et Emmaüs. Ceux-ci sont effondrés par la mort de Jésus en qui ils voyaient un prophète de Dieu, « puissant en action et en parole » (v. 19). Ils avaient placé leur espoir en cet homme providentiel, envoyé par Dieu. Ils voyaient en lui le Messie venu délivrer Israël du joug de l’occupant romain. Mais malheureusement, les Religieux contre lesquels Jésus s’était opposé en ont décidé autrement.

En effet, Jésus annonçait un Dieu libre, gratuit et accessible… un Dieu qui appelle à l’amour et à la responsabilité. Pour lui, le Dieu qu’il appelle « Père » est bon, compatissant et miséricordieux. De ce fait, Jésus vient récuser et contester l’image d’un Dieu juge, dur et sévère, capable de se fâcher et de punir… qui était le Dieu exigeant présenté par les Religieux juifs de son temps.

Aussi, mettant en péril les sacrifices et l’autorité religieuse, les grands prêtres et les chefs ont préféré le livrer aux autorités romaines pour le faire condamner à mort… et conserver leurs prérogatives.
C’est donc un espoir déçu pour un certains nombre de disciples de Jésus qui avait foi en lui et en ce Dieu d’amour.

Or, Luc laisse entendre que le désespoir (celui des disciples d’Emmaüs, comme celui qui peut aussi être le nôtre, parfois, quand tout va mal)… le désespoir risque de nous conduire à l’aveuglement… en tout cas, à un manque de discernement.
C’est ce qui semble se passer pour ceux qui rentrent de pèlerinage. Je cite : « Jésus lui-même s'approcha et fit route avec eux, ils le voyaient, mais quelque chose les empêchait de le reconnaitre » (v.15-16).

Il arrive parfois que notre vue soit bouchée… qu’on n’ait même plus l’espoir que la vie change vraiment, que notre chemin soit illuminé. Alors, comme les disciples, nous avons besoin d’une belle rencontre inattendue… que quelqu’un sur notre route vienne nous faire signe, pour restaurer l’espérance.

Pourtant nos disciples avaient de quoi s’interroger : Sur ces faits dramatiques, un événement bouleversant vient d’arriver – racontent-ils : des femmes ont vécu des expériences spirituelles d’apparitions, de visions, aux cours desquelles elles ont acquis la certitude que Jésus – malgré la mort de son corps biologique sur la croix – était vivant dans une autre sphère d’existence, dans une autre dimension de la vie. 

Visiblement, les deux disciples qui racontent cela à l’inconnu qui marche avec eux, ont bien du mal à croire ces femmes et à comprendre la portée de ces évènements.
Ils sont en quête de sens. Tout cela semble confus : que faut-il croire ? Qu’est-ce que cela signifie ?

Et nous sommes alors témoins d’un véritable retournement dans le récit, puisque c’est l’inconnu qui semblait ignorer ces faits qui, dans un second temps, va instruire les disciples sur l’identité du Crucifié :
il est bien le Messie, le serviteur souffrant, annoncé par les prophètes.
Etant, par sa vie, un homme juste, envoyé par Dieu, il a été glorifié et relevé par Dieu par delà la mort.
Bien que ses contemporains ne l’aient pas accueilli… bien que les Religieux n’aient pas reçu son message – son Evangile – et bien qu’ils l’aient injustement traité et condamné… Dieu, assurément, l’aura justifié et relevé de la mort… puisqu’il est un Dieu juste, bon et miséricordieux. C’est là certainement ce que leur explique l’inconnu qui fait route avec eux.[1]

L’évangéliste Luc résume le tout en une affirmation : « Ne fallait-il pas que le Messie souffre ainsi avant d’enter dans sa gloire ? » (v. 26)
Ainsi, reprenant la Loi et les Prophètes, le Ressuscité ouvre devant eux un chemin de sens, en interprétant les Ecritures.
Il semble que cette relecture christologique des Ecritures questionne les voyageurs qui souhaitent que la discussion se prolonge.[2]

Et le récit se poursuit le soir par le partage du repas entre les trois hommes. Alors que l’homme inconnu prononce la bénédiction pour remercier Dieu avant de prendre le repas, le cœur des disciples s’ouvre. Tout d’un coup, c’est l’illumination : ils reconnaissent enfin celui qui vient de faire route avec eux, de les instruire et de prononcer la bénédiction. Il n’est autre que le Ressuscité lui-même… qui vient de refaire le geste familier de Jésus quand il était à table avec ses disciples.[3]

Même si celui qui leur est apparu, disparaît à ce moment-là, les deux disciples ont désormais le « cœur brulant » (v.32). Ils viennent de vivre une expérience spirituelle inouïe. Le Ressuscité leur est apparu. Grâce à cela, ils ont compris qu’il était vivant dans une autre sphère d’existence.

Si on lit ainsi cet épisode de l’évangile, de façon littérale – tel qu’il se donne à comprendre – on peut en conclure, dans la joie de Pâques, que Jésus Christ est ressuscité, c’est-à-dire qu’il est vivant dans une autre dimension de la vie… puisque ces deux disciples ont vécu une extraordinaire expérience spirituelle d’apparition sur le chemin d’Emmaüs.

On peut également en déduire que, si Jésus a été glorifié et élevé vers Dieu, dans une autre dimension de la vie, cette vie nouvelle n’a rien à voir avec les conditions de notre existence terrestre :
le Ressuscité se rend visible et présent, mais il n’est pas directement identifiable. Les disciples ne le reconnaissent pas… sauf à la fin. Et c’est alors qu’il disparaît, de façon inexpliquée. Ce qui indique que nous n’avons pas affaire à une résurrection corporelle en chair et en os, comme certains peuvent le penser[4]. Le Ressuscité est vivant dans une autre sphère de réalité que celle de notre monde matériel et visible. Il appartient désormais à un autre plan de la réalité, qui n’est pas celui de notre monde biologique.

Le récit se conclut ainsi sur la proclamation de la bonne nouvelle de la résurrection, c’est-à-dire du fait que Jésus soit toujours vivant (dans une autre dimension de la vie). Cela confirme qu’il était bien le Juste envoyé par Dieu, désormais élevé et glorifié par Lui. Il était bien le Messie annoncé par les prophètes et attendu par Israël.
D’ailleurs, les deux pèlerins d’Emmaüs font demi-tour pour retourner aussitôt à Jérusalem afin d’annoncer cette incroyable nouvelle. Ce demi-tour peut-être identifié à une conversion, un retournement : ils passent de la mort à une vie nouvelle, de la tristesse à la joie, du désespoir au courage et à l’espérance : c’est une sorte de résurrection pour les disciples d’Emmaüs (cf. v.33 : utilisation du verbe « se lever »). Après cette expérience, cette rencontre bouleversante, ils ne sont plus les mêmes qu’auparavant.

Dès lors, de retour à Jérusalem, ils n’ont même pas le temps d’annoncer cette bonne nouvelle que les autres disciples réunis leur racontent que Simon Pierre a lui aussi vécu une expérience spirituelle d’apparition. Ce qui corrobore et confirme leur propre certitude intérieure.

* Il existe également une autre manière de lire notre texte, en comprenant que l’évangéliste Luc s’attache en fait à mettre en mots, en récit, des expériences spirituelles vécues par des disciples, tout en reliant ces expériences avec le mémorial de la Ste Cène qui était pratiquée dans les premières communautés chrétiennes.[5]

En effet, on peut également interpréter notre passage de façon symbolique. Il nous rappelle quelque chose d’important : Après sa mort et son élévation vers le Père (cf. évangile selon Jean), il y a deux manières efficaces de rencontrer Jésus Christ, le Crucifié-Ressuscité : par les Ecritures et par la Ste Cène.

Dans cet épisode, deux informations capitales nous sont transmises :
- Premièrement, c’est au moment de la bénédiction et du partage du pain que le Christ est présent, tout en se rendant invisible. Ainsi, la Ste Cène nous fait signe : elle symbolise, à travers le souvenir des gestes et des paroles de Jésus, la présence du Ressuscité qui pourtant est invisible à nos yeux.
- Deuxièmement, les pèlerins d’Emmaüs se souviennent de l’enseignement du maître, grâce à sa Parole et grâce aux Ecritures. Je cite : « Notre cœur ne brulait-il pas en nous tandis qu’il nous parlait en chemin et nous ouvrait les Ecritures ? » (v.32)
Ceci nous laisse entendre que la méditation des Ecritures est un autre moyen de rencontrer le Christ et même d’avoir le cœur brulant de confiance et d’espérance.

Dans ce passage magnifique du Nouveau Testament, vous aurez noté que l’évangéliste Luc établit une sorte de rapport paradoxal entre la présence et l’absence du Ressuscité :
-       les disciples ne voient pas Jésus - ils ne le reconnaissent pas - tant qu’il est visiblement là, à leurs côtés. (v.16)
-       le Ressuscité disparaît de leur vue, à l’instant même où ils le voient - quand ils le reconnaissent. (v.31)
-       Et une fois absent, ils décident de faire demi-tour, mais ils ont le cœur brulant : sa présence spirituelle les accompagne jusqu’à Jérusalem… et au-delà, pour toute leur vie.

Nous avons là la description d’un cheminement intérieur qui atteint son paroxysme au moment de la reconnaissance du Ressuscité. Cette reconnaissance fait naître en eux la foi. Cette découverte mêle à la fois – et de façon paradoxale – la présence spirituelle et l’absence physique de Jésus. D’une certaine manière, ils découvrent « après-coup » que le Christ était « déjà là ». Et ça change tout ! [6]

Ce n’est donc pas un hasard si les cultes que nous rendons à Dieu chaque dimanche et durant lesquels nous sommes appelés à rencontrer le Christ vivant – pas en chair et en os, bien sûr, mais en esprit : le Christ spirituellement présent – … ce n’est pas un hasard si ces cultes sont centrés sur deux temps forts : la méditation de la Parole et la fraternité de la Ste Cène, comme deux médias qui nous sont offerts pour recevoir la Bonne Nouvelle de l’amour de Dieu, manifestée par Jésus Christ.

* Par ailleurs… il faut, encore un instant, s’attarder sur le début du récit de Luc. Certes, le Ressuscité est reconnu par les disciples au moment de la bénédiction du repas, mais, dans les faits, le lecteur sait que le Christ est présent dès le début de la marche des deux pèlerins sur la route :
« là ou deux ou trois se trouvent réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux » – disait Jésus (cf. Mt 18,20).
C’est exactement ce qui se passe ici : au début, les deux disciples marchent ensemble ; ils se questionnent sur le chemin ; dans leur tristesse, ils s’interrogent… et je dirai : cela suffit pour que le Christ les rejoigne sur leur périple.
C’est là une indication précieuse… une formidable nouvelle pour nous, aujourd’hui : il suffit que nous nous réunissions (même de manière informelle), que nous le recherchions, que déjà l’Esprit du Christ est là, présent à nos côtés (comme avec les disciples) pour nous accompagner, nous relever, pour nous apporter la joie de sa confiance, le réconfort de sa présence.

* Pour conclure : cet épisode des pèlerins d’Emmaüs constitue donc une bonne nouvelle pour nous aujourd’hui. Certes, nous ne vivrons peut-être pas une expérience d’apparition du Ressuscité, mais nous sommes assurés de sa présence dès que nous sommes en route pour le chercher, dès que nous méditions les Ecritures, dès que nous partageons la Ste Cène.

Celui qui est Vivant, qui vit désormais dans une autre dimension de la Vie, dans les Royaumes spirituels, est également présent par son esprit à nos côtés : il nous donne son souffle, son Esprit, son Evangile pour nous guider, pour nous permettre d’avancer … et pour nous apporter la joie de la confiance et de l’espérance.

A l’image des disciples d’Emmaüs du début, désemparés par l’actualité de la mort de Jésus, il nous arrive aussi, parfois, sur notre route et dans notre société, de nous sentir seuls ou découragés par les actualités du monde autour de nous.
Nous aussi, nous pouvons avoir des espoirs déçus, nous pouvons rencontrer le deuil et la tristesse… nous pouvons nous sentir inutiles, sans but, sans direction.
Mais ce récit de Pâques nous rappelle que, sans nous en douter, un Autre fait le chemin avec nous… et nous accompagne de sa présence invisible.

C’est un voyage intérieur – comme le cheminement accompli par les pèlerins d’Emmaüs – que nous sommes invités à faire, pour devenir capable – à notre tour – de reconnaître la présence du Christ dans notre histoire personnelle.

Le Christ peut se faire le confident de nos détresses. Il vient nous réconforter, nous relever, nous encourager : il est porteur d’une bonne nouvelle : Il est Vivant… parce Dieu le Père est le Dieu des vivants ; il nous veut vivants… il nous offre sa confiance… nous sommes ses enfants bien-aimés.
Cette bonne nouvelle de Pâques nous relève et nous rend nous-mêmes vivants !

Recevons donc dans nos cœurs cette bonne nouvelle de la présence spirituelle du Christ à nos côtés et dès lors, ayons le cœur brulant – comme les pèlerins d’Emmaüs – pour annoncer cette belle nouvelle au monde :
Christ est vivant ! Il est ressuscité : son esprit peut nous animer et nous conduire sur le chemin de la confiance.

Amen.




[1] Luc insiste à plusieurs reprise sur ce point : Jésus est le Juste injustement assassiné : cf. Lc 23,47 ; Ac 3,14 ; Ac 7,52.
[2] Pour beaucoup, la relecture christologique de l’Ancien Testament (déjà pratiquée par Paul, Matthieu ou Luc) pose question. Car, d’un point de vue contextuel, il est peu probable qu’Esaïe (par exemple) prophétise en annonçant Jésus Christ, à plusieurs siècles de distance. « Dire que l'Ecriture mène à Jésus, parce que ce qu'elle contient le concerne, est un raccourci de la pensée. L'affirmation d'un accomplissement des Ecritures, qui reçoivent leur sens véritable le matin de Pâques, découle de la reconnaissance du Christ crucifié comme le Ressuscité. » (cf. F. Vouga) D’un point de vue formel, il serait donc plus correct de dire que la révélation de Dieu en Jésus Christ illumine l’ensemble des Ecritures et en dévoile son sens, plutôt que d’affirmer que les Ecritures anciennes concernent le Messie Jésus (cf. Lc 24,27).
[3] « Tout s'ouvre alors : d'abord, les yeux (v. 31) dont l'auteur nous avait bien dit qu'ils étaient aveugles (v. 16); puis l'intelligence dont la vue était une image symbolique (v. 31 et 35; voir v. 45) ; ensuite le cœur lent et stupide il y a un instant (v. 25), maintenant brûlant (v. 32), enfin les Ecritures expliquées par le Ressuscité (v. 32c) » (cf. F. Bovon).
[4] Ou comme la suite de l’évangile - qui a sans doute été ajoutée - le laisse entendre. Se basant sur les manuscrits, de nombreux exégètes pensent que les versets de Lc 24, 39-40 sont rédactionnels et empruntés de Jn 20,20. Certains pensent que tout le passage Lc 24, 36-53 (ou une partie) a été ajouté ultérieurement. La précision des marques de la résurrection a pour but d’affirmer l’identité du Crucifié-Ressuscité. Elle sert également à lutter contre le docétisme. Certains pensent que le récit des pèlerins d’Emmaüs constituait initialement la conclusion de l’évangile de Luc. Quoi qu’il en soit, le ressuscité est présenté ici comme vivant dans un nouveau mode d’existence. Luc « affirme la continuité entre le Jésus historique et le Christ ressuscité (d'où la reconnaissance), tout en soulignant la discontinuité introduite par le statut résurrectionnel nouveau (d'où la lenteur à le reconnaître et la possibilité qui est la sienne de disparaître tout aussi aisément qu'il apparaît) » (cf. F. Bovon)
[5] Le partage du pain (dans le mémorial de la Ste Cène) et le baptême devaient être les rites caractéristiques de la vie liturgique des premiers chrétiens.
[6] Cette reconnaissance de Jésus en tant que Christ, à travers les Ecritures et la Ste Cène vient donner sens à l’incompréhensible : Celui qui parlait au nom de Dieu, qui appelait à la foi, à une confiance totale en son Père, est mort comme un bandit sur la croix. C’était le constat désespérant manifesté par les disciples. Mais le fait qu’il ait été révélé de la mort, qu’il se soit rendu visible, en apparaissant comme « vivant », vient donner sens à l’absurdité de sa mort : Son message était donc juste et vrai. Il était bien l’homme de Dieu. Désormais, chacun peut se fier à lui et à son enseignement ; chacun peut partager une pleine confiance en ce Dieu Père dont il parlait… ce Père qui relève de la mort les Justes qui ont foi en Lui.