dimanche 7 décembre 2014

Mt 13, 44-46

Mt 13, 44-46
Lectures bibliques : Ph 2, 1-11 ; Mt 13, 31-35. 44-46. 51.         
Thématique : la fraternité / découvrir en l’autre (comme en soi) un trésor caché, une perle fine, la petite lumière de la présence de Dieu.
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 07/12/14.

* J’ai choisi de méditer avec vous ce matin ces quelques paraboles du Royaume. 
Je rentre de deux jours passés à Paris, aux Assises nationale de la F.E.P (Fédération de l’Entraide Protestante), sur le thème : « Risquons la fraternité »… un thème passionnant, mais en décalage avec les orientations actuelles de notre société plutôt individualiste et consumériste. 

« Risquons la fraternité » : Ce titre pose question. Y a-t-il un risque, un danger à être fraternel ? La fraternité et la solidarité constituent-elle une prise de risque… une confiance… une aventure ? 

La fraternité, c’est ce que nous essayons de vivre en Eglise ou dans l’Entraide. Et pourtant, nous rencontrons parfois aussi des comportements étonnants... qui témoignent plutôt de la concurrence, de la rivalité, de la jalousie, voire de la mesquinerie dans les relations humaines… surtout en période de crise, où la situation est difficile pour un plus grand nombre…. où la solidarité a parfois tendance à s’essouffler. 

Autrefois, il y a encore quelques décennies, on avait tendance à distinguer les « bons » pauvres des « mauvais » pauvres. Les « bons » étaient les invalides, les personnes handicapées, les personnes âgées : ceux qui ne pouvaient pas travailler. Les « mauvais » étaient les autres : les oisifs ou les S.D.F… qu’on considérait, plus ou moins, comme des paresseux ou des « bons à rien ». 

L’apparition du R.M.I (revenu minimum d’insertion) en 1988 a changé la donne et a créé une petite révolution. Désormais, l’assistance n’était plus conditionnée à une incapacité, mais au critère de revenus. Elle devenait, d’une certaine manière, inconditionnelle. En tout cas, elle dépendait uniquement de critères quantitatifs.

Ce revenu minimum (appelé R.S.A depuis 2009 : revenu de solidarité active) a contribué à faire évoluer les mentalités… à lutter contre les stéréotypes et la stigmatisation des pauvres. 

Or, avec l’installation de la crise que nous connaissons depuis 2008, il faut se demander si ce problème n’est pas en train de ressurgir d’une manière ou d’une autre. 

J’ai pu m’en rendre compte récemment en participant à la collecte de la Banque Alimentaire. Là, je dois dire que nous trouvons tout type de réactions face aux demandes de participation… lorsque nous sollicitons des personnes qui font leurs courses au supermarché, pour les inviter à bien vouloir donner quelque chose, afin d’aider des familles démunies. 

D’un côté, nous avons reçu des dons de vivres conséquents et des témoignages de sympathie et de soutien, nous avons vu de l’altruisme, des actes de générosité surprenants et encourageants. De l’autre, nous avons aussi entendu des réflexions déplacées sur les étrangers aidés par les associations, sur les pauvres parfois considérés comme des assistés ou des fainéants.  

Face à cet éventail de rapports humains, fondés sur la logique de la grâce ou sur celle du mérite... face à ces différentes manières de voir les choses... je me suis dit qu’il serait peut-être bon de nous laisser éclairer par l’Evangile… et notamment par quelques paraboles qui nous parlent de perles ou de trésors… en nous invitant à changer de mentalité. 

Il se trouve que ces images viennent nous révéler la manière dont Dieu nous regarde et dont, à notre tour, nous sommes appelés à regarder les autres, à vivre la fraternité. 

* Alors... essayons de décrypter un peu ces passages bibliques : 
Il y a de nombreuses manières de lire et d’interpréter ces paraboles du Royaume…. qui restent inépuisables… et qu’on ne finit jamais de sonder pour en redécouvrir les multiples facettes et richesses. 

L’image de la perle fine permet de comparer le Royaume à un marchand qui cherche et trouve une perle de grand prix (v.45-46). 
On a pris l’habitude de recevoir cette parabole comme un appel : un appel à chercher le royaume (voir en ce sens Mt 6,33), à se mettre en quête de Dieu, de son royaume et de sa justice… à l’image de ce marchand qui fait une trouvaille extraordinaire et qui vend tout ce qu’il a, pour acquérir ce qu’il considère d’un plus grand prix. 

Si cette lecture est intéressante, dans la mesure où elle nous a rappelle notre vocation : suivre le Christ, être des chercheurs… en quête de justice, d’amour de Dieu et du prochain, de spiritualité….  Je me demande si la parabole ne nous invite pas, en réalité, à renverser la perspective (?)

Voyons les choses autrement : 
Si cet homme qui cherche, était une image du Christ ? Si cette image du marchand qui parcourt villes et campagnes à la recherche de perles fines, n’était autre que Jésus ? 
Et si ces perles fines, c’étaient vous… moi… l’humanité… tout homme ? 

En effet, Jésus n’est-il pas comme ce riche marchand : celui qui a accepté de se dépouiller de toute sa gloire (Ph 2,7) pour posséder la perle que nous sommes ? N’est-il pas celui qui a accepté de tout lâcher, de tout quitter, d’abandonner ses prérogatives, de vendre tous ses biens, jusqu’à se donner lui-même, pour racheter la perle merveilleuse ? 

Vu sous cet angle, la parabole prend tout son sens : Jésus Christ est celui qui est venu rendre manifeste le royaume… il nous a révélé la présence et le projet de Dieu. 
Le fils de l’homme est ce marchand qui a tout vendu pour venir chercher l’inestimable pierre, tant aimée de Dieu, le chef d’œuvre de la création : vous… moi… tout homme. 

Le Royaume des cieux se déchiffre là : dans la folie de la Croix ! (1 Co 1, 18-25)… dans l’acte d’amour d’un homme qui a tout quitté, tout donné : ses dons, ses talents, sa vie toute entière, jusqu’à en mourir… pour dire l’incommensurable amour de Dieu pour l’humain… parce qu’il savait combien nous sommes précieux aux yeux du Père. 

* D’une certaine manière, la parabole du trésor caché dans le champ peut confirmer cette interprétation (v.44) : A l’image de l’homme qui a découvert un trésor caché dans le champ du monde… Jésus est celui qui, dans sa joie, a mis en vente tout ce qu’il avait, jusqu’à abandonner tout pouvoir, tout prestige, toute possession, pour acheter ce champ avec le trésor que nous sommes : vous… moi… tous les humains. 

C’est là un double mystère que ces paraboles nous dévoilent : l’amour gratuit de Dieu pour tous les hommes, manifesté par la vie et le don de soi de Jésus Christ ; et l’affirmation que nous sommes précieux aux yeux de Dieu et du Christ, au point que nous soyons comparés à un trésor… une perle d’une valeur inestimable. 

Cette double Bonne Nouvelle ne peut que nous conduire à l’émerveillement. 
Nous, qui parfois nous déconsidérons… nous, qui estimons, de temps à autres, être sans valeur, inintéressants, insignifiants (compte tenu de nos défauts ou de notre petitesse, de notre place infime dans l’univers)… l’Evangile vient nous dire : Détrompe toi, mon enfant ! Tu n’es pas rien, aux yeux de l’Eternel. Tu es si important… et tant aimé… que Dieu a envoyé son mandataire, son représentant, Jésus, pour manifester l’attachement qu’il a pour toi, pour t’acquérir à grand prix (cf. Jn 3,16). 

* En même temps, il ne faut pas cacher que cette Bonne Nouvelle pourrait être source de malentendu et même devenir malsaine : En l’entendant, nous pourrions en profiter pour nous gonfler d’orgueil, nous mettre au centre, à la première place. 
Elle pourrait nous rendre égocentriques et égoïstes, si nous n’entendions pas, en même temps, que le Christ nous appelle à le suivre… à considérer les autres, tous les autres humains, de la même façon : comme des perles et des trésors. 

En effet, si la parabole s’adresse à chacun de nous personnellement, elle nous invite aussi à tirer les conséquences, dans notre rapport à l’autre, de ce que Jésus dit de chacun d’entre nous.

Je m’explique : Par cette image… je comprends que le trésor que le Christ trouve, c’est moi… Je suis la perle fine, unique aux yeux de Dieu. Aussi, je dois savoir, au plus profond de moi, que rien ne peut me séparer de l’amour de Dieu (Rm 8,39)… que Dieu m’a déjà trouvé. 
En même temps… puisque ce message s’adresse aussi à toi, à vous, à l’autre… je comprends qu’il n’y a pas de perle solitaire. 
La perle que je suis, serait – à coup sûr – plus belle encore, plus sublime, si elle était attachée à beaucoup d’autres… si, liée aux autres, elles constituaient ensemble un merveilleux collier, une parure magnifique. 

C’est là qu’il faut laisser résonner la parabole dans toutes ses dimensions : 
Elle m’invite, en réalité, à faire comme Jésus… à découvrir la perle de grand prix qui se cache dans le visage de l’autre, dans le regard de chacun. 
C’est là que je suis invité à suivre les pas du Christ, à considérer que l’autre a en lui – comme j’ai en moi – un trésor caché, une dimension divine. 

Oui… c’est vrai… ce trésor est parfois bien caché en moi… et il a fallu toute la patience, le travail et l’amour du Christ, pour le trouver, le débusquer, pour l’arracher à la glaise.

Mais, ne suis-je pas appelé à faire de même ? A vivre de cet amour et de cette espérance, pour découvrir en chacun le trésor parfois bien dissimulé… englouti et enseveli dans la terre ?

* Pour ce faire, pour entrer dans ce chemin de la découverte de l’A/autre, Jésus nous montre la voie : 
Oser lâcher-prise, oser abandonner les faux trésors, les fausses sécurités… accepter d’ouvrir les mains, de lâcher les armes et les protections… en un mot, accepter de perdre… d'abandonner son petit ego… et de donner le meilleur de soi-même – car il s’agit bien dans cette parabole de vendre, d’abandonner ce qui est secondaire, de moindre valeur – pour venir chercher, acquérir, acheter ce qui est plus précieux : le trésor que constitue l’autre, la perle fine qui se trouve en chacun. 

Ainsi, en même temps qu’elles nous livrent une Bonne Nouvelle, ces paraboles nous mettent face à un choix : oser lâcher quelque chose (son orgueil, son bon droit, ses biens, son argent, ses créances, ses sécurités)… oser lâcher ce que, de toute façon, nous n’emporterons pas avec nous au-delà de cette existence… nous décentrer de nos trésors de pacotilles, de nos perles artificielles …. pour trouver l’autre, pour découvrir le véritable trésor qui se loge en chacun. 

A l’heure où notre société matérialiste, concentrée sur la quête d’avoir, la soif de possession, de compétition, de rentabilité…  est bien souvent prête à sacrifier l’humain, au profit de la loi du marché, de l’économie et de la technologie… au règne du chacun pour soi… il y a là un message à entendre :
L’Evangile nous invite, au contraire, à quitter, à lâcher, à abandonner ce qui, en réalité, est second… pour nous mettre en quête de l’essentiel : le trésor qui se trouve en l’autre comme en soi… la dimension relationnelle et spirituelle qui fait de nous des êtres humains, des sujets précieux, des perles fines. 

* Par ailleurs, l’Evangile nous redit que cette quête est source de joie (v.44) : 
A l’image du découvreur ou du marchand de la parabole, le Christ est venu manifester la présence et la joie du Royaume en trouvant, en chaque être humain croisé sur sa route, l’unique, la perle précieuse. 

Bien entendu, la joie du royaume rencontre toujours des résistances. La Joie n’exclut pas la Croix. Car la joie dont il s’agit, c’est celle de trouver l’autre, de relever, de partager, d’être juste. Cela n’a rien à voir avec l’euphorie passagère d’un plaisir égoïste, ni avec la satisfaction éphémère procurée par le pouvoir ou l’argent. 

Ainsi donc, aujourd’hui encore, l’Evangile nous offre cette promesse : la joie du Royaume est promise à celui ou à celle qui regarde son frère, sa sœur comme son semblable… (Paul dit même comme « supérieur » à soi (Ph 2,3))... qui découvre en lui, un trésor à mettre à jour, à reconnaître et à faire émerger…. qui fait tout pour faire surgir la beauté cachée en chacun. 

* En ce sens, un autre passage de l’évangile, peut nous éclairer (Mt 25, 31-46) : Dans une parabole du jugement dernier, nous entendons le roi des rois dire : toutes les fois que vous avez fait cela, que vous avez fait preuve d’accueil, de bienveillance et de bonté, envers l’un de ces plus petits parmi mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Mt 25,40).

Cette parabole vient rejoindre notre lecture d’aujourd’hui : 
Trouver la perle ou le trésor, c’est découvrir la dimension divine présente en l’autre, comme en soi… c’est reconnaître que chacun est précieux… car chacun est fils et fille de Dieu (Rm 8, 14-16), temple du saint Esprit (1 Co 3, 16-17), signe – et même présence – de Dieu pour ses frères et ses sœurs. 

* Je conclurai cette méditation grâce à la parabole de la graine de moutarde plantée dans le champ (v.31-32). Elle nous indique comment trouver ce chemin d’une croissance humaine et spirituelle pour soi et pour les autres. 

Dans cette image, le Royaume est comparé à un homme qui plante une graine minuscule qui va devenir la plus grande des plantes potagères. 

Nous pouvons entendre cela, comme le fait d’accepter de planter dans l’humus de notre existence cette petite graine afin qu’elle produise tout son potentiel de croissance. Nous comparons parfois cette graine à la Parole de Dieu ou à l’Esprit saint qui nous font croitre et grandir en humanité. 

Mais, il faut peut-être, ici aussi, renverser la perspective : 
Si cet homme qui plante la graine était Jésus Christ ? Et si nous étions, nous-mêmes, cette petite graine ? 
Cela voudrait dire que le Christ nous appelle à nous laisser semer « dans son propre champ », comme le texte le précise (v.31). 
En effet, l’homme de la parabole ne plante pas la graine de moutarde n’importe où, il l’a place dans son propre champ, pour qu’elle puisse pousser et croitre. 

Ainsi, pour devenir comme cette plante potagère, cet arbre, qui constitue un abri pour tous les oiseux du ciel, pour les humains, il faut nous laisser semer dans le champ du Christ, dans la terre de l’Evangile. 

Se laisser ensemencer : qu’est-ce que cela veut dire exactement ?
Selon l’idée que se faisaient les Anciens, une graine déposée sous terre, doit mourir, pour donner une plante et du fruit. C’est ce qu’explique le quatrième évangile : « Si le grain tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruit » (Jn 12,24).

Marc et Matthieu formuleront cette parole de Jésus autrement : « qui perdra sa vie, à cause de moi (et de l’Evangile), la sauvera » (Mc 8,35 ;  voir aussi Mt 10, 39 ; 16,25).

Il s’agit donc de placer notre existence dans le champ du Christ et de laisser mourir quelque chose en nous (nos préoccupations anciennes, nos soucis matériels, nos peurs, nos enfermements, nos anciennes mentalités), pour pouvoir laisser une nouvelle plante émerger, pour devenir de bons arbres (Mt 7,17-18), susceptibles d’accueillir les autres. 

Ici encore, l’Evangile nous rappelle que le Royaume est une dynamique de transformation, une puissance de vie prodigieuse qui est mise en route par un petit geste souvent caché et ignoré : le lâcher-prise, l’abandon, le don de soi… accepter de quitter, de perdre, d’abandonner nos préoccupations secondaires, nos sécurités, nos anciennes mentalités, notre logique du mérite… pour être vraiment libres… pour croitre de façon nouvelle dans le jardin de la grâce… pour pouvoir accueillir et reconnaître en chacun de nos frères et de nos sœurs, non pas un rival, un concurrent ou un profiteur, mais un être humain, aimé de Dieu... un oiseau du ciel, que je suis appelé à abriter, parce qu’il est mon frère, parce qu’il porte potentiellement en lui la petite lumière de la présence de Dieu.

* Alors, chers amis, souvenons-nous que le Royaume nous est donné (Lc 12,32)… que nous avons été trouvés par Jésus Christ. 
A sa suite, osons lâcher-prise et abandonner nos préjugés, nos anciennes mentalités… osons ouvrir les mains…. pour nous découvrir pauvres, vulnérables et frères en humanité devant le Seigneur : 

« Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5,8) ... ils verront Dieu dans le visage de leurs frères. 

Amen.