dimanche 20 septembre 2015

Mt 25, 14-30

Mt 25, 14-30
Lectures bibliques : Ga 6,  1-10 ; Mt 25, 14-30
Thématique : les serviteurs fidèles/confiants  ou la parabole des talents
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 20/09/15
(inspirée d’un commentaire d’Anselm Grün[1])

Nous connaissons bien cette fameuse parabole des talents :

Un homme – qui représente sans doute la figure du Christ – doit partir en voyage… partir de façon définitive. Avant son départ, il décide de rassembler ses serviteurs et de leur donner ses biens. Ce qu’il fait en donnant à chacun selon ses capacités.
Les deux premiers serviteurs utilisent alors les talents confiés et en gagnent autant par leur propre travail. Mais le troisième serviteur réagit différemment. Au lieu de faire fructifier le talent reçu, il cache l’argent dans un trou, sans l’utiliser. Il ne le considère pas comme étant « son talent », mais comme étant toujours la propriété de son maître (v.18 ; v.25).

Contre toute attente, longtemps après, le maître revient – la parabole évoque sans doute le retour du Christ. Le maître ne revient pas pour demander des comptes à ses serviteurs, mais pour prendre des nouvelles. Il entre alors en dialogue avec chacun des serviteurs et considère l’usage qui a été fait des talents donnés.

Bien sûr, le problème se pose quand vient le tour du troisième serviteur. Non seulement celui-là n’avait reçu qu’un seul talent, mais, de surcroit, il n’a pas su ou pas osé en faire usage. Il ne l’a jamais considéré comme étant vraiment à lui. Il parle au maître en lui disant « voici ton talent… tu as ton bien » (v.25) Et la parabole se concentre sur le sort de ce dernier, qui constitue pour l’évangéliste Matthieu un contre exemple de ce qu’il faut faire : ce troisième serviteur est présenté comme l’anti-type du croyant… D’ailleurs, les choses finissent mal pour lui : Non seulement, il perd tout ce qu’il a, mais il finit dehors… Il est mis à la porte.

Si le troisième serviteur est ainsi mal considéré, la question qui se pose est toute simple : qu’a-t-il fait pour en arriver là ?

A bien écouter l’apôtre Paul, dans l’épître aux Galates : « ce que l’homme sème, il le récoltera » (Ga 6,7) Autrement dit, ici, ce qui arrive à ce serviteur n’est pas le résultat d’une hypothétique punition divine, d’un jugement dernier, mais la conséquence de ses propres choix. L’homme doit supporter les conséquences de ses mauvais choix : il n’a pas accepté le seul talent qui lui était confié, alors inévitablement, celui-ci lui sera enlevé… car son attitude montre que dès le début, il a refusé ce don. Il n’a compris ni le projet de son maître, ni qu’il s’agissait d’un don.

A travers l’exemple de ce troisième serviteur, Matthieu veut nous faire percevoir les conséquences de nos refus… car il nous arrive, nous aussi, de refuser les cadeaux que la vie nous a donnés.
Si nous enterrons nos talents, d’une certaine manière, nous les refusons… nous refusons de vivre. Nous risquons alors de nous scléroser et d’être à côté de la plaque, comme ce troisième serviteur.

Le thème de cette parabole, c’est la peur et la confiance.
Pourquoi les deux premiers serviteurs sont-ils loués et récompensés ? Non pas à cause de ce qu’ils ont fait, ni de leur habileté. Ils ne font que présenter au maître d’autres talents : des talents obtenus grâce à l’usage des talents reçus.
S’ils sont félicités par le maître, c’est pour leur confiance :
En utilisant les talents offerts, en les acceptant et en osant les utiliser, ils ont réussi à développer d’autres talents, grâce à leur confiance.
Au contraire, reculant devant le risque, le troisième serviteur a enterré son talent.

La parabole nous donne plusieurs raisons susceptibles d’expliquer l’attitude du dernier serviteur :

- D’abord, tout montre – comme je le disais – qu’il n’a pas compris l’intention de son maître. Il n’a pas reçu ce talent comme un don, comme un cadeau… mais comme une charge, dont il s’est empressé de se débarrasser en l’enfouissant dans la terre.
Cette attitude tient à son image de Dieu : « Maître – dit-il – je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ; par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien. » (v.24-25)

Ce qui motive son comportement, c’est la peur, la méfiance… c’est-à-dire, le contraire de la confiance. Ce serviteur était paralysé par son image de Dieu : celle d’un Dieu juge capable de punir… d’un maître sévère qui ne laisse passer aucune faute.

La réponse du maître est sans équivoque : avec ce genre de représentation mentale de Dieu, le serviteur ne peut que récolter les fruits de son angoisse… des fruits amers !
C’est ce que Jésus fait comprendre à ses auditeurs :
«  Si tu as une image aussi négative de Dieu, si tu te le représente comme un comptable pointilleux, un Dieu despotique qui récolte où il n’a pas semé, ta vie est dores et déjà un enfer : elle est dores et déjà "pleurs et grincements de dents". Si tu as peur de Dieu, cette peur te paralyse et t’empêche de vivre. Une image morbide de Dieu ne peut que te rendre malade ».

- La deuxième raison qu’a ce serviteur d’enterrer son talent, c’est le souci de sécurité.
En effet, comparé aux autres qui ont reçu davantage (2 et 5 talents), il est possible que le troisième serviteur se soit senti défavorisé. En se comparant, il a non seulement refusé son sort, parce qu’il l’estimait inférieur, mais il a eu peur. Il n’a pas voulu perdre le peu qu’il avait. Ne voulant commettre aucune faute, voulant éviter toute critique, il s’est employé à conserver son bien sans y toucher.

Mais, la parabole montre qu’il aurait mieux fait de ne pas se comparer aux autres, ni de se laisser dominer par la peur.
C’est justement parce qu’il n’a voulu faire aucune faute, qu’il a tout faux.
On ne peut pas enfermer la vie sous cloche ou dans la terre, pour la garder intacte. Elle est faite pour être donnée, risquée, vécue.
Parce qu’il a voulu tout contrôler, ce dernier serviteur a perdu le contrôle de sa vie. Il tenait à lui-même et à son talent, et voilà qu’il finit par tout perdre.

Le maître le qualifie de « mauvais » et « fainéant », selon la traduction généralement admise ; en fait il faut lire non pas « paresseux », mais « craintif, peureux ». C’est par crainte qu'il n'a rien entrepris ; il était trop hésitant et indécis. Le maître lui reproche de n'avoir pas agi autrement en dépit de la mauvaise image qu'il avait de sa sévérité ; il aurait pu tout au moins déposer ­son argent chez un prêteur, et en percevoir les intérêts.
Mais cet homme s'est montré incapable de gérer son avoir, et c'est pourquoi son talent lui sera retiré et ira au premier serviteur (qui lui avait accepté avec foi les dons reçus).

Cette parabole se veut provocante. Elle est en fait une invitation à vivre dans la confiance et non dans la crainte.
Celui qui veille anxieusement à ne faire aucune faute finit par tout faire de travers : il se ménage lui-même une vie dans l’enfer de la peur. Il se détruit lui-même et se prive de la vie, en refusant celle qu’il a.

Au-delà de la leçon qu’on peut tirer de cette parabole, il faut préciser que cette histoire de talents, avec ses conséquences pour le 3ème serviteur, provoque souvent l'irritation des lecteurs.
A la première lecture, on éprouve de la compassion pour ce serviteur… même un sentiment d’injustice : de toute façon – se dit-on – il était déjà désavantagé et n’y pouvait rien. Et finalement on lui prend tout. Ça paraît contestable !

Il me semble que si nous éprouvons de la compassion pour ce serviteur, c’est que nous pouvons nous identifier à lui.
Bien souvent, face aux difficultés, il nous arrive de nous décourager, de perdre confiance ou de nous dévaloriser. La vie peut parfois nous paraître injuste. Et quand c’est le cas, nous avons tendance à nous apitoyer sur nous-mêmes.

Mais, Jésus nous invite à adopter une autre attitude. Avec cette parabole, il vient nous secouer.
En fait, il chasse nos découragements et notre peur, par la peur, en nous en montrant les effets néfastes pour nous mêmes. Il veut que nous reprenions le chemin de la confiance et de l’amour.

Nous pouvons le comprendre à travers une situation concrète :
Dans un ouvrage, un psychologue raconte son expérience avec une femme qu’il suivait et qui ne voyait en elle que des aspects négatifs. Rien n’allait. Elle se dévalorisait constamment. Plus le psychologue essayait d’être constructif et de lui montrer ses côtés positifs, plus elle sombrait dans le défaitisme et le pessimisme vis-à-vis d’elle-même.
Il eu alors une idée lumineuse. Il décida de renchérir tous les propos négatifs de sa patiente. Celle-ci finit pas se révolter : « Mais comment pouvez-vous dire cela de moi ? »

Cette histoire nous montre que des personnes ont parfois une attitude mentale désastreuse à l’égard d’elle-même. Cultivant le négatif dans leur tête, elles finissent par créer et induire ce négatif dans leur vie concrète… comme si leurs pensées avaient peu à peu forgé leur réalité.
Or, en accentuant cette attitude négative, en la renforçant dans le dialogue, paradoxalement, ce psychologue a fini par faire comprendre à cette femme à quel point sa vision était faussée et contreproductive.

Il faut se demander si Jésus ne fait pas la même chose dans cette parabole à travers ce qui arrive à ce troisième serviteur.
Les conséquences de son attitude, de sa peur, sont désastreuses pour lui-même.

En nous montrant les conséquences de la peur, Jésus cherche à susciter la confiance de ses auditeurs. En dépeignant nos faiblesses, il cherche à nous faire réagir et à nous faire découvrir les forces qui sont en nous, les talents que Dieu nous donne pour rebondir dans la vie.

La question n’est pas de savoir si ce qui arrive à ce troisième serviteur est juste ou non… (de toute façon, dans la vraie vie chacun reçoit des talents différents)… mais de se demander si ce serviteur ne récolte pas en grande partie ce qu’il a lui-même semé.
En l’occurrence n’ayant rien osé faire de ses semences (de ses dons, de ses talents, de ses charismes) sa récolte est nulle, égale à zéro. Il subit les résultats de sa peur de vivre.

Pour éviter de reproduire ce genre d’attitude, Jésus prescrit à ses auditeurs la confiance en la vie, la confiance en Dieu !

Celui qui s’apitoie sur lui-même doit ouvrir les yeux, cesser de se crisper sur sa personne et trouver le courage de vivre sa vie, en s’appuyant sur les dons qu’il a reçu de Dieu.

Nous avons tous reçu des talents, chacun à notre manière nous avons quelque chose à recevoir, à cultiver et à offrir dans notre vie… Dieu nous fait confiance pour découvrir et faire croître ce qui est enfoui en nous… afin d’en tirer de nouveaux talents… à partager avec nos frères.

* Pour conclure cette méditation, je voudrais m’arrêter avec vous sur ce que dit le maître aux deux premiers serviteurs.
Nous avons vu que ceux-ci ont accepté ce qui leur était offert et fait confiance à leur maître. Lorsque celui-ci les félicite, il met en avant leur « bonté » et leur « fidélité ».

En grec, le mot « fidélité » a la même racine que le mot « foi », « confiance ».

« La fidélité est un sentiment qui s'éprouve dans l'absence et qui consiste à inventer des voies inédites pour multiplier les dons reçus. Elle n'a rien d'une sorte d'attentisme paralysé ou d'un conservatisme mal placé qui laisse les choses dans l'état ancien.
La fidélité consiste à deviner les intentions du maître et à prouver que l'on entretient une juste relation avec lui par des actions concrètes.
Elle consiste ­à se mettre à la place du maître et à agir comme lui. C'est une attitude pleine d'amour car c'est une attitude qui fait sortir de soi [de son égo] pour chercher à agir comme un autre.
Être fidèle au maître, c'est entrer dans ses voies, tenter de penser comme lui, agir comme il agirait, [c’est-à-dire avec confiance, amour et bienveillance.] »[2]  

Amen.




[1] Anselm Grün, Jésus, le maître du salut, Evangile de Matthieu, Bayard, p.115-119.
[2] Régis Burnet, Paroles de la Bible, Au commencement était le verbe, Seuil, p.166.