dimanche 3 janvier 2016

Mt 2

Mt 2
Lectures bibliques : Es 2, 2-3 ; Es 60, 1-6 ; Mt 2, 1-23
Thématique : Jésus, lumière du monde / Être en quête de la vraie lumière, comme les mages
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 03/01/15
(Inspirée d’une méditation d’Anselm Grün)

* En ce jour de fête de l’épiphanie, l’Eglise a pris l’habitude de lire ce passage évangélique qui raconte le périple des mages jusqu’à Bethléem où se trouvait l’enfant Jésus.

Le mot « épiphanie » signifie « manifestation » ou « apparition ».
A l’image d’un nouvel astre lumineux apparu dans le ciel, il s’agit de rappeler l’événement de la manifestation de la lumière qu’est, pour nous, la venue de Jésus, le Christ, qui vient éclairer et illuminer notre route.

* Qui sont ces mages venus d’Orient, guidés par une étoile ?
Ce sont vraisemblablement des astrologues, des observateurs du ciel étoilé, dont les signes ont toujours impressionné les hommes.

Leur question « Où est le nouveau-né, roi des Juifs ? » montre que ce sont des païens.
Des Israélites auraient dit le « roi d’Israël » et non le « roi des Juifs ». Mais, ici, l’évangéliste Matthieu sait très bien à quoi fait référence le titre de « roi des Juifs ». C’est, en effet, une des causes du procès et de la condamnation à mort de Jésus. Un titre qui aurait même figuré sur la Croix lors de son supplice (cf. Mt 27, 11.29.37). Il s’agit donc d’un élément préfiguratif qui inscrit, dans le récit de l’enfance, la Passion future de Jésus.

C’est une manière de décliner son identité dès le début de l’évangile : Jésus est le Messie tant attendu… pas seulement celui des Juifs… mais un sauveur pour tous les humains, y compris les païens.

D’ailleurs, il y a une certaine ironie dans notre passage. Ce sont, en effet, des mages, des païens, qui indique à Hérode la naissance d’un nouveau roi pour Israël, alors que le roi de Judée Hérode, est entouré de scribes, c’est-à-dire de spécialistes qui gardent les Ecritures hébraïques et savent les interpréter.
Or, ces spécialistes du Judaïsme n’ont visiblement pas été capables de reconnaître les signes de la venue du Messie, ni de faire le moindre pas en direction de Bethléem pour accueillir leur futur roi. Ce qui révèle un certain aveuglement de leur part… peut-être même une lassitude ou un enfermement dans leurs habitudes et leurs traditions… un manque de discernement et d’ouverture d’esprit.

Cela prouve – en tout cas – que la connaissance des Ecritures ne suffit pas, pour que nous nous mettions en accord avec les évènements de Dieu.
Il faut, d’une part, savoir être attentif aux signes des temps, de la création ou de la société qui nous environnent – certains diraient être attentif aux coïncidences, aux occasions de l’histoire et au langage silencieux des évènements – et, d’autre part, savoir interpréter ces signes, ainsi que les Ecritures, lorsqu’ils signifient et attestent la présence de l’Esprit Dieu, autour de nous.

Les Ecritures, ici, permettent de vérifier l’intuition des mages, de ces étrangers païens ou peut-être zoroastriens, c’est-à-dire membres d’une autre religion venue de Perse.

Il est intéressant de noter que les mages ne montent pas directement jusqu’à Bethléem, ils s’arrêtent à Jérusalem. Autrement dit, il leur faut la médiation d’Israël qui a reçu la révélation de Dieu (cf. Es 2,3), pour vérifier leurs observations (cf. Mt 2, 5 qui s’appuie sur Mi 5,1).
C’est dans la conjonction entre l’étoile, apparue aux Gentils, et la Parole, gardée par Israël, qu’il est possible de reconnaître l’événement du Messie.

* Les mages – donc – ont vu son étoile se lever en Orient, quand elle commençait à poindre.
Les Anciens croyaient qu’à la naissance d’un homme une étoile s’allumait dans le ciel, d’autant plus s’il s’agissait d’un grand homme ou d’un roi, comme par exemple Alexandre le Grand.
Les Israelites eux-mêmes, selon l’oracle d’un prophète « étranger », attendaient le Messie comme un « astre » qui devrait surgir de Jacob.
La prophétie de Balaam, dans le livre des Nombre (cf. Nb 24, 17 - TM) donne ceci : « Une étoile point de Jacob et un sceptre surgit d'Israël ». Mais, dans la traduction grecque de la Septante (LXX), vraisemblablement connue de l’évangéliste Matthieu, le mot « sceptre » a été remplacé par le mot « homme ». Ce qui révèle une attente messianique forte. Ce qu’attestent également les targoumim araméens, qui offrent le reflet d’une interprétation rabbinique de la Bible et qui traduisent : « Quand le roi puissant de la maison de Jacob régnera, et quand le Messie, le sceptre puissant d'Israël, sera oint… ».

Ces questions de traduction et d’interprétation montrent que les scribes pouvaient interpréter de façon dynastique et messianique un oracle qui autrefois visait sans doute le roi David (vainqueur sur Moab / cf. 2 S 8,2). En tout cas, l’attente du messie était très forte à l’époque de Jésus.

Il faut se rappeler cet arrière-fond pour ne pas prendre trop à la lettre « l’étoile » dont parle Matthieu. Il s’agit sans doute d’une figure messianique !
D’autant qu’il est question ici d’un astre qui apparaît, qui se déplace et qui s’arrête en un lieu précis. Ce qui semble plus qu’étonnant s’il est question d’une étoile, mais moins surprenant si on parle d’une personne.

On peut donc avoir une lecture symbolique de ce récit de l’épiphanie.
Il préfigure, avant tout, l’histoire d’un messie, « roi des Juifs », en qui, paradoxalement, croiront plus les Gentils que les Juifs qui l’attendaient et à qui il était d’abord destiné.

D’autre part, le récit met en avant la grande joie des mages à la vue de l’astre, lorsqu’ils découvrent en Jésus celui qui sera la lumière du monde.

Pour autant, certains pensent que ce récit n’est pas seulement légendaire, mais qu’il a un ancrage historique.
Les mages étaient vraisemblablement à l’origine des prêtres perses, qui étaient en même temps des astrologues, des devins et des sages, qui auraient réellement découvert une étoile.
Les astronomes font état d’une conjonction de Jupiter et Saturne dans la constellation des Poissons en l'an 7 avant notre ère. Jupiter étant l'astre de la royauté et Saturne celui de la Palestine, les astrologues babyloniens pouvaient très bien voir là le signe d'une naissance royale en Israël. Ils se rendent alors à Jérusalem et demandent : « Où est le nouveau-né, roi des Juifs ? ». Malheureusement, ils tombent sur Hérode, un tyran cruel et sanguinaire, qui fit – paraît-il – exécuter ses propres fils, soupçonnés de vouloir le trahir.
Alors que Jérusalem attend avec espoir le roi qui doit venir la libérer, le puissant Hérode a peur du nouveau-né, en qui il voit un rival, un futur concurrent.
Les mages, chargés par Hérode de faire des recherches minutieuses au sujet de l’enfant, se dispensent de l’avertir après l’avoir trouvé, ayant discerné le projet criminel du tyran.

* Quoi qu’il en soit, que ce récit soit légendaire ou historique, ce n’est pas là l’essentiel. Ce qui est important, c’est de comprendre pourquoi Matthieu raconte cette histoire.
Pour lui, c’est évident : Jésus est le porteur de l’Esprit de Dieu, celui qui sera lumière du monde (Jn 1, 9 ; Jn 8, 12), lumière pour éclairer les nations (Lc 2, 32). Il invite ses lecteurs à le reconnaître avec lui.

L’évangile nous appelle à reconnaître la vraie lumière : celle qui délivre de nos ténèbres et nous apporte le salut… celle qui nourrit, qui guérit, qui donne sens à notre existence et notre espérance. 

Si Jésus Christ, le porteur de l’Esprit de Dieu, est pour nous cette lumière, cela signifie que nous sommes invités à nous approcher de lui, à nous laisser transformer par l’Esprit de Dieu, afin de devenir, à notre tour, « enfants de lumière » – comme le dira l’apôtre Paul (cf. Ep 5,8) – … afin que nous puissions, nous aussi, rayonner et faire connaître aux autres la source de cette lumière qui nous habite, lorsque Dieu règne en nous (cf. Mt 5, 14ss).

* Par ailleurs, toute une légende est née autour des personnages des mages, de ces trois étrangers et de leur biographie. Elle a identifié leur cheminement à notre pèlerinage à travers l’existence :

Tout comme eux, nous suivons, nous aussi, l’étoile de notre aspiration : elle se lève à l’horizon de notre cœur, pour nous conduire au but, après maints détours, jusqu’à la maison où nous serons vraiment chez nous.

La question est de savoir quelle est pour nous cette étoile qui nous fait briller les yeux ?
Aspirer à plus d’avoir ou de pouvoir ? (comme la société nous y invite) ou davantage, aspirer à une vrai connaissance ? ; à notre vrai Soi ; à la connaissance de Dieu ; au fait d’avoir des relations épanouie avec les autres ; parvenir à notre accomplissement ; à l’illumination ; etc. ???
Quelle est notre étoile ? Qu’est-ce qui nous guide ?

La légende a changé les trois mages en rois, un jeune, un vieux et un noir. Peut-être pour signifier que l’être humain doit se mettre tout entier en chemin – avec tout ce qu’il est – pour trouver l’enfant dans la crèche et l’adorer… pour accéder à son vrai Soi en communion avec Dieu…. pour découvrir la part humble et lumineuse de soi même, libérée de la puissance de l’égo.

S’étant prosternés devant l’enfant, les mages ont atteint le but de leur pèlerinage et de leur vie. Ils ont atteint la joie véritable.

Serait-ce un message pour nous rappeler que la véritable joie n’est accessible qu’aux humbles ? N’est-ce pas d’ailleurs un enseignement que rappellera aussi Jésus : « Heureux les pauvres de cœur, les pauvres en eux-mêmes, le royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3).

Les trois rois ouvrent alors leurs cœurs et leurs « cassettes » renfermant leurs trésors.
Ils offrent au nouveau-né de l’or, de l’encens et de la myrrhe.
L’or et l’encens correspondent aux dons mentionnés par Esaïe (cf. Es 60,6) ; ces trois substances étaient offertes au dieu Soleil. En Jésus Christ, le vrai Soleil s’est levé, la lumière du monde.

Les Pères de l'Église ont donné une interprétation symbolique de ces cadeaux : l'or est reconnaissance de l'enfant dans la crèche en tant que vrai roi, l'encens est offert à sa divinité, et la myrrhe évoque sa mort sur la croix.

On peut également dire que ces trois dons représentent ceux que nous devons faire à Jésus, en tant que Christ.
L'or représente notre amour, l'encens notre ardente aspiration, et la myrrhe nos souffrances et nos blessures. Tout cela, nous le possédons, il nous suffit de l'apporter à la crèche, c’est-à-dire de les confier et les abandonner au Christ.

La myrrhe n'évoque pas seulement la souffrance mais aussi, en tant que plante médicinale, la guérison de nos blessures.
Quand nous nous présentons tels que nous sommes au Christ, nos blessures s’apaisent et notre désir atteint son but.

Nous ne sommes pas seuls à apporter l'amour : A travers l’enfant appelé « Emmanuel » (Dieu avec nous), nous faisons l’expérience de l’amour incarné de Dieu.
En ce monde, où nous sommes des étrangers, pèlerins de passage sur cette terre, où nous n’avons pas réellement de toit définitif, où nous connaissons la fragilité et la précarité de toute chose, y compris de notre habitation corporelle et terrestre, nous avons l’assurance d’être accueillis tels que nous sommes par le Seigneur.
C’est là la seule véritable certitude qui nous donne courage et confiance : celle de l’amour de Dieu… amour lumineux, manifesté en Jésus Christ.

* Le récit de l’adoration des mages se poursuit par la fuite en Egypte et le massacre des Innocents, ordonné par Hérode.

Cet épisode n’est attesté nulle part ailleurs que dans l’évangile selon Matthieu. Selon la plupart des exégètes et des historiens, il a peu de vraisemblance historique.
Dans les faits, Matthieu fait sans doute implicitement référence, ici, à un autre événement plus tardif : à la destruction de Jérusalem en 70 après Jésus Christ… destruction qui fut un vrai « massacre des innocents ».

Il semble que Matthieu choisit volontairement de placer cet événement au début de l’évangile en raison de son sens, comme une préfiguration de ce qui va arriver aux enfants des Juifs qui ont refusé le Messie et participé à sa crucifixion (cf. les paroles terribles de Mt 27,25), mais qui résulte, en réalité, de le fin de la guerre, de l’écrasement de la révolte des Juifs zélotes par les Romains, aboutissant à la destruction du temple, au massacre de la population juive et à l’incendie de la ville de Jérusalem.

En plaçant cet événement au début de son évangile, Matthieu peut présenter Jésus comme le nouveau Moïse… tout en rappelant la barbarie du pouvoir politique.
D’une certaine manière, l’enfance de Jésus est racontée ici en parallèle à celle de Moïse :

Comme Moïse avait été sauvé de la persécution de Pharaon, qui avait décidé de faire mourir tous les enfants mâles des Hébreux, Joseph est averti en songe de l’imminence d’un danger mortel concernant Jésus. Hérode, étant inquiet de la prophétie des astrologues annonçant la naissance d'un libérateur d’Israël, il a décidé de tuer tous les jeunes enfants.

Comme Moïse, Jésus est obligé de fuir à l'étranger jusqu'à ce que Dieu le rappelle.
Certes, l'Égypte était le refuge des Israélites, mais aussi un pays soumis à l’influence d’autres religions, d’autres traditions et d’autres sagesses. Ce qui permettra sans doute à Jésus de s’approprier sa propre tradition avec des yeux ouverts et un Esprit novateur.

Autrement dit, Jésus ne naît pas dans un monde intact ; autour de lui, il n’y a que meurtres, violences, intrigues des puissants, bannissements et malheur.
Il est obligé de fuir à l’étranger et d’y vivre en « réfugié » - nous dirions aujourd'hui : en « demandeur d’asile », dans un monde qui fait pense­r au nôtre.

C’est pourtant au cœur de cette existence humaine, au milieu des épreuves, que Dieu a choisi de révéler sa présence lumineuse, en Jésus Christ.

Dieu ne choisit pas de se manifester à travers la voix des puissants de ce monde, mais de manifester sa grâce dans ce qui est humble et faible : un enfant dans une crèche, pour manifester son amour aux hommes et les appeler à naître à une vie nouvelle, où se manifeste enfin la fraternité, la justice et la paix.

* En ce début d’année, en ce temps de vœux… je vous souhaite à toutes et à tous une année lumineuse, une année de transformation, d’accomplissement et d’épanouissement, sous l’action de l’Esprit de Dieu.
Que cette année fasse de vous… de nous… des mages en quête de la véritable étoile… des mages en mouvement, animés du dynamisme du marcheur, du randonneur, en quête de lumière, pour aller vers eux-mêmes et vers les autres… pour offrir à ceux qui nous entourent nos dons les meilleurs : notre amour et notre générosité. 

Que la joie des mages nous anime, et fasse vaciller nos soucis, nos inquiétudes et nos peurs.
Guidés par la lumière, portés par la foi du Christ, soyons, nous aussi, saisis et rayonnants d’une grande joie !


Amen.