dimanche 22 mai 2016

Mc 5, 24-34

Lecture biblique : Mc  5, 24-34
Thématique : Accepter de s’abandonner dans la confiance en Dieu : un chemin de guérison
Prédication de Pascal LEFEBVRE (inspirée en grande partie d’une méditation d’Anselm Grün), Marmande, le 22/05/15.

Mc 5, 24-34 : [Jésus s'en alla avec Jaïros]. Une grande foule le suivait et le pressait de toutes parts.
25Or il y avait là une femme atteinte d'une perte de sang depuis douze ans. 26Elle avait beaucoup souffert du fait de nombreux médecins, et elle avait dépensé tout ce qu'elle possédait sans en tirer aucun avantage ; au contraire, son état avait plutôt empiré. 27Ayant entendu parler de Jésus, elle vint dans la foule, par-derrière, et toucha son vêtement. 28Car elle disait : Si je touche ne serait-ce que ses vêtements, je serai sauvée ! 29Aussitôt sa perte de sang s'arrêta, et elle sut, dans son corps, qu'elle était guérie de son mal.
30Jésus sut aussitôt, en lui-même, qu'une force était sortie de lui. Il se retourna dans la foule et se mit à dire : Qui a touché mes vêtements ? 31Ses disciples lui disaient : Tu vois la foule qui te presse de toutes parts, et tu dis : « Qui m'a touché ? » 32Mais il regardait autour de lui pour voir celle qui avait fait cela. 33Sachant ce qui lui était arrivé, la femme, tremblant de peur, vint se jeter à ses pieds et lui dit toute la vérité. 34Mais il lui dit : Ma fille, ta foi t'a sauvée ; va en paix et sois guérie de ton mal.

* Dans le Nouveau Testament, l’épisode racontant la rencontre entre Jésus et une femme malade, souffrant d’hémorragies, est troublante (voir Mc 5, 24-34). En lisant ce récit, on peut se demander ce qui permet la guérison de cette personne : est-ce un miracle « surnaturel » inexplicable ? Est-ce une force mystérieuse, une puissance de guérison qui émanerait de Jésus ? Ou est-ce la foi de cette femme ?

Deux explications nous sont données :
- Le point de vue du narrateur, de l’évangéliste Marc, c’est que Jésus est une personne hors du commun qui possède une sorte de force magnétique, un pouvoir exceptionnel de guérison. Ainsi, nous dit-il : « Jésus s’aperçut qu’une force était sorti de lui » et de ce fait, il demande qui a touché ses vêtements autour de lui.

- Mais, par la suite, une autre explication nous est donnée par Jésus lui-même. Après que la femme se soit livrée en vérité à Jésus, lui faisant part de son mal et de son intention (son désir de guérison), le maître lui dit : « Ma fille, ta foi t’a sauvé ; va en paix et sois guérie de ton mal ».
En lui disant ces mots, Jésus la voit vraiment. Il établit une relation avec elle et l’appelle « ma fille ». Il joue, pour ainsi dire, le rôle de père (par son écoute et le désir de vie et de dépassement qu’il stimule en elle) et lui donne le courage de voir sa propre vie telle qu’elle est. Il la reconnaît comme une personne à part entière, dans sa dignité. Jésus la renvoie simplement à son désir et à sa foi. Elle a en elle la foi et la confiance, une source à laquelle elle peut puiser. C’est là en réalité l’origine et le moteur de sa guérison : la foi est « une puissance de vie ». Par le mouvement de confiance que Jésus a suscité en elle, dans son intériorité – et qui s’est traduit par un mouvement extérieur jusqu’à toucher le vêtement du maître – elle a pu s’ouvrir à l’action positive et salutaire de Dieu dans son esprit et son corps.

En d’autres termes, la confiance que cette femme a en Jésus – en l’amour de Dieu émanant de Jésus (comme un Souffle vital capable d’agir en elle pour la libérer et la soigner) – c’est là la source véritable de sa guérison.

Autrement dit, cet épisode nous révèle (ou nous rappelle) que chaque être humain dispose en lui-même d’une potentialité de vie extraordinaire et de ressources cachées : pour les activer, la confiance est nécessaire : confiance en la confiance, confiance que « tout est possible pour celui qui croit » (Mc 9,23), que Dieu qui Esprit, Amour et Source de vie peut agir comme une force de guérison dans notre intériorité, pour nous libérer et nous ouvrir à la vie.
Une seule condition pour activer en soi cette puissance de vie : l’ouverture à la foi, accepter de s’en remettre à un Autre, avoir pleinement confiance en l’amour de Dieu pour nous … en cet amour susceptible d’agir comme un Souffle qui traverse notre existence pour la relever… comme une énergie dynamisante capable de nous transformer.

En bref, le seul travail de l’humain est de parvenir à faire comme cette petite femme : nous ouvrir à la dimension spirituelle de la vie, pour nous mettre au diapason de notre vrai Soi, de notre être intérieur uni à Dieu, c’est-à-dire en harmonie avec soi-même.

Dieu est un Souffle qui peut agir en nous, nous traverser et nous soulever, pour autant que nous acceptions de lâcher notre égo (notre petite voie intérieure qui veut tout maîtriser, nos préoccupations egocentriques et nos peurs, ainsi que l’image que nous construisons de nous-mêmes et que nous souhaitons montrer aux autres)… et pour autant que nous acceptions de nous ouvrir à Lui et de Lui faire vraiment confiance.
« Sois sans crainte, aie seulement confiance ! » (Mc 5, 36) : tel est l’appel que Jésus nous adresse, car – dit-il – le Père (l’énergie-Père) peut agir en nous : Il nous aime, nous connaît et sait ce dont nous avons besoin ! (Mt 6,8 ; 6,32 ; 7,11).
En d’autres termes, Jésus nous invite à lâcher-prise pour nous confier à Dieu dans la méditation et la prière !

* Bien sûr, Tout ça est beau – diront certains – mais ce n’est pas si facile que ça « la confiance inconditionnelle » ! Accepter de ne pas seulement compter sur soi-même et ses propres forces, lâcher son égo et accepter dans une certaine mesure de perdre le contrôle, en faisant confiance à un Autre : tout cela n’est pas si simple !... surtout dans une société individualiste comme la nôtre, où le mot d’ordre est l’autonomie, l’indépendance et la réussite personnelle.

Notre épisode est donc très intéressant de ce point de vue, car c’est justement ce que va accomplir la femme affligée de pertes de sang. L’occasion lui est donnée de rencontrer Jésus : elle va la saisir, pour changer de manière de faire et de comportement. Je vous livre l’analyse du théologien Anselm Grün :

« En chemin, [Jésus] rencontre une femme affligée depuis douze ans d'un « écoulement de sang ». […] Ce nombre douze peut être interprété symboliquement. Il exprime la complétude de l'être humain et sa capacité relationnelle. L'homme n'accède a sa vérité que s'il est capable de relations ; […] [Or, cette femme en semble incapable… d’autant qu’elle souffre de pertes de sang, ce qui la rend « impure » aux yeux de son entourage.

Dans les faits] la femme voudrait établir des relations, mais elle n'y parvient pas parce qu'elle s'y prend mal : elle ne donne, ne se dépense que pour obtenir qu'on se tourne vers elle. Donner son sang, c'est donner sa force, sa vitalité, mais seulement pour être aimée et reconnue des autres, or elle ne fait que perdre des forces ; elle donne beaucoup parce qu'elle a besoin de beaucoup.
Elle dépense aussi son avoir pour se soigner. La fortune, l'argent, renvoient toujours dans un rêve aux aptitudes et possibilités du sujet. Nous développons tous cette tendance : nous apprenons dans l'effort, mais seulement pour être reconnus par les autres. Ce faisant, nous sentons bien aussi que nous n'y trouvons pas notre compte et que finalement nous nous retrouvons vidés de notre substance.

La situation de cette femme change quand elle cesse de donner et touche simplement le manteau de Jésus ; elle prend ainsi quelque chose de lui : sa spiritualité, son rapport avec Dieu.
Elle ne donne plus pour recevoir [pour être reconnue et respectée], elle prend seulement ce dont elle a besoin et, prenant l'essentiel, elle reçoit à son tour, elle est guérie. Elle a perçu la force qui émane de Jésus, bien qu'elle n'ait osé l'approcher que par-derrière ; maintenant, ce qui était secret doit être abordé en face. Elle doit affronter sa maladie et sa guérison, dire toute la vérité.
Elle se sent alors acceptée, non seulement dans son corps mais encore dans tout son être, sa féminité, l'histoire de sa vie. Sentant le rayonnement de Jésus, elle prend confiance et peut lui exprimer ouvertement son tourment.

Sa situation n'était assurément pas facile dans une société masculine devenue impure à cause d'elle ; celui qui touchait une femme dans cet état devenait lui-même impur et devait se soumettre aux rites de purification. Mais Jésus la relève : « Ma fille, ta confiance t'a sauvée. Va en paix, sois délivrée de ton [mal] » (5,34). En lui adressant ainsi la parole, il ne la traite pas en étrangère, mais établit avec elle une relation de familiarité et lui confirme qu'elle a fait ce qu'il lui fallait faire.

Quand elle ne donnait que pour attirer l'attention, elle n'avait pas la foi ; elle voulait tout [contrôler, tout] accomplir par elle-même et ne pouvait qu'aller à sa perte.
Désormais elle fait confiance à Jésus et prend de lui ce dont elle a besoin pour vivre ; ainsi elle guérit et retrouve sa dignité. »[1]

* Ainsi donc, l’histoire de cette femme nous montre que la foi est un chemin de lâcher-prise et de confiance. Accepter de trouver le salut – la guérison – non pas seulement par soi-même, par ses propres forces, mais à l’extérieur de soi ; accepter de demander l’aide de Dieu et le laisser agir en soi ; se tourner en toute confiance vers Celui qui nous aime tel que l’on est, sans condition… et qui peut agir dans notre intériorité, pour autant que nous le laissions faire : Tel est le chemin du salut proposé par le Christ.  

Amen.



[1] Cf. Anselm Grün, Jésus, Le chemin de la liberté, Evangile de Marc, Ed. Bayard, p. 66-68.