dimanche 5 mars 2017

Mc 7,31 - 8,10

Lecture biblique : Mc 7,31 – 8,10
Thématique : Guérir
Prédication, reprise en grande partie d’une méditation de Jean-Marc Babut[1]
Marmande, le 05/03/17

* Qu’est-ce que l’Évangile ?
Une Bonne Nouvelle… plus précisément, la Bonne Nouvelle d’une guérison.

Pour l’évangéliste Marc, c’est là quelque chose de tout à fait essentiel.
Depuis le début de son récit, dans les sept premiers chapitres, il n’a cessé de présenter Jésus comme quelqu’un qui va à la rencontre des humains et qui soulage leurs détresses et leurs souffrances.

Nous pouvons penser, par exemple, au possédé de Capharnaüm, à tous les malades et les infirmes qu’on lui amène aussitôt après la fin du sabbat, au lépreux qu’il nettoie de sa lèpre, au paralysé à qui il rend sa liberté de mouvements, etc.

Jésus n’offre pas seulement une guérison physique, mais aussi spirituelle et sociale, en permettant, par exemple, au péager Lévi – exclu par ses contemporains, à cause de sa fonction de collecteur de taxes, collaborateur de l’occupant romain – en lui permettant de venir à sa suite, en le guérissant de sa solitude et de son isolement.

­« Nous passons en général bien vite sur ces guérisons opérées par Jésus, ne sachant pas trop qu'en penser, ni qu'en faire ?
Mais elles tiennent tant de place dans son activité qu'on ne peut les négliger sans amputer l'Évangile d'une part essentielle.
Qu'est-ce que cela veut dire pour nous d'être les disciples de Celui qui guérit ?
De quels maux avons-nous besoin d'être guéris ? Et surtout de quels maux notre monde a-t-il besoin d'être guéri ?

L'intérêt particulier des deux récits que nous avons relus ce matin est de nous montrer Jésus porter l'Évangile de la guérison en plein pays païen.
Il nous avertit ainsi que cette guérison n'est pas du tout réservée aux gens de la maison de Dieu, au clan de celles et de ceux qui sont déjà du bon côté, mais qu'elle est vraiment offerte, immédiatement offerte et disponible à tous, même à ceux qui ignorent tout du [Royaume, du] monde nouveau de Dieu.

On est ici à l'opposé de tous les mouvements intégristes ou fondamentalistes qui sévissent aujourd'hui dans notre monde, qu'ils se parent de couleurs religieuses (chrétiennes, juives, musulmanes) ou antireligieuses, avec leurs variantes nationalistes ou racistes.
Tous ces mouvements sont fondés sur une peur des autres, peur qu'ils camouflent sous une prétendue exigence de pureté.
Mais Jésus n'éprouve aucune peur de ceux qui sont différents. Il les laisse même dans leur différence, mais il leur offre une guérison dont ils ont [besoin, comme tous les autres] […] »

* Nous voyons donc Jésus en pays païen.
Sans doute est-il regardé comme un guérisseur efficace : c’est ce que la rumeur publique a dû transmettre à son sujet.
C’est la raison pour laquelle des hommes lui amène un homme sourd, presque muet, en lui demandant d’imposer la main sur lui.

Mais Jésus le prend à l’écart, comme pour l’isoler de la pression de la foule. Et il se livre à un certain nombre de gestes – il met les doigts dans ses oreilles, il touche sa langue avec sa propre salive – des gestes qui sont sans doute fort semblables à ceux que pratiquaient les guérisseurs grecs de l’époque.

Pourtant, deux choses spécifiques peuvent attirer notre attention :

Premièrement, c’est le regard de Jésus vers le ciel. Il nous révèle de qui Jésus attend véritablement la guérison : de Dieu, son Père.
Cela, il l’apprend à l’homme qui est devant lui.

Deuxièmement – ce qui est sans doute le plus impressionnant – c’est le soupir de Jésus.

« Ce soupir trahit une difficulté, une lutte, une profonde fatigue. II nous montre, en tout cas, que la guérison dont l'Évangile est porteur n'est pas une chose facile, même pour Jésus. Car nous autres humains voulons bien être guéris de nos maux de toutes sortes, personnels ou collectifs, mais nous sommes beaucoup moins prêts à accueillir le monde nouveau de Dieu qui rend enfin cette guérison possible.

Ce monde nouveau, en effet, remet en question tant de choses dans notre manière de vivre ! Et […] [malgré nos innombrables échecs, nous restons le plus souvent bloqués par la peur du changement : peur de changer, de quitter, de perdre… une peur qui nous rend le plus souvent conservateurs !]

Le soupir de Jésus trahit déjà la souffrance que lui cause sa mission d'ambassadeur du Règne de Dieu auprès de nous, les humains.
En un sens, le soupir de Jésus est déjà un signe précurseur du supplice de la croix que lui réservent tant les croyants que les païens.

L'effort nécessaire pour guérir le sourd presque muet, Jésus le fait pourtant […] [et la présence de Dieu, l’action régénératrice de Dieu – Force d’amour et de guérison – se fait sentir.]
Alors le sourd découvre ce que c'est qu’entendre et, du même coup, ce que c'est que parler. Désormais il va pouvoir écouter et il saura répondre. Il devient enfin [un être de communication] […].

Quant à tous les païens témoins de ce changement, ils savent maintenant, au moins un peu, qui est ce Jésus, et ils le disent à leur manière : Tout ce qu'il fait est vraiment bien ; il fait entendre les sourds et parler les muets.
[Nous reviendrons sur cette parole de vérité] […] ».

* On peut relier ce récit avec celui qui suit, qu’on a l’habitude d’appeler « la seconde multiplication des pains ».
Nous voyons, en effet, que ces deux récits nous révèlent chacun une des deux faces de la guérison que Jésus propose aux humains en leur apportant la bonne nouvelle du monde nouveau de Dieu.

« Dans le premier récit, Jésus apparaît comme le sauveur personnel du sourd presque muet. Dans le second récit, nous apprenons qu'il est aussi le sauveur de la foule païenne, le Sauveur du monde […].

C'est que l'un ne va pas sans l'autre.
Il n'y a pas de guérison pour moi, s'il n'y en a pas aussi et d'abord pour la communauté humaine à laquelle j'appartiens.
C'est pourquoi Jésus se présente aussi comme le sauveur des païens.
A cette foule païenne qui le suit depuis trois jours il va faire découvrir le monde nouveau de Dieu de la même façon qu'il l'a fait découvrir à la foule lors de ce qu'on appelle […] "la première multiplication des pains". »

Remarquons, ici, que c’est Jésus qui prend l’initiative. C'est lui qui, le premier, se rend compte que si on laisse repartir tous ces gens le ventre vide beaucoup vont défaillir en chemin.
C'est que tous ces gens sont pauvres – comme Jésus et ses disciples d'ailleurs.
Ce qui veut dire que, contrairement à nous, ils n'ont pas de réserves et vivent au jour le jour.
De plus, l’endroit est désert. Il n’y a ni auberge, ni marchand.

« Jésus fait donc établir l'inventaire de ce que les disciples ont emporté avec eux pour nourrir la petite troupe. L'inventaire est vite fait : sept pains – sept de ces pains ronds et plats qui devaient ressembler, je pense, à ceux qu'on sert dans les restaurants libanais d'aujourd'hui.

Jésus prend donc les pains des disciples et, après avoir remercié Dieu [c’est-à-dire, après avoir dit du bien, loué Dieu, après avoir rendu grâce, après l’avoir béni], il les rompt...
Pourquoi ? – C'est évidemment pour les partager.
"Rompre le pain", c'est le partager. […]

[Quand, à la ­Ste cène, le célébrant dit "le pain que nous rompons est la communion au corps de notre Seigneur Jésus-Christ", il veut dire, précisément, "le pain que nous partageons est la communion au corps de notre Seigneur Jésus-Christ"]

Jésus impose donc à ses disciples de partager avec les autres le peu qu'ils ont – de le partager avec des païens.

Partager le peu qu'on a, surtout avec des gens qui ne nous sont rien, n'est pas chose naturelle. Il nous faut cette autre vision des choses, que Jésus nous apporte, pour découvrir cet autre monde que le nôtre, ce monde nouveau dont nous n'avons aucune expérience, ce style de vie différent, celui-là même que Jésus pratique et qu'il [nous] invite à adopter.

Ce monde nouveau, ce style de vie nouveau, c'est ce que Jésus appelle le Règne de Dieu.

Mais comme ce monde-là nous est profondément étranger, comme sa nouveauté nous fait plutôt peur – [car nous avons toujours peur de perdre] – il faut que Jésus ordonne à la foule de s'étendre à terre pour le repas ; il faut qu’il prenne [lui-même] les pains de la petite communauté avant de les partager et de les faire distribuer. »

Finalement, ce qu’on appelle souvent le « miracle » de « la multiplication des pains », ce n’est pas tellement de savoir si Jésus a réussi à multiplier la matière des sept pains tirés du sac des disciples, le miracle le plus étonnant, c’est celui du pain partagé : c’est que des gens qui ne vivent habituellement que pour eux-mêmes, des gens qui tremblent quotidiennement pour leur existence (parce qu’ils sont pauvres), se mettent un beau jour, grâce à Jésus, à partager le peu qu'ils ont. ­
C’est inimaginable, n’est-ce pas ? Et bien, Jésus l’a fait réaliser.

« Alors, en ce beau jour, un petit coin du Règne de Dieu prend pied tout à coup dans notre pauvre monde en train de se détruire peu à peu lui-même par tant de haines, d'égoïsmes, d'exclusions et de violences accumulées.

Un commencement de salut germe soudain pour notre humanité perdue. On voit poindre enfin la guérison du monde, celle-là même dans laquelle Jésus engage ses disciples, dans laquelle il nous engage. »

* Pour conclure, revenons « à cette sorte de bilan que dressaient les païens qui venaient d'être les témoins de la guérison du sourd presque muet : Tout ce qu'il fait est vraiment bien, disaient-ils. Il fait même entendre les sourds et parler les muets (Mc 7,37).
Non pas "il a fait entendre un sourd et parler un muet", mais les sourds et les muets.

Ce faisant ils parlent sans doute, d'abord d'eux-mêmes, qui n'avaient jamais encore entendu l'Évangile du monde nouveau de Dieu. Mais ils parlent aussi de nous, les disciples – ils nous parlent à nous.

Voilà ainsi des païens qui se mettent eux-mêmes à annoncer l'Évangile qu'ils viennent de voir à l'œuvre. Et c'est à nous qu'ils l'annoncent, à nous les disciples sourds et presque muets.

Ils nous annoncent ainsi que, tout comme chez eux, Jésus finira par nous faire entendre le message du Règne de Dieu, et qu'alors nous saurons en parler, nous saurons en être les témoins auprès des autres, et nous commencerons à savoir partager ».

Car, il est probable que la guérison dont Jésus est le porteur commence d’une part, part un lâcher-prise, une confiance en Dieu (et pas seulement en nous-mêmes), et, d’autre part, par une prise en compte de l’autre, une attention à autrui, faite de compassion, d’amour et de partage.

« Ainsi pour nous aussi, disciples de Jésus, il y a une guérison, une guérison pour nos oreilles, pour notre bouche, pour nos mains et pour nos cœurs ».

Amen.



[1] Voir Jean Marc BABUT, Actualité de Marc, ed. Cerf, Paris, 2002, p.157-162.