dimanche 22 mars 2026

Vivre en grand, vivre en plénitude

Lecture biblique : Lc 15, 1-3. 11-32  (voir lecture = en dernière page)
Thématique : Vivre en grand… vivre en plénitude 
Prédication de Pascal LEFEBVRE - Bordeaux, le 22 mars 2026 (Temple du Hâ)

Luc 15, 11-32  : une parabole exemplaire 

Nous connaissons bien cette magnifique parabole de l’évangile de Luc : la parabole du « père prodigue »… plutôt que du « fils prodigue »… Car c’est bien le père qui agit avec excès… qui fait usage de largesse et de générosité… sans compter… par amour pour son fils cadet. 

Évidemment … dans cette petite histoire… ce père de famille… sert de point d’appui et de comparaison… pour parler de Dieu. 
La parabole donne ainsi l’image d’un Dieu… qui ne cesse de donner… d’accueillir… de relever… de sauver… un Dieu dont la grandeur se manifeste par l’amour inconditionnel. 

J’ai eu la chance le week-end dernier de participer au centenaire des assises nationales des entrepreneurs et dirigeants chrétiens (EDC)… Durant ce congrès à Lyon, le mouvements des EDC a accueilli plusieurs intervenants… ils ont notamment abordé ce thème « vivre en grand »… Que signifie vivre en grand ?

Cette question nous concerne… nous-mêmes : vivons-nous en grand ?… en plénitude ? 

Pour partager avec vous cette thématique… avec une approche biblique… j’ai pensé que cette parabole de Luc pouvait constituer une merveilleuse illustration de ce que pourrait signifier la vraie grandeur. 

Voyons cela ensemble… à travers quelques flash…
Pourquoi et comment ce père de la parabole « vit en grand » ?

- Premier aspect c’est la liberté. La parabole commence par ce point : le fis cadet réclame sa part d’héritage. Et déjà le père ouvre l’avenir de son fils par la liberté… en répondant positivement à sa requête : il lui accorde la part qui lui revient… et la possibilité de vivre selon ses propres choix… 

À cette liberté extraordinaire… on peut associer la confiance !… Le père ne sait pas ce que son fils va décider et faire de son bien… mais il lui fait confiance. 
Aucune pression, aucune contrainte, aucune infantilisation… le fils est libre de faire ses propres choix… des choix porteurs de vie… ou des choix mortifères… 

Malheureusement, l’histoire montre que le fils cadet va se laisser emporter par une vie de désordre… où il dilapidera son bien… jusqu’à sombrer dans la misère… Cette expérience le poussera finalement à un travail d’introspection et à la décision de retourner chez son père. 

- Le deuxième point que révèle la grandeur, la plénitude… c’est l’espérance qui habite le père. Elle se manifeste par plusieurs aspects : 
D’abord dans le regard. L’histoire nous dit que lorsque le fils, de retour, était encore loin… son père l’aperçu… C’est comme si depuis le départ de son fils… le père guettait son retour… il attendait patiemment de ses nouvelles… ou simplement sa visite… et le voici… 
Puis nous connaissons la suite de l’histoire… et l’espérance du père se manifeste encore quand il relève et restaure la vie de son fils… car il espère désormais partager la suite de son existence dans la présence de son enfant. 
Enfin, son espérance se manifeste encore - dans la deuxième partie de la parole, lorsqu’il tente d’apaiser la colère du fils aîné… en lui rappelant la communion qu’il partage avec lui… et en l’appelant à se réjouir, lui aussi, du retour de son frère. 

C’est donc un père plein d’espérance que nous montre cette parabole. 

- Le troisième aspect, c’est la compassion… c’est ce sentiment profond, qui nous fait partager les maux et les souffrances d’autrui… L’évangéliste Luc précise que ce père est « ému aux entrailles »… qu’il se laisse toucher en profondeur par la vision de ce fils devenu pauvre et misérable. 

La compassion c’est le moteur de l’action du père… c’est ce qui est à l’origine, à la source de ses prises de décision… et toute l’action suivante va être motivée par ce mouvement d’amour qui habite et anime le cœur du père. 

- Le quatrième aspect - qui manifeste concrètement cette compassion - c’est la magnanimité.

La magnanimité… c’est la bienveillance, la bonté, la générosité…  la grandeur d’âme… la clémence, la miséricorde qui mettent ce père en mouvement…

Cette magnanimité s’exprime de façon dynamique : 
D’abord le père court vers son fils : il se jette à son cou et le couvre de baiser… Et là , il n’adresse aucun mot de reproche à son cadet. Son accueil est inconditionnel. / Certes, le fils - lui - va tenter de parler de son péché, de son éloignement, de sa faute… mais le père est déjà dans le pardon…
Ensuite il demande immédiatement à son personnel de se mettre au service de son fils… pour restaurer la dignité de son enfant… son identité et sa place de fils… afin qu’il retrouve son bien-être physique et relationnel. 
Enfin sa générosité s’exprime par la fête qui l’organise pour le retour de son fils chéri. 

Ici, la magnanimité du père - sa grandeur - est liée au service et au don de soi : le père exprime sa générosité dans l’attention, la bienveillance et le service qu’il porte à son fils, afin de le rendre à sa vocation de fils. 

De façon, à la fois, concrète et symbolique, cette attention du père pour le fils se manifeste dans le soin. D’une certaine manière, ce père devient comme « un bon samaritain » pour son fils (cf. Lc 10, 25-37). Son action est mue par la bonté.

Et surtout, elle est totalement gratuite… Ce qui le distingue de ses fils. 

En effet, en lisant attentivement la parabole, on se demande si l’action du fils cadet qui revient à la maison, n’était pas d’abord motivée par le calcul. Il élabore un plan : reconnaître son péché, revenir vers le père, pour être traité comme un ouvrier… pour avoir enfin du pain à manger. 

De même, dans la deuxième partie de la parabole, la façon d’agir du fils aîné semble reposer sur la comparaison et le calcul… Il a l’impression d’être floué par la magnanimité du père à l’égard du cadet… L’aîné voit d’un mauvais oeil sa bonté, car il ne croit pas, lui-même, être au bénéfice de la même générosité. Sa méconnaissance du père est à la source de son sentiment de jalousie. 

La différence entre le père et ses deux fils, c’est celle qui distingue la gratuité du calcul. 
L’action du père n’est motivée par aucun calcul. C’est seulement le cœur qui parle… Il met tous ses moyens au service de sa bonté. 

- Cinquième et dernier aspect : c’est la joie qui conclut l’ensemble de la parabole : joie de l’homme perdu enfin retrouvé… joie du père et du fils, autrefois séparés et désormais réunis. 

Ainsi… non seulement cette parabole nous parle de Dieu… de l’image que nous pouvons avoir de Lui… de notre façon de discerner son action… Mais, elle nous parle aussi de nous… elle nous appelle à « vivre en grand », à la manière de ce père aimant et généreux. 

A travers cinq facettes…  que nous pouvons retenir :
- vivre dans la liberté et la confiance
- cultiver une espérance 
- nous laisser émouvoir par la compassion qui nous traverse
- manifester magnanimité, générosité et gratuité dans nos rapports aux autres
- cultiver la joie… comme horizon de vie. 

Quelques récits du Nouveau Testament 

Si on regarde d’un peu les textes phares du Nouveau Testament, on peut s’apercevoir que ces aspects sont régulièrement mis en avant par le Christ. 

Dans l’Évangile de Jean, Jésus annonce son programme : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie, et qu’ils l’aient en abondance. » (Jn 10,10)

Sa vie et son message nous sont donnés pour nous permettre de goûter une vie nouvelle… un vie d’une toute autre qualité et intensité… une vie pleine de sens… guidée par l’Esprit… habitée par l’amour, l’unité et la paix. 

C’est là le coeur du message de Jésus… et aussi le moyen qu’il nous donne pour « vivre en grand » : élargir notre coeur, nous ouvrir à un amour gratuit et désintéressé…

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur… et ton prochain comme toi-même. » (Mt 22,37-39). … Tu aimeras même « ceux qui te traitent en ennemi. » (Mt 5,44) dit-il dans le sermon sur la montagne. 

Les évangiles nous montrent aussi comment se manifeste cet amour : il se vit par le service et le don de soi. « Celui qui veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur. » (Mc 10,43)

Jésus nous invite à choisir la magnanimité et l’humilité… plutôt que la Mégalomanie ou la « Magalomanie ». 

Alors que, dans le monde, on voudrait nous faire croire que « vivre en grand », c’est être puissant, admiré, dominant… à la manière des autocrates ou de certains chefs d’état, qui se croient « tout-puissant »…. Jésus annonce que, dans le monde nouveau de Dieu… les choses sont renversées : « Vivre en grand », c’est faire preuve d’humilité… c’est oser s’abaisser, servir, donner sa vie pour les autres. La vraie grandeur se découvre dans le don de soi et de ses biens.

Lorsqu’on parle de service, bien évidemment, le lecteur de l’évangile a peut-être en mémoire l’épisode du lavement des pieds (Jn 13,1-15) : … où le Christ, s’agenouille, pour se faire serviteur. Il montre ainsi à ses disciples que « vivre en grand », c’est accepter de bousculer les habitudes et les présupposés. C’est mettre en oeuvre une nouvelle forme d’autorité, fondée sur l’égalité, la fraternité et le service.

Enfin, « vivre en grand », c’est aussi avoir un horizon, une vision, un cap, un but… C’est ce que Jésus exprime dans le sermon sur la Montagne : il appelle ses disciples à dépasser leurs préoccupations quotidiennes… centrées sur leurs besoins fondamentaux… pour se mettre en quête du Royaume de Dieu et de sa justice : « Cherchez d’abord le Règne de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné en plus… par surcroit » (Mt 6,33). 

[[ Dans sa quête du Royaume… deux épisodes - que vous avez sûrement à l’esprit - peuvent encore appuyer cette « grandeur d’âme »,  cette « plénitude », que Jésus manifeste : 

- Je pense à l’épisode de la multiplication des pains (cf. Mc 6,30–44)

Alors que Jésus est plein de compassion pour la foule qui l’a suivi… il ne veut pas la renvoyer à sa faim. Dans cette situation, il décide de ne pas fonder son discernement ou son raisonnement, en se basant sur le manque… mais en étant conscient des besoins qui s’expriment… et surtout en voyant, autour de lui, les ressources qui sont à disposition. 

Jésus fait confiance au peu qui est déjà offert…. à disposition… les cinq pains et les deux poissons… Il croit en l’abondance du collectif et en la divine Providence.

Il montre ainsi que « vivre en grand », c’est ne pas se laisser diriger ou dominer par la peur ou le manque. Mais c’est croire qu’un « miracle » est toujours possible… à portée de mains… lorsqu’on est mu par la confiance et la foi. 

- Je pense également à la fin de la vie de Jésus… au moment où il est arrêté… où Pierre va le renier (cf. Lc 22,31–34 et Jn 21) :

Il est paradoxale de penser qu’au moment critique, Pierre va trahir et renier son maître… et pourtant le Christ lui confiera l’Église.

Ce paradoxe nous enseigne que la grandeur n’écrase jamais la fragilité humaine. Elle est consciente de la vulnérabilité de chacun. Mais elle veut croire, relever, espérer et persévérer. Elle croit que chacun peut trouver en lui le moyen de donner la meilleure part de lui-même… 

Il faut juste le temps nécessaire à chacun et la confiance offerte… pour se convertir, pour évoluer, pour grandir… et vivre selon l’Esprit de Dieu. ]]

Un point de vue contemporain

Durant les assises nationales des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens… plusieurs interventions ont été remarquées… notamment celle de l’amiral Loïc Finaz. 

Fort de son expérience… celui-ci a expliqué ce que signifie pour lui « vivre en grand » : 

C’est dans le service qu’on le découvre… a-t-il dit. C’est une affaire de sens, de don et de courage. Il a parlé de trois aspects qui lui semblaient essentiels : 
- porter un regard sur le monde
- Être animée par un esprit
- Avoir une géographie personnelle

Je résume brièvement son propos :

- Premièrement, porter un regard sur le monde : c’est d’abord faire preuve de lucidité et d’une conscience éclairée sur notre situation. C’est voir le monde tel qu’il est, et non tel que l’on voudrait qu’il soit. 

Cette lucidité nous rend conscient de l’injustice du monde. Le monde est traversé par des rapports de force. Le droit n’a jamais vraiment dirigé le monde. Les forts ont toujours exercé leur pouvoir sur les faibles. Ce constat nous pousse à agir de manière juste. 

- Deuxième point : être animé par un esprit… un esprit d’autonomie et de solidarité / un esprit d’initiative et de service. 

L’amiral a parlé d’ « un esprit d’équipage »… où chacun peut entrer dans une dynamique collective… trouver sa place… et se mettre au travail… au service d’une mission… 

Bien entendu, tout organisation humaine est faillible… Elle doit faire face à l’erreur… 
On ne réussit pas seul, et on n’échoue pas seul non plus. 
Lorsque nous participons à une mission commune, chacun a une fonction différente, mais la responsabilité est partagée par tous. 

« L’esprit d’équipage », c’est ce qui permet de dépasser les individualités, de crée une solidarité forte, de donner du sens à l’engagement.

Cette affirmation m’a interrogé…  Et je me suis demandé si dans nos familles… dans nos lieux d’engagement… dans l’église… nous avions toujours un « esprit d’équipage » ? 

- Troisième point avoir une géographie personnelle… c’est-à-dire une vision et un cap. 

Une géographie personnelle repose sur quatre choses : 
- la mission
- Le sens
- Les circonstances
- Et les autres… les hommes et les femmes… 


On ne peut pas vivre en grand, sans mission… 
C’est elle qui nous met en mouvement, qui nous fait sortir de nous-mêmes.
On sert pleinement, quand on a une mission…
Chacun est appelé à découvrir la mission à laquelle il choisit de participer. 

Les disciples de Jésus sont partis en mission… parce qu’ils ont éprouvé et discerné l’importance de relayer l’Évangile du Royaume, à la suite de Jésus… d’apporter libération et guérison à celles et ceux qui en avait besoin (cf. Mt 10, 7-8)… et de poursuivre la mission du Christ… 

La question du sens est aussi primordiale. 
Notre société a un problème de sens… En quelque sorte, elle a un problème de boussole…

Le Christ est venu pour redonner un sens… pour nous donner une direction de vie. 

Dans les évangiles, toutes les polémiques avec les Pharisiens, autour de la compréhension du sabbat, visent à nous montrer que le sens se trouve dans le lien à l’autre. 
C’est le collectif - le lien à autrui, le bien commun - qui donne le sens. 

Le lien aux autres conditionne notre ouverture au bonheur… car nous sommes des êtres incarnés et inter-dépendants. Nous avons besoin de considération et besoin des autres… Ces besoins sont mutuels et partagés. 

Le sens, c’est aussi ce qui permet de se dépasser…  de donner le meilleur de soi… et donc d’accepter de sortir de sa zone de confort, de prendre des risques, de se confronter au réel.

Troisième aspect : les circonstances. 

Notre vie est marquée par l’incertitude. Vivre une aventure c’est prendre en compte les circonstances… et tenter de les utiliser à notre profit, pour le bien commun. 
Cela signifie de vivre l’incertitude et de saisir les circonstances comme des occasions et des opportunités, pour transformer positivement le monde autour de nous. 

Enfin, dernière aspect : les autres… les hommes et les femmes qui nous entourent… avec qui nous vivons, travaillons, avançons.

C’est l’amour qui nous fait vivre en grand… qui nous met en mouvement… 
Il n’y a pas de vie bonne, ni de grandeur, sans amour du prochain. 

Ce qui est frappant, c’est que ces trois axes — lucidité, esprit d’équipage, cap personnel — rejoignent profondément l’intuition de la parabole : avec la vision d’un père pleinement lucide, qui agit par amour et qui met toute son énergie au service de la vie de ses fils.

Conclusion 

Pour conclure… chers amis…  je crois que l’Evangile de ce jour nous délivre un message essentiel : l’importance d’entrer en résonance avec ceux qui nous entourent… d’être à leur écoute… de s’ouvrir à la compassion, pour laisser s’exprimer notre générosité. 

Partout, les évangiles nous montrent que Jésus n’a jamais vécu « à l’économie », ni dans « la sécurité ». 
Sa grandeur s’est manifestée par ses choix et sa cohérence… par sa vie dans le don et le pardon… dans l’amour et le service.

Autrement dit, l’évangile de Jésus Jésus-Christ nous ouvre à une vision chrétienne du monde… qui donne sens et lucidité… pour vivre en grand…  vivre en plénitude…. en nous mettant au service de Dieu… de son Esprit et son amour transformateur.

« Vivre en grand », c’est se laisser saisir par la foi… par une confiance dans la présence de l’Esprit divin… qui nous accompagne chaque jour. 
Cet Esprit nous ouvre à l’audace… Il nous permet d’oser nous engager et de recommencer… Sans cesse, il nous remet debout… en nous disant « lève-toi et marche » (cf. Jn 5,8 ; Lc 5,23)

Vivre en grand, c’est vivre debout… avec les autres… et devant Dieu… 
C’est vivre - dès aujourd’hui - une vie de Ressuscité avec le Christ (cf. Col 3,1).

Alors, n’ayons pas peur ! Le monde a besoin des Chrétiens ! 
Il a besoin de témoins lumineux… qui choisissent de suivre le Christ ! 

Amen.

LECTURE BIBLIQUE

LUC 15, 1-3. 11-32


1Les collecteurs d’impôts et les pécheurs s’approchaient tous de lui pour l’écouter. 2Et les Pharisiens et les scribes murmuraient ; ils disaient : « Cet homme-là fait bon accueil aux pécheurs et mange avec eux ! »
3Alors il leur dit cette parabole […] : 

« Un homme avait deux fils. 12Le plus jeune dit à son père : “Père, donne-moi la part de bien qui doit me revenir.” Et le père leur partagea son avoir. 13Peu de jours après, le plus jeune fils, ayant tout réalisé, partit pour un pays lointain et il y dilapida son bien dans une vie de désordre. 14Quand il eut tout dépensé, une grande famine survint dans ce pays, et il commença à se trouver dans l’indigence. 15Il alla se mettre au service d’un des citoyens de ce pays qui l’envoya dans ses champs garder les porcs. 16Il aurait bien voulu se remplir le ventre des gousses que mangeaient les porcs, mais personne ne lui en donnait. 17Rentrant alors en lui-même, il se dit : “Combien d’ouvriers de mon père ont du pain de reste, tandis que moi, ici, je meurs de faim ! 18Je vais aller vers mon père et je lui dirai : Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. 19Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. Traite-moi comme un de tes ouvriers.” 20Il alla vers son père. Comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut pris de pitié (fut ému aux entrailles) : il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers. 21Le fils lui dit : “Père, j’ai péché envers le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils…” 22Mais le père dit à ses serviteurs : “Vite, apportez la plus belle robe, et habillez-le ; mettez-lui un anneau au doigt, des sandales aux pieds. 23Amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et festoyons, 24car mon fils que voici était mort et il est revenu à la vie, il était perdu et il est retrouvé.”

« Et ils se mirent à festoyer. 25Son fils aîné était aux champs. Quand, à son retour, il approcha de la maison, il entendit de la musique et des danses. 26Appelant un des serviteurs, il lui demanda ce que c’était. 27Celui-ci lui dit : “C’est ton frère qui est arrivé, et ton père a tué le veau gras parce qu’il l’a vu revenir en bonne santé.” 28Alors il se mit en colère et il ne voulait pas entrer. Son père sortit pour l’en prier ; 29mais il répliqua à son père : “Voilà tant d’années que je te sers sans avoir jamais désobéi à tes ordres ; et, à moi, tu n’as jamais donné un chevreau pour festoyer avec mes amis. 30Mais quand ton fils que voici est arrivé, lui qui a mangé ton avoir avec des filles, tu as tué le veau gras pour lui !” 31Alors le père lui dit : “Mon enfant, toi, tu es toujours avec moi, et tout ce qui est à moi est à toi. 32Mais il fallait festoyer et se réjouir, parce que ton frère que voici était mort et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé.” »

dimanche 8 mars 2026

Lc 10, 38-42 - Marthe et Marie, trouver le bonne place

Lecture biblique : Luc 10, 38-42 = voir texte en bas de cette page 
Thématique : Marthe et Marie, trouver le bonne place
Prédication de Pascal LEFEBVRE - Bordeaux (temple du Hâ), le 08/03/26 (jour de l’assemblée locale)

Ce récit bien connu de Marthe et Marie est très court… il a pourtant suscité de multiples interprétations au cours de l’histoire chrétienne. 

On a souvent opposé Marthe et Marie : Marthe représenterait l’action ; Marie la contemplation. Marthe serait la figure de la vie active ; Marie celle de la vie spirituelle.

Mais si nous lisons ce texte attentivement, nous pouvons voir que l’évangile ne cherche pas à opposer ces deux femmes. Il nous montre plutôt deux attitudes intérieures, deux manières d’être au monde, deux manières d’accueillir le Christ.

Et à travers elles, c’est aussi notre propre vie intérieure qui est mise en lumière.

1. Marthe : le souci qui devient agitation

Au début du récit, Jésus entre dans un village et il est reçu par une femme nommée Marthe.

Il faut déjà remarqué que c’est Marthe qui accueille Jésus. C’est chez elle qu’il vient. C’est elle qui ouvre sa maison.

Marthe est donc une femme généreuse, attentive, hospitalière. Elle veut accueillir et servir, elle veut bien faire, elle veut recevoir dignement son invité.

Son attitude naît d’abord d’un réel souci pour l’autre, d’une sollicitude sincère. / Mais peu à peu quelque chose se transforme.

Le texte dit que Marthe est « accaparée par les multiples soins du service » / « elle s’affaire à un service compliqué »

Le souci devient surcharge. La sollicitude devient agitation.

Et Jésus lui dit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. »

Jésus ne lui reproche pas de servir. Il ne condamne pas son action. Mais il souligne son agitation intérieure.
-
C’est un fait que le souci peut parfois se retourner contre nous.

Parfois, nous voulons trop bien faire. Nous voulons répondre aux multiples besoins que nous discernons. Nous voulons tout assumer (c’est vrai dans nos vies personnelles et dans nos engagements).

Mais à force de vouloir tout faire, nous nous retrouvons divisés intérieurement…et nous nous épuisons… 

Le souci devient inquiétude.
L’inquiétude devient agitation. 
Et l’agitation finit par nous couper de l’essentiel.

C’est ce qui arrive à Marthe : 
Elle n’est plus disponible.
 Elle n’est plus dans la relation, ni dans la joie.
 Elle est enfermée dans ce qu’elle a à faire.

Et le signe le plus révélateur de cette division intérieure apparaît lorsqu’elle s’adresse à Jésus : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir seule ? »

Cette phrase - qui résonne comme un appel à l’aide - ressemble au cri du petit enfant qui se sent débordé et qui dit  « Ce n’est pas juste ! »

Ce sentiment d’injustice révèle quelque chose d’elle-même : Marthe ne se sent plus intérieurement à sa place.

Elle est écartelée entre ce qu’elle voudrait faire et ce qu’elle croit devoir faire.

Et ce trouble intérieur… elle va le projeter sur sa sœur, sous la forme d’un reproche.
-
Souvent, lorsque nous sommes intérieurement divisés, nous faisons la même chose.

Notre agitation nous renvoie à nos propres limites. 
Notre fatigue devient rancœur… qui s’exprime en reproches. 
Notre inquiétude se transforme en jugement sur les autres.

« Quand même… il pourrait en faire davantage ! »

Le tumulte intérieur finit toujours par déborder sur les relations.

2. Marie : la présence et l’unification intérieure

Face à Marthe, l’évangéliste Luc montre - en contraste - la posture de sa sœur : « Marie s’assit aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. »

Elle est assise. Cette position est très symbolique. Elle exprime l’ancrage, la stabilité, la présence.

Marie n’est pas dans la dispersion. Elle n’est pas dans la précipitation.
Elle est simplement là… à l’écoute.

Et Jésus dira d’elle que : « Marie a choisi la bonne part. »

Remarquons bien les mots : il ne dit pas la meilleure part, mais « la bonne part ». C’est à souligner ! Car cela signifie qu’il n’y a pas une place supérieure à une autre. 
Il n’y a pas une vie active mauvaise / et une vie contemplative meilleure.

Il y a simplement une place juste pour chacun, lorsqu’elle correspond à l’élan profond de notre cœur.

Marie est à la bonne place parce qu’elle est pleinement présente à ce qu’elle fait.
Elle se rend disponible, ici et maintenant. Elle écoute. Elle accueille la parole.

Cette place n’est pas réservée à Marie. Marthe pourrait tout aussi bien y avoir accès. Rien ne l’en empêche.

Ce que Jésus souligne, ce n’est pas une hiérarchie des tâches. C’est la qualité d’une présence.

Marie vit dans l’instant présent.
-
Elle montre la nécessité de retrouver en nous une racine unifiante, un centre intérieur.
Car au fond, chacun de nous porte ce désir : le désir d’être unifié, rassemblé, pacifié.

3. Un appel pour notre temps : entre accélération et résonance

Ce passage biblique parle étonnamment bien de notre époque. Nous vivons aujourd’hui dans un monde d’accélération permanente.

Les sollicitations sont très nombreuses. Les tâches se multiplient.
Les écrans, les mails, les textos, les groupes WhatsApp, les réseaux sociaux nous appellent sans cesse… et monopolisent notre attention.

Tout semble urgent. Tout demande une réponse immédiate.

Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa a beaucoup réfléchi à ce phénomène qu’il appelle l’accélération sociale. 

Selon lui, notre modernité est caractérisée par une augmentation constante de la vitesse : communications, transports, travail, informations. Tous les domaines de notre existence sont concernés. 

Nous faisons de plus en plus de choses… mais nous avons toujours le sentiment de manquer de temps.

Cette accélération finit par produire une forme de dissonance… de désaccord avec le monde : nous ne sommes plus vraiment en relation avec ce qui nous entoure, nous sommes simplement en train de courir d’une chose à l’autre.

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C’est un peu ce que vit Marthe.

Elle veut bien faire. Elle veut accueillir. Elle veut servir. 
Mais à force de vouloir tout faire, elle se disperse, elle est dans une sorte de surcharge intérieure. Et elle perd la relation elle-même.
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Pour le sociologue Hartmut Rosa, le problème de notre époque n’est pas seulement que nous allons trop vite. Le problème est que nous perdons ce qu’il appelle « la résonance ».

La résonance, c’est l’expérience d’une relation vivante avec le monde.

C’est ce moment où quelque chose nous parle, nous touche, nous rejoint, et où nous pouvons lui répondre.

Comme lorsqu’une parole nous atteint ou nous rejoint profondément.
Comme lorsqu’une rencontre nous touche et nous transforme.
Comme lorsqu’un paysage, une musique, une prière font vibrer quelque chose en nous.

La résonance, c’est lorsque le monde cesse d’être un objet à disposition… un objet à maîtriser ou à contrôler… pour devenir une relation à habiter.
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Le problème de notre époque, c’est que nous cherchons sans cesse à rendre le monde disponible : tout doit être accessible, rapide, maîtrisable. 

Mais le paradoxe que souligne Hartmut Rosa c’est que les expériences les plus profondes de la vie ne peuvent pas être produites à volonté…

Une rencontre bouleversante, une parole qui nous transforme, une expérience spirituelle… tout cela suppose d’accepter que le monde ne soit pas totalement sous notre contrôle. Il faut laisser une place à l’imprévisible, à ce qui nous rejoint…
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C’est justement ce que fait Marie : elle ne cherche pas à gérer la situation, elle se rend simplement disponible à la parole qui lui est adressée….  

Elle est assise. Elle écoute. / Elle n’est pas dans le contrôle, ni dans l’efficacité. / Elle est simplement là… dans la relation.

Elle s’ouvre à ce qui est… et se laisse toucher par la parole qui lui est adressée.

Pour vivre cela, elle a préalablement accepté une forme d’indisponibilité au reste du monde, à la matérialité, à l’urgence… en ne cherchant pas à maîtriser la situation.
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D’une manière générale, l’analyse que propose le sociologue Hartmut Rosa rejoint profondément l’intuition biblique.

Car dans la Bible, la relation avec Dieu commence toujours par une parole qui nous est adressée. Dieu parle, l’être humain écoute, et il répond. C’est alors que la relation transforme la vie. 

La foi n’est pas d’abord une tâche, une oeuvre ou une performance à accomplir. Elle est d’abord une relation vivante à cultiver, une confiance qui s’ouvre, une rencontre où quelque chose en nous, se met à vibrer à l’écoute d’une parole.

Et c’est précisément ce que l’évangéliste nous montre à travers le personnage de Marie : Elle se tient là, simplement, aux pieds de Jésus. Elle se rend disponible à cette relation vivante, où la parole peut la toucher, et où elle peut y répondre.

On pourrait dire que Marie entre en résonance avec la présence et la parole du Christ.

4. Écouter avant de servir

Je crois personnellement que Marthe et Marie ne sont pas deux figures opposées.

Toutes les deux montrent une dimension essentielle de la vie chrétienne : 
Marthe nous rappelle que la foi se vit aussi dans le service, dans le don, dans l’engagement concret. / Marie nous rappelle que la foi naît dans l’écoute.

Mais peut-être que l’ordre du récit est important : l’écoute précède le service.

On ne peut pas servir durablement si l’on n’est pas d’abord relié à une Source intérieure.

Sinon le service devient agitation. La générosité se transforme en fatigue. La joie de vivre s’éteint. Et la disponibilité se mue finalement en reproche.

Mais lorsque l’écoute vient d’abord, alors l’action peut devenir juste.
Nous agissons, non plus dans la précipitation, mais en adéquation avec ce qui se présente. Nous faisons ce qu’il faut, au moment opportun et favorable.

C’est peut-être cela « la bonne place ».

5. La question qui nous est posée

Alors… peut-être que ce récit de Luc… nous pose finalement une question simple, mais profonde : Comment habiter le présent ?

Comment être réellement et pleinement là où nous sommes ?
Comment redevenir disponibles à la parole, à l’autre, à Dieu ?


Car souvent notre esprit est ailleurs : Nous pensons à ce que nous avons fait. / Ou nous anticipons… en pensant à ce que nous devons encore faire, ensuite.

Nous perdons ainsi la richesse du moment présent… alors que c’est là que devrait être notre conscience… car c’est dans le présent que se joue la rencontre.

Peut-être que l’évangile nous invite aujourd’hui à redécouvrir quelque chose de simple : prendre le temps d’écouter, prendre le temps d’être là,
pour se rendre disponible à la relation, aux autres et à Dieu…. 

Ouvrir des espaces dans notre vie… où nous pouvons nous laisser toucher… où la parole peut nous rejoindre… où la relation peut se déployer.

C’est dans cette ouverture et cette disponibilité que peut naître une vie plus unifiée.

Peut-être que pour vivre cette vie relationnelle… cette vie bonne… l’évangile nous appelle aujourd’hui non pas à en faire « toujours plus »… mais précisément à en faire « moins »… non par paresse, mais pour vivre mieux…. pour retrouver des espaces où la résonance devient possible.

Ainsi… peut-être nous invite-t-il à un certain renoncement : 
Renoncer à vouloir tout faire.
Renoncer à aller toujours plus vite.
 Renoncer à répondre à toutes les sollicitations.
Pour retrouver une vie plus juste… plus habitée… plus authentique… plus fraternelle. 

Conclusion : Marthe, Marie et la résonance

En conclusion… je crois que Marthe et Marie ne sont pas deux femmes opposées. Elles représentent deux dimensions de notre propre vie.

- Il y a en nous une part de Marthe : celle qui veut agir, servir, répondre aux besoins.
- Et il y a en nous une part de Marie : celle qui aspire à écouter, à demeurer, à être simplement présente.

La sagesse de l’évangile n’est pas de choisir l’une contre l’autre.
Elle est de laisser l’écoute nourrir le service.

Alors notre action devient plus juste.
Notre cœur devient plus paisible.
Et nous pouvons enfin habiter pleinement le présent.

Peut-être est-ce là « la bonne part » que Jésus nous invite à choisir. 

Alors… chers amis… que nos vies soient comme une maison accueillante, où le service et l’écoute se rejoignent… où chaque instant devient une résonance avec le monde et avec le Christ… pour nous unifier et nous unir les uns aux autres, dans la paix et la présence du Seigneur.  Amen ! 

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Luc 10, 38-42

38 Pendant qu'ils étaient en route, il entra dans un village, et une femme nommée Marthe le reçut. 39 Sa sœur, appelée Marie, s'était assise aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. 40 Marthe, qui s'affairait à beaucoup de tâches, survint et dit : Seigneur, tu ne te soucies pas de ce que ma sœur me laisse faire le travail toute seule ? Dis-lui donc de m'aider. 41 Le Seigneur lui répondit : Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu t'agites pour beaucoup de choses. 42 Une seule est nécessaire. Marie a choisi la bonne part : elle ne lui sera pas retirée.


 

dimanche 1 mars 2026

Jean 9 - J'étais aveugle, et maintenant je vois

Lecture biblique : Jean 9,1-41 (= voir texte, en bas de page) 
Thématique : « J’étais aveugle, et maintenant je vois »
Prédication de Pascal LEFEBVRE - Bordeaux (temple du Hâ), le 01/03/26


Il y a, dans l’Évangile selon Jean, des récits qui ne cherchent pas à nous rassurer, mais à nous déplacer. Ce chapitre 9 en fait partie ! 

Il commence par une question très simple, presque banale :
« Qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? »

C’est une question que l’on pose encore aujourd’hui, parfois sans s’en rendre compte :
  

À qui la faute ? Pourquoi cela lui arrive-t-il ?
 Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter ça ?

On recherche l’origine du mal… la faute originelle… Comme si tout ce qui arrivait, était nécessairement le fruit d’une sorte de rétribution de Dieu ou de l’univers… 

Le problème de ce genre de raisonnement, c’est qu’il présuppose un lien de cause à effet, entre la souffrance et la faute. 
Il faut absolument trouver une cause… un coupable…. une réponse - même simpliste - à la question du mal ou du malheur. 

Mais, précisément, Jésus rejette cette manière de voir : ni lui, ni ses parents, ne sont responsables.… Son handicap n’a rien à voir avec le péché.

Tout en refusant de donner une explication au mal… il conteste ainsi tout lien causal entre le péché et le handicap…. entre la faute morale et la maladie… 

Ce qu’il propose, c’est une transformation du regard.

1. Jésus déplace la question

Jésus refuse l’idée que la vie humaine puisse se résumer à une équation morale.

La question n’est pas de savoir « pourquoi »… mais « que peut-on faire » dans cette situation ? 

Pour Jésus, cette situation difficile ouvre paradoxalement une occasion : l’occasion d’agir, pour manifester le salut de Dieu, son projet de libération et de guérison… puisque le Christ veut nous offrir 
« la vie en plénitude » (cf. Jn 10,10).

En même temps, c’est l’occasion d’une révélation, pour celles et ceux qui seront les témoins d’un changement, d’une transformation de la situation. 

« Ce n’est pas que lui ou ses parents aient péché. - dit-il
. Mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. » 

 
Cela signifie que Dieu n’abandonne pas l’être humain à ce qui pourrait l’impacter, l’amoindrir ou le faire souffrir. Il travaille au cœur même de ce qui semble fermé ou abîmé, pour restaurer son intégrité… et ouvrir un avenir. 

« Il nous faut travailler aux oeuvres de Celui qui m’a envoyé » dit Jésus.  Il témoigne ainsi d’un Dieu solidaire de l’humanité… de ses épreuves, ses fragilités et ses souffrances. 

Il révèle un Dieu qui se situe… non pas du côté du passé (difficile)… mais de l’avenir (meilleur)…. Un Dieu qui n’est pas l’agent de nos malheurs, mais le promoteur de notre salut.

2. Une guérison… puis un long chemin

Dans le récit de Jean, étonnamment, la guérison est racontée rapidement. Sans discours. Sans mise en scène. Elle parait presque secondaire.

Le vrai récit parait commencer ensuite, dans une série d’interrogatoires… 

A plusieurs reprises, l’homme est questionné. 
Il y a même une certaine ironie… lorsque l’homme guéri doit confirmer son identité auprès de ses voisins : « c’est bien moi » dit-il. 

Successivement, l’homme est interrogé. Puis contesté. Puis soupçonné. Puis rejeté.

Et ce qui frappe, c’est que plus la pression augmente, plus sa parole devient claire.

Au début, il dit simplement : c’est « un homme appelé Jésus… »
Puis : « C’est un prophète. »
Puis : « S’il ne venait pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. »

Cette prise de conscience progressive… nous rappelle que la foi n’est pas un système tout fait. C’est un chemin… un long cheminement… évolutif… parfois conflictuel, parfois coûteux. 

C’est une confiance et une conviction qui se forgent dans l’épreuve… et la relecture de vie. 

Ce que le récit de Jean nous donne à voir… Ce n’est pas seulement l’accès à la vue physique - physiologique - pour cet homme… mais c’est, en réalité, l’ouverture à une vue spirituelle, une nouvelle vision de l’action de Dieu… à travers la personne de Jésus. 

3. Les parents : la peur de perdre sa place

Au cours de la narration… même les parents de l’homme guéri sont convoqués… et sont appelés à témoigner et à confirmer les faits. 

Mais - de façon un peu lâche et décevante -  ils se retirent aussitôt. 
« Il est assez grand. Interrogez-le. » disent-ils.

Pourquoi un tel retrait ? Certainement par crainte !

A cause de cette guérison inouïe…  ils ont peur d’être exclus… d’être marginalisés… Ils ont peur de perdre leur place dans la communauté.

Bien sûr, cette peur est compréhensible. Mais, elle est également tragique.

Elle symbolise le manque de courage de tous ceux qui refusent de se mouiller et d’assumer la vérité des faits. 

A deux mille ans de distance… l’attitude de ces parents… nous pose une question directe… à nous, également… aussi bien individuellement que collectivement…

- À nous Chrétiens, quand nous refusons parfois de prendre position au nom de la vérité de l’Evangile… par conformisme ou par peur de faire des vagues, de déranger, de manifester notre indignation… alors qu’il faudrait assumer la vérité des faits, avoir le courage de l’intégrité et de la cohérence… et oser dénoncer les multiples injustices qui nous entourent. 

- Et à nous Église, quand la peur de perdre une place, une forme de reconnaissance, une paix sociale… en engageant la parole de l’institution… quand tout cela… finit par prendre le pas sur la vérité qu’il faudrait pourtant éclairer et soutenir. 

Chaque fois que nous agissons involontairement ou inconsciemment comme les parents de l’aveugle-né… chaque fois que nous consentons seulement au silence ou à la sécurité… au lieu de défendre la vérité et la justice… nous perdons notre liberté et la force de la parole prophétique qui devrait être celle de l’Eglise et des Chrétiens dans le monde. 

Quel est le poids de la parole de l’Eglise dans la société d’aujourd’hui ?… si elle ne se fait plus l’écho de l’Evangile du Royaume… si elle n’éclaire plus le monde… en interpellant, en déplaçant, en bousculant, en secouant les consciences… en relayant les paroles du Christ ou celles de Prophètes, qui appellent à changer les mentalités ?  Il y a tant de sujets où les Protestants auraient leur mot à dire… pour ouvrir les perspectives… et permettre de voir les choses autrement… 

Mais le problème est là… Dès que nous réagissons par peur… ou par conformisme… au lieu de laisser parler notre coeur… notre conscience et notre compassion… au lieu d’agir par amour… nous quittons les pas de Jésus… et nous risquons de devenir comme le sel qui perd son goût et devient fade - pour reprendre les mots du Christ (cf. Mt 5, 13-16). 

Si les parents de l’aveugle guéri agissent ainsi par peur de l’exclusion… l’aveugle lui-même, heureusement, va oser une parole de vérité ! 

4. Ceux qui voient… et ceux qui deviennent aveugles

Enfin… dans ces interrogatoires… il y a surtout les pharisiens…

Les pharisiens - plein de leur savoir et de leurs certitudes religieuses - sont persuadés de voir clair.
Ils connaissent la Loi donnée par Moïse. Ils savent ce qui est permis et interdit.

Mais, précisément… ils en savent trop, pour voir autrement.

Dans ce récit, l’évangéliste Jean n’oppose pas les bons croyants aux mauvais croyants.
Il oppose davantage la foi qui se ferme (par certitude ou rigidité), et celle qui accepte d’être déplacée (qui accepte de consentir à un non-savoir, pour accueillir la nouveauté). 

Ceux qui sont aveugles et ceux qui voient, ne sont pas ceux qui croient l’être. 

D’ailleurs, « voir » réellement… ce n’est pas seulement percevoir les choses avec ses sens… c’est accueillir la vérité… c’est reconnaître, à la fois, sa propre ignorance et la présence du Christ quand elle se manifeste.

L’épisode se conclut par cette parole dérangeante de Jésus, qui traduit un renversement des positions :

« Je suis venu pour que ceux qui ne voient pas, voient,
et que ceux qui voient, deviennent aveugles. »

Ce n’est pas une condamnation. C’est un dévoilement.

L’action du Christ oblige chacun à se positionner intérieurement… et à accueillir ou non la vérité. 

La lumière ne juge pas : elle révèle.

Elle révèle la foi… tout autant que l’incrédulité… et l’incapacité à remettre en cause ce que l’on croit déjà savoir. 

Ainsi… ceux qui voient - mais qui se déclarent autosuffisants - sont finalement déclarés aveugles et pécheurs. 
Tandis que l’homme aveugle-né - qui voit désormais - est déclaré sans péché. 

Le péché, c’est donc l’aveuglement spirituel… c’est l’incrédulité. 

5. La rencontre finale : le Christ ne laisse pas dehors

Enfin, la finale du récit laisse entendre la situation de l’homme guéri. 

Il est finalement exclu… jeté hors de la communauté religieuse. 
Jésus le réalise et s’en émeut. Et c’est alors que se produit la scène la plus importante :

« Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Et il vint le trouver. »

A nouveau, bat le cœur de l’Évangile : le Christ se tourne vers celui qui est mis à l’écart… et un dialogue se noue…

Celui-ci nous montre que la foi chrétienne ne commence pas dans la conformité - avec ceux qui cherchent des sécurités et des certitudes - mais dans la rencontre… avec celui qui se questionne… 

Et lorsque Jésus demande : « Crois-tu au Fils de l’homme ? »

L’homme ne répond pas par une doctrine, mais par une ouverture, une disponibilité du cœur :

« Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? »

Conclusion

En conclusion… chers amis… ce récit de l’évangile, nous rappelle que le témoignage est souvent plus puissant que la doctrine. 

Dieu se plaît à faire émerger la vérité par des voix inattendues et marginales. D’où l’importance d’écouter les voix des « petits », des « sans-voix »… et des « nouveaux-venus » dans la foi. 

Une des paroles de ce récit résume ce qui fait vérité pour cet homme :

« Je ne sais qu’une chose : j’étais aveugle, et maintenant je vois. »

La foi n’est pas d’abord un savoir à défendre, mais une expérience de transformation à accueillir et à vivre. 

Ainsi, le Christ n’est pas venu nous expliquer l’origine du mal ou du malheur… mais il est venu nous rejoindre au cœur de nos aveuglements, pour nous apprendre à voir autrement… pour autant que nous acceptions de nous laisser déplacer. 

Chers amis… que notre Église soit un lieu d’accueil… où l’on peut apprendre à voir, sans peur, sans exclusion, sans certitude écrasante… Mais dans la confiance que la lumière du Christ continue de nous précéder, nous guider et nous inspirer.  

Que le Seigneur nous éclaire individuellement et collectivement !  Amen. 

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Lecture biblique - Jean 9

1 En passant, Jésus vit un homme aveugle de naissance. 2 Ses disciples lui posèrent cette question : « Rabbi, qui a péché pour qu'il soit né aveugle, lui ou ses parents ? » 3 Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents. Mais c'est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ! 4 Tant qu'il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m'a envoyé : la nuit vient où personne ne peut travailler ; 5 aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »

6 Ayant ainsi parlé, Jésus cracha à terre, fit de la boue avec la salive et l'appliqua sur les yeux de l'aveugle ; 7 et il lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce qui signifie Envoyé. L'aveugle y alla, il se lava et, à son retour, il voyait.

8 Les gens du voisinage et ceux qui auparavant avaient l'habitude de le voir – car c'était un mendiant – disaient : « N'est-ce pas celui qui était assis à mendier ? » 9 Les uns disaient : « C'est bien lui ! » D'autres disaient : « Mais non, c'est quelqu'un qui lui ressemble. » Mais l'aveugle affirmait : « C'est bien moi. » 10 Ils lui dirent donc : « Et alors, tes yeux, comment se sont-ils ouverts ? » 11 Il répondit : « L'homme qu'on appelle Jésus a fait de la boue, m'en a frotté les yeux et m'a dit : “Va à Siloé et lave-toi.” Alors moi, j'y suis allé, je me suis lavé et j'ai retrouvé la vue. » 12 Ils lui dirent : « Où est-il, celui-là ? » Il répondit : « Je n'en sais rien. »

13 On conduisit chez les Pharisiens celui qui avait été aveugle. 14 Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15 A leur tour, les Pharisiens lui demandèrent comment il avait recouvré la vue. Il leur répondit : « Il m'a appliqué de la boue sur les yeux, je me suis lavé, je vois. » 16 Parmi les Pharisiens, les uns disaient : « Cet individu n'observe pas le sabbat, il n'est donc pas de Dieu. » Mais d'autres disaient : « Comment un homme pécheur aurait-il le pouvoir d'opérer de tels signes ? » Et c'était la division entre eux. 17 Alors, ils s'adressèrent à nouveau à l'aveugle : « Et toi, que dis-tu de celui qui t'a ouvert les yeux ? » Il répondit : « C'est un prophète. » 

18 Mais tant qu'ils n'eurent pas convoqué ses parents, les autorités juives refusèrent de croire qu'il avait été aveugle et qu'il avait recouvré la vue. 19 Elles posèrent cette question aux parents : « Cet homme est-il bien votre fils dont vous prétendez qu'il est né aveugle ? Alors comment voit-il maintenant ? » 20 Les parents leur répondirent : « Nous sommes certains que c'est bien notre fils et qu'il est né aveugle. 21 Comment maintenant il voit, nous l'ignorons. Qui lui a ouvert les yeux ? Nous l'ignorons. Interrogez-le, il est assez grand, 
qu'il s'explique lui-même à son sujet ! » 22 Ses parents parlèrent ainsi parce qu'ils avaient peur des autorités juives. Celles-ci étaient déjà convenues d'exclure de la synagogue quiconque confesserait que Jésus est le Messie. 23 Voilà pourquoi les parents dirent : « Il est assez grand, interrogez-le. »

24 Une seconde fois, les Pharisiens appelèrent l'homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » 25 Il leur répondit : « Je ne sais si c'est un pécheur ; je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois. » 26 Ils lui dirent : « Que t'a-t-il fait ? Comment t'a-t-il ouvert les yeux ? » 27 Il leur répondit : « Je vous l'ai déjà raconté, mais vous n'avez pas écouté ! Pourquoi voulez-vous l'entendre encore une fois ? N'auriez-vous pas le désir de devenir ses disciples vous aussi ? » 28 Les Pharisiens se mirent alors à l'injurier et ils disaient : « C'est toi qui es son disciple ! Nous, nous sommes disciples de Moïse. 29 Nous savons que Dieu a parlé à Moïse tandis que celui-là, nous ne savons pas d'où il est ! » 30 L'homme leur répondit : « C'est bien là, en effet, l'étonnant : que vous ne sachiez pas d'où il est, alors qu'il m'a ouvert les yeux ! 31 Dieu, nous le savons, n'exauce pas les pécheurs ; mais si un homme est pieux et fait sa volonté, Dieu l'exauce. 32 Jamais on n'a entendu dire que quelqu'un ait ouvert les yeux d'un aveugle de naissance. 33 Si cet homme n'était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » 34 Ils ripostèrent : « Tu n'es que péché depuis ta naissance et tu viens nous faire la leçon ! » ; et ils le jetèrent dehors.

35 Jésus apprit qu'ils l'avaient chassé. Il vint alors le trouver et lui dit : « Crois-tu, toi, au Fils de l'homme ? » 36 Et lui de répondre : « Qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » 37 Jésus lui dit : « Eh bien ! Tu l'as vu, c'est celui qui te parle. » 38 L'homme dit : « Je crois, Seigneur » et il se prosterna devant lui. 

39 Et Jésus dit alors : « C'est pour un jugement que je suis venu dans le monde, pour que ceux qui ne voyaient pas voient, et que ceux qui voyaient deviennent aveugles. » 40 Les Pharisiens qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Est-ce que, par hasard, nous serions des aveugles, nous aussi ? » 41 Jésus leur répondit : « Si vous étiez des aveugles, vous n'auriez pas de péché. Mais à présent vous dites “nous voyons” : votre péché demeure.