Lecture biblique : Luc 10, 38-42 = voir texte en bas de cette page
Thématique : Marthe et Marie, trouver le bonne place
Prédication de Pascal LEFEBVRE - Bordeaux (temple du Hâ), le 08/03/26 (jour de l’assemblée locale)
Ce récit bien connu de Marthe et Marie est très court… il a pourtant suscité de multiples interprétations au cours de l’histoire chrétienne.
On a souvent opposé Marthe et Marie : Marthe représenterait l’action ; Marie la contemplation. Marthe serait la figure de la vie active ; Marie celle de la vie spirituelle.
Mais si nous lisons ce texte attentivement, nous pouvons voir que l’évangile ne cherche pas à opposer ces deux femmes. Il nous montre plutôt deux attitudes intérieures, deux manières d’être au monde, deux manières d’accueillir le Christ.
Et à travers elles, c’est aussi notre propre vie intérieure qui est mise en lumière.
1. Marthe : le souci qui devient agitation
Au début du récit, Jésus entre dans un village et il est reçu par une femme nommée Marthe.
Il faut déjà remarqué que c’est Marthe qui accueille Jésus. C’est chez elle qu’il vient. C’est elle qui ouvre sa maison.
Marthe est donc une femme généreuse, attentive, hospitalière. Elle veut accueillir et servir, elle veut bien faire, elle veut recevoir dignement son invité.
Son attitude naît d’abord d’un réel souci pour l’autre, d’une sollicitude sincère. / Mais peu à peu quelque chose se transforme.
Le texte dit que Marthe est « accaparée par les multiples soins du service » / « elle s’affaire à un service compliqué »
Le souci devient surcharge. La sollicitude devient agitation.
Et Jésus lui dit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour bien des choses. »
Jésus ne lui reproche pas de servir. Il ne condamne pas son action. Mais il souligne son agitation intérieure.
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C’est un fait que le souci peut parfois se retourner contre nous.
Parfois, nous voulons trop bien faire. Nous voulons répondre aux multiples besoins que nous discernons. Nous voulons tout assumer (c’est vrai dans nos vies personnelles et dans nos engagements).
Mais à force de vouloir tout faire, nous nous retrouvons divisés intérieurement…et nous nous épuisons…
Le souci devient inquiétude.
L’inquiétude devient agitation.
Et l’agitation finit par nous couper de l’essentiel.
C’est ce qui arrive à Marthe :
Elle n’est plus disponible.
Elle n’est plus dans la relation, ni dans la joie.
Elle est enfermée dans ce qu’elle a à faire.
Et le signe le plus révélateur de cette division intérieure apparaît lorsqu’elle s’adresse à Jésus : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur me laisse servir seule ? »
Cette phrase - qui résonne comme un appel à l’aide - ressemble au cri du petit enfant qui se sent débordé et qui dit « Ce n’est pas juste ! »
Ce sentiment d’injustice révèle quelque chose d’elle-même : Marthe ne se sent plus intérieurement à sa place.
Elle est écartelée entre ce qu’elle voudrait faire et ce qu’elle croit devoir faire.
Et ce trouble intérieur… elle va le projeter sur sa sœur, sous la forme d’un reproche.
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Souvent, lorsque nous sommes intérieurement divisés, nous faisons la même chose.
Notre agitation nous renvoie à nos propres limites.
Notre fatigue devient rancœur… qui s’exprime en reproches.
Notre inquiétude se transforme en jugement sur les autres.
« Quand même… il pourrait en faire davantage ! »
Le tumulte intérieur finit toujours par déborder sur les relations.
2. Marie : la présence et l’unification intérieure
Face à Marthe, l’évangéliste Luc montre - en contraste - la posture de sa sœur : « Marie s’assit aux pieds du Seigneur et écoutait sa parole. »
Elle est assise. Cette position est très symbolique. Elle exprime l’ancrage, la stabilité, la présence.
Marie n’est pas dans la dispersion. Elle n’est pas dans la précipitation.
Elle est simplement là… à l’écoute.
Et Jésus dira d’elle que : « Marie a choisi la bonne part. »
Remarquons bien les mots : il ne dit pas la meilleure part, mais « la bonne part ». C’est à souligner ! Car cela signifie qu’il n’y a pas une place supérieure à une autre.
Il n’y a pas une vie active mauvaise / et une vie contemplative meilleure.
Il y a simplement une place juste pour chacun, lorsqu’elle correspond à l’élan profond de notre cœur.
Marie est à la bonne place parce qu’elle est pleinement présente à ce qu’elle fait.
Elle se rend disponible, ici et maintenant. Elle écoute. Elle accueille la parole.
Cette place n’est pas réservée à Marie. Marthe pourrait tout aussi bien y avoir accès. Rien ne l’en empêche.
Ce que Jésus souligne, ce n’est pas une hiérarchie des tâches. C’est la qualité d’une présence.
Marie vit dans l’instant présent.
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Elle montre la nécessité de retrouver en nous une racine unifiante, un centre intérieur.
Car au fond, chacun de nous porte ce désir : le désir d’être unifié, rassemblé, pacifié.
3. Un appel pour notre temps : entre accélération et résonance
Ce passage biblique parle étonnamment bien de notre époque. Nous vivons aujourd’hui dans un monde d’accélération permanente.
Les sollicitations sont très nombreuses. Les tâches se multiplient.
Les écrans, les mails, les textos, les groupes WhatsApp, les réseaux sociaux nous appellent sans cesse… et monopolisent notre attention.
Tout semble urgent. Tout demande une réponse immédiate.
Le philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa a beaucoup réfléchi à ce phénomène qu’il appelle l’accélération sociale.
Selon lui, notre modernité est caractérisée par une augmentation constante de la vitesse : communications, transports, travail, informations. Tous les domaines de notre existence sont concernés.
Nous faisons de plus en plus de choses… mais nous avons toujours le sentiment de manquer de temps.
Cette accélération finit par produire une forme de dissonance… de désaccord avec le monde : nous ne sommes plus vraiment en relation avec ce qui nous entoure, nous sommes simplement en train de courir d’une chose à l’autre.
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C’est un peu ce que vit Marthe.
Elle veut bien faire. Elle veut accueillir. Elle veut servir.
Mais à force de vouloir tout faire, elle se disperse, elle est dans une sorte de surcharge intérieure. Et elle perd la relation elle-même.
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Pour le sociologue Hartmut Rosa, le problème de notre époque n’est pas seulement que nous allons trop vite. Le problème est que nous perdons ce qu’il appelle « la résonance ».
La résonance, c’est l’expérience d’une relation vivante avec le monde.
C’est ce moment où quelque chose nous parle, nous touche, nous rejoint, et où nous pouvons lui répondre.
Comme lorsqu’une parole nous atteint ou nous rejoint profondément.
Comme lorsqu’une rencontre nous touche et nous transforme.
Comme lorsqu’un paysage, une musique, une prière font vibrer quelque chose en nous.
La résonance, c’est lorsque le monde cesse d’être un objet à disposition… un objet à maîtriser ou à contrôler… pour devenir une relation à habiter.
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Le problème de notre époque, c’est que nous cherchons sans cesse à rendre le monde disponible : tout doit être accessible, rapide, maîtrisable.
Mais le paradoxe que souligne Hartmut Rosa c’est que les expériences les plus profondes de la vie ne peuvent pas être produites à volonté…
Une rencontre bouleversante, une parole qui nous transforme, une expérience spirituelle… tout cela suppose d’accepter que le monde ne soit pas totalement sous notre contrôle. Il faut laisser une place à l’imprévisible, à ce qui nous rejoint…
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C’est justement ce que fait Marie : elle ne cherche pas à gérer la situation, elle se rend simplement disponible à la parole qui lui est adressée….
Elle est assise. Elle écoute. / Elle n’est pas dans le contrôle, ni dans l’efficacité. / Elle est simplement là… dans la relation.
Elle s’ouvre à ce qui est… et se laisse toucher par la parole qui lui est adressée.
Pour vivre cela, elle a préalablement accepté une forme d’indisponibilité au reste du monde, à la matérialité, à l’urgence… en ne cherchant pas à maîtriser la situation.
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D’une manière générale, l’analyse que propose le sociologue Hartmut Rosa rejoint profondément l’intuition biblique.
Car dans la Bible, la relation avec Dieu commence toujours par une parole qui nous est adressée. Dieu parle, l’être humain écoute, et il répond. C’est alors que la relation transforme la vie.
La foi n’est pas d’abord une tâche, une oeuvre ou une performance à accomplir. Elle est d’abord une relation vivante à cultiver, une confiance qui s’ouvre, une rencontre où quelque chose en nous, se met à vibrer à l’écoute d’une parole.
Et c’est précisément ce que l’évangéliste nous montre à travers le personnage de Marie : Elle se tient là, simplement, aux pieds de Jésus. Elle se rend disponible à cette relation vivante, où la parole peut la toucher, et où elle peut y répondre.
On pourrait dire que Marie entre en résonance avec la présence et la parole du Christ.
4. Écouter avant de servir
Je crois personnellement que Marthe et Marie ne sont pas deux figures opposées.
Toutes les deux montrent une dimension essentielle de la vie chrétienne :
Marthe nous rappelle que la foi se vit aussi dans le service, dans le don, dans l’engagement concret. / Marie nous rappelle que la foi naît dans l’écoute.
Mais peut-être que l’ordre du récit est important : l’écoute précède le service.
On ne peut pas servir durablement si l’on n’est pas d’abord relié à une Source intérieure.
Sinon le service devient agitation. La générosité se transforme en fatigue. La joie de vivre s’éteint. Et la disponibilité se mue finalement en reproche.
Mais lorsque l’écoute vient d’abord, alors l’action peut devenir juste.
Nous agissons, non plus dans la précipitation, mais en adéquation avec ce qui se présente. Nous faisons ce qu’il faut, au moment opportun et favorable.
C’est peut-être cela « la bonne place ».
5. La question qui nous est posée
Alors… peut-être que ce récit de Luc… nous pose finalement une question simple, mais profonde : Comment habiter le présent ?
Comment être réellement et pleinement là où nous sommes ?
Comment redevenir disponibles à la parole, à l’autre, à Dieu ?
Car souvent notre esprit est ailleurs : Nous pensons à ce que nous avons fait. / Ou nous anticipons… en pensant à ce que nous devons encore faire, ensuite.
Nous perdons ainsi la richesse du moment présent… alors que c’est là que devrait être notre conscience… car c’est dans le présent que se joue la rencontre.
Peut-être que l’évangile nous invite aujourd’hui à redécouvrir quelque chose de simple : prendre le temps d’écouter, prendre le temps d’être là,
pour se rendre disponible à la relation, aux autres et à Dieu….
Ouvrir des espaces dans notre vie… où nous pouvons nous laisser toucher… où la parole peut nous rejoindre… où la relation peut se déployer.
C’est dans cette ouverture et cette disponibilité que peut naître une vie plus unifiée.
Peut-être que pour vivre cette vie relationnelle… cette vie bonne… l’évangile nous appelle aujourd’hui non pas à en faire « toujours plus »… mais précisément à en faire « moins »… non par paresse, mais pour vivre mieux…. pour retrouver des espaces où la résonance devient possible.
Ainsi… peut-être nous invite-t-il à un certain renoncement :
Renoncer à vouloir tout faire.
Renoncer à aller toujours plus vite.
Renoncer à répondre à toutes les sollicitations.
Pour retrouver une vie plus juste… plus habitée… plus authentique… plus fraternelle.
Conclusion : Marthe, Marie et la résonance
En conclusion… je crois que Marthe et Marie ne sont pas deux femmes opposées. Elles représentent deux dimensions de notre propre vie.
- Il y a en nous une part de Marthe : celle qui veut agir, servir, répondre aux besoins.
- Et il y a en nous une part de Marie : celle qui aspire à écouter, à demeurer, à être simplement présente.
La sagesse de l’évangile n’est pas de choisir l’une contre l’autre.
Elle est de laisser l’écoute nourrir le service.
Alors notre action devient plus juste.
Notre cœur devient plus paisible.
Et nous pouvons enfin habiter pleinement le présent.
Peut-être est-ce là « la bonne part » que Jésus nous invite à choisir.
Alors… chers amis… que nos vies soient comme une maison accueillante, où le service et l’écoute se rejoignent… où chaque instant devient une résonance avec le monde et avec le Christ… pour nous unifier et nous unir les uns aux autres, dans la paix et la présence du Seigneur. Amen !
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Luc 10, 38-42
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