dimanche 1 novembre 2015

Lc 9, 57-62

Lc 9, 57-62
Lectures bibliques : Mt 22, 23-33 ; Lc 9, 51-62
Thématique : Laisse les morts enterrer leurs morts
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 01/11/15.
(Inspirée d’une analyse de Jean-Marc Babut et d’une méditation de Yolande Girard)

En ce jour de la Toussaint – souvent confondu avec Halloween le 31 octobre ou la fête des morts le 2 novembre – beaucoup de Chrétiens vont dans les cimetières pour fleurir les tombes de leurs défunts.
Dans ce temps de commémoration si particulier, comment comprendre la fameuse phrase de Jésus : « Laisse les morts enterrer leurs morts » (Lc 9,60 // Mt 8,22) ? Que faut-il penser et faire de cette affirmation radicale et provocatrice ?

Tout d’abord, il faut la resituer dans son contexte : Dans les évangiles selon Matthieu et Luc, cette phrase de Jésus est liée à la question de la suivance, au désir ou à l’appel de quelques candidats disciples à suivre le Christ.

Jésus vient de prêcher l’advenue du royaume de Dieu – du monde nouveau de Dieu – et d’accomplir un certain nombre de guérisons, attestant de cet accès et de cette présence du règne de Dieu, ici et maintenant.

Certains de ses auditeurs restent rétifs à son message. D’autres, au contraire, font état d’une réaction positive à son évangile et s’offrent comme candidats disciples. Ils veulent le suivre et se mettre à son école.

On s’attendrait ici que Jésus exprime quelques mots de bienvenue. Mais, pas du tout. Il leur adresse plutôt un avertissement, afin de leur faire prendre conscience de ce à quoi ils vont s’exposer. « Devenir disciples » implique un engagement beaucoup plus exigeant que ces gens ne l’imaginent.

Le premier disciple est un enthousiaste, sans doute inconscient de l’engagement que réclame la mission de propager le message du monde nouveau de Dieu : « où que tu ailles, je te suivrai » annonce-t-il. 

Jésus ne le décourage pas, mais l’avertit de l’extrême précarité à laquelle le « Fils de l’homme » - l’homme nouveau -  doit être prêt à consentir.
Même les animaux sauvages comme le renard ou l’oiseau – qui sont pourtant chassés – disposent d’un endroit où se reposer et se mettre à l’abri en cas de besoin. Rien de tel pour le « Fils de l’homme » - le représentant de la nouvelle humanité unie à Dieu : Il doit s’attendre à n’avoir jamais ni repos ni abri contre les dangers qui vont assurément le menacer.

Quand on vient – comme Jésus – déranger l’ordre établi, contester la religion et les logiques des pouvoirs en place, on ne peut pas s’attendre à trouver de refuge et de sécurité… on n’est pas à l’abri des persécutions des pouvoirs politiques et religieux.

Ainsi, la remarque de Jésus porte une question sous-jacente : le candidat disciple est-il vraiment prêt à assumer une condition de vie aussi inconfortable… aussi risquée et incertaine ?

L’autre candidat disciple – quant à lui – se découvre écartelé entre l’appel de Jésus à le suivre, pour promouvoir le monde nouveau de Dieu, et, d’autre part, le devoir familial, considéré comme sacré, d’assurer une sépulture à son père.

Deux hypothèses d’interprétation sont proposées pour comprendre le propos de Jésus :

- Certains exégètes pensent que l’argument de l’homme qui dit à Jésus « permets moi d’abord d’aller enterrer mon père » est une sorte de prétexte. Cela expliquerait l’objection de Jésus qui se rend compte que l’homme donne des excuses pour ne pas avoir à le suivre.
Le père de cet homme était sans doute âgé et près de la mort. En prenant l’état de son père comme excuse, ce jeune homme évite ainsi la responsabilité qui lui était offerte.

- D’autres pensent, au contraire, que l’argument de l’homme appelé à s’engager à la suite du Christ, n’est pas fictif, mais réel. Il ne s’agirait pas ici d’une fausse excuse, mais d’un devoir de piété, d’une obligation morale : celle de ne laisser aucun être humain sans sépulture (cf. 2 Sam 2, 4-5).

L’ordre d’ensevelir son père est implicite dans la Torah, comme une extension du cinquième commandement du Décalogue sur l’honneur à rendre à ses propres parents. Il est explicite dans le judaïsme, dans le livre de Tobit (voir Tb 4,3 ; 6,15).
C’est au fils, en particulier, qu’incombe l’obligation de réciter la prière - le Qaddish - sur la tombe de son père.[1]

Si la sépulture avait lieu en Palestine le jour même de la mort (cf. Jeremias), le deuil incluait ensuite six jours pendant lesquels la famille recevait les condoléances.

Jésus ne contrevient pas à cette obligation. Mais sa parole exprime l’urgence d’une mission qui ne doit plus être retardée.
Pour lui, ce qui est prioritaire, et qui doit primer sur les devoirs religieux prétendument sacrés, c’est la promotion du monde nouveau de Dieu.

L’urgence du salut dont l’humanité a besoin, c’est d’entrer immédiatement dans la nouvelle mentalité du règne de Dieu… C’est ce que Jésus exprime à sa manière : « suis moi !… le reste passe après ! »… autrement dit : « laisse les morts s’occuper de la sépulture de leurs morts ! »

Pour comprendre cette réponse radicale de Jésus, il faut lire le mot « morts » de façon métaphorique : Ceux qui n’entrent pas dans le royaume de Dieu dès maintenant sont, d’une certaine manière, déjà « morts ».
Il faut, avant tout, se préoccuper de ne pas être mort, plutôt que de se préoccuper d’enterrer les morts.

En d’autres termes, Jésus opère un recentrement de nos priorités. La conversion et la foi en un Dieu de vie… le Dieu des vivants…  doivent primer sur les devoirs religieux.

Si Jésus va jusqu’à appeler « morts » ceux qui vont enterrer leurs morts, c’est que, pour lui, les hommes, préoccupés par leurs devoirs religieux, ne valent pas mieux que les morts auxquels ils veulent assurer une sépulture… C’est que, pour lui, ce devoir prétendument sacré, est en réalité étranger au projet de Dieu pour l’homme… car peu importe ce que devient le corps de ceux qui sont morts. Ce n’est pas là que se joue le salut de l’être humain… ce n’est pas là que se joue la Vie. Elle est ailleurs : elle est ailleurs en amont ou en aval de la mort… mais pas dans un corps inerte et gisant.

(Entre parenthèses… On entend parfois dire, au moment d’un enterrement… aux moment de l’ensevelissement du corps d’une personne aimée : « il ou elle sera bien, là, car il y a un arbre et qu’il aimait les arbres, et qu’il est enterré avec ceux qu’il aime, avec tel ou tel personne de la famille ». Ce type de pensée est certainement rassurant ou consolateur, mais il n’est pas juste d’un point de vue chrétien. L’Evangile de Matthieu (cf. Mt 22) aussi bien Paul (cf. 1 Co 15) nous appellent à distinguer - le corps matériel qui tombe en poussières avec la mort, qui est périssable, - du corps spirituel ou de l’âme d’une personne qui poursuit son chemin autrement et continue à vivre sous un autre mode, dans une autre dimension de l’existence.
Cette espérance s’appuie sur la conviction que personne n’est abandonnée par Dieu à la mort… que rien ne peut nous séparer de l’amour de Dieu, pas même la mort (Rm 8, 38-39).
Ainsi, si nous pensons vraiment qu’une personne est là, dans un trou, au cimetière, alors oui, elle est morte pour nous et cela risque de tuer la mémoire vive que nous avons de cette personne. Différemment, si nous croyons que l’esprit de cette personne – sa part la plus lumineuse, qui émane de l’Esprit de Dieu, qui est à son image (et donc éternel) – est désormais ailleurs, dans les royaumes de l’Esprit, alors ce que cette personne a été reste certainement vivant en nous, comme dans la conscience divine)[2]

On découvre donc dans cette réponse dérangeante à quel point le monde où les humains prétendent vivre est – pour Jésus – déjà ancien, déjà gangréné par la mort et perdu… dans la mesure où il se cantonne au monde matériel et visible. 
Ce qui apparaît dans l’appel du Christ : « suis moi », « va annoncer le règne de Dieu », c’est l’urgence de révéler aux hommes que le monde nouveau de Dieu est déjà là, accessible, à portée de mains, à qui veut y entrer… c’est l’urgence du salut dont l’humanité inconsciente a besoin.

* [Autrement dit, il y a plusieurs raisons pour lesquels Jésus prononce ces mots si forts :

- D’abord, parce que, dans toute la Bible, Dieu est premier. Dieu s’intéresse non pas aux morts, mais aux vivants. Il est le Maître de la vie… le Dieu des vivants… qui suscite et ressuscite la vie… Il est le centre de gravité de toute l’humanité.
Ainsi, lorsque, à travers Jésus, la Vie interpelle, lorsque la Vie se manifeste, on ne peut qu’y adhérer !

- Ensuite, à cause de la conscience, que le disciple doit avoir, de l’urgence de la situation. Lorsque cette conscience nous habite, on sait que cela ne peut pas attendre. L’annonce de la venue du Règne de Dieu ne souffre pas de délais ... ni de prétextes… comme nous le montre la suite du texte : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière – dit Jésus – n’est pas fait pour le royaume de Dieu » (Lc 6,62).

- Troisièmement, lorsqu’il prononce cette parole dans l’Évangile de Luc, Jésus est à l’heure des choix. Il s’en va vers Jérusalem. Il « prend résolument la route » nous dit l’évangéliste (cf. Lc 9, 51). Et il sait très bien ce qui va lui  arriver.
S’il fallait, à ce moment, qu’il pense à sa propre vie ou à sa mère restée derrière lui, en Galilée, comment aurait-il pu continuer ?

Il demande à ceux et celles qui le suivent exactement la même chose qu’il s’applique à lui-même. Il leur demande de renoncer à un monde privé de sens (y compris, lorsque c’est nécessaire, à son environnement familial), pour annoncer la venue de ce qui apporte sens au monde. Il leur demande d’être des dispensateurs de vie, plutôt que de s’occuper des morts.

L’intention du texte est donc claire : l’heure est arrivée ! Le monde nouveau que Dieu veut pour l’homme est accessible. Il est temps de se décider, sans attendre à demain, ni regarder en arrière !][3]

* Pour conclure cette méditation, je vous livre l’analyse du théologien Anselm Grün qui médite ce passage avec une approche plus psychanalytique, comme ce qui se joue aussi dans notre fort intérieur.

Pour lui, ces mots du Christ résonnent comme un appel à lâcher prise, à lâcher en nous tout ce qui est mortifère, pour revivre à une vie nouvelle :

« Laisse les morts ensevelir leurs morts, pour toi, va-t’en divulguer le royaume de Dieu (Lc 9,60).

Voilà une phrase logiquement impossible à comprendre, car les morts ne peuvent plus rien faire. Ils ne peuvent pas enterrer d’autres morts. Mais si nous laissons pénétrer cette parole en nous, elle nous met en contact avec tout ce qui est mort en nous : avec ce qui ne mérite pas vraiment l’appellation « vie », avec notre routine quotidienne, avec le vide intérieur, avec les blocages et les endurcissements de notre âme.

Jésus ne nous explique pas comment les morts peuvent enterrer les morts. Mais en méditant sa parole, tout ce qui est mort et engourdi en nous se manifeste – et est enterré. Nous ne tournons plus autour de ce qui est mort, mais le lâchons. Nous nous permettons de le laisser derrière nous et de l’enterrer. Et nous reprenons plaisir à aller de l’avant et à vivre de telle sorte que ce ne sont plus des lettres mortes ou des normes dépassées qui prédominent en nous, mais Dieu.

La parole de Jésus nous libère de la mauvaise conscience qui nous assaille quand nous lâchons des relations engourdies, ou des habitudes ou des rituels qui n’ont plus de sens pour nous et que, de nous mêmes, nous n’oserions pas déclarer morts. Par son langage radical, Jésus nous permet de nommer les choses par leur nom et de les déclarer mortes.

Son invitation à laisser les morts enterrer leurs morts nous encourage à prendre nos distances avec des éléments qui ne nous regardent plus, comme par exemple l’argent et la sécurité matérielle, qui n’ont pas trait à notre vraie vie.

Nous devons nous concentrer sur le royaume de Dieu et sur son annonce. Nous devons montrer comment Dieu accède au pouvoir en nous. Si Dieu règne en nos cœurs, nous revivons. »[4]

Amen.