samedi 16 mars 2024

Culte EDC - Comment réenchanter le travail ?

 Culte Assises des EDC - Lectures bibliques : Dt 5, 12-15 ; Mt 20, 1-16 (voir textes bibliques en fin de document)

Thématique : Comment réenchanter le travail ?


Prédication du pasteur Pascal LEFEBVRE – Assises Nationale 2024 à Bordeaux – 16/03/2024 



 * Il parait (selon les intervenants que nous avons pu écouter) que le temps de travail ne représenterait que 12 à 15 % du temps d’une existence humaine. 

Mais, si on se focalise sur la période comprise entre ses 25 ans et ses 65 ans, l’être humain ressent les choses différemment, puisqu’il passe la majeure partie de ses journées au travail… En tout cas c’est vrai pour nous, les EDC !  

Alors, quel sens celui-ci a-t-il dans la vie ? 

Et « comment réenchanter le travail ? » : telle est la question stimulante que nous partageons ensemble cette année aux Assises. 


Et déjà, en participant aux plénières ou aux ateliers, vous avez certainement trouvé quelques réponses éclairantes. 

Vous en avez, vous-mêmes, sûrement déjà expérimentées et vous en parlez probablement lors de vos échanges en équipes. 


De nombreux moyens existent… nous en connaissons un certain nombre : soulager la pénibilité ; promouvoir l’écoute et le dialogue ; redonner du sens, avoir un cap, une direction et des valeurs partagées ; mettre l’humain au cœur de l’entreprise ; favoriser les aspects coopératifs ; valoriser l’engagement ; susciter la créativité et le pouvoir d’agir ; développer de nouveaux talents ; encourager la reconnaissance, etc.


A travers nos expériences professionnelles… nos aptitudes… nos organisations managériales… nous avons certainement testé différentes pistes … plus ou moins efficaces. 

Mais, avouons, qu’elles demeurent souvent provisoires et parcellaires… et qu’elles diffèrent beaucoup selon nos contextes professionnels. 


Alors, ce matin… pour élargir les horizons… quoi de mieux que de se tourner vers l’Evangile… et vers Jésus-Christ ? 

Il nous invite, à travers ses paroles et ses paraboles, à un déplacement… un changement de mentalité… pour instiller quelque chose de nouveau : mettre un peu de sel, de saveur, sur notre terre… ouvrir notre réalité (notre monde) aux valeurs du Royaume. 


Il nous appelle peut-être même… à une sorte de « révolution » … à revoir de fond en comble nos représentations.   


* Nous connaissons bien cette parabole dite « des ouvriers de la onzième heure » … arrêtons-nous simplement sur quelques aspects :


Première remarque… Dans cette parabole, le Royaume des cieux n’est pas seulement comparable à un maitre de maison ordinaire qui embauche des ouvriers pour sa vigne… Mais à un patron qui agit de façon créative et qui est un véritable tourbillon : 

Il suffit de voir tous les verbes d’action qui lui sont associés : convenir, envoyer, sortir, voir, sortir de nouveau, sortir encore, trouver, dire, aller, dire d’appeler, etc. 


Il sort à cinq reprises dans cette chaude journée et prend constamment l’initiative. L’action principale est centrée sur lui : il est à la fois celui qui fait et qui fait faire. 


Entre parenthèses, remarquez que les ouvriers – dans cette petite histoire – ne font rien d’autre que lui obéir, sans même le remercier… et qu’ils ne prennent la parole que pour réclamer ou récriminer. 

Ce détail (qui n’est pas dénué de réalisme) peut rappeler des souvenirs à certains… peut-être à ceux qui ont parfois affaire à des salariés un peu pointilleux, ou des organisations syndicales un peu tatillonnes. 

On voit, de toute façon, qu’à l’époque de Jésus, on ne parlait pas encore de « management participatif ». 


Quoi qu’il en soit… la comparaison qu’emploie le Christ nous montre une première chose : le Royaume des cieux, c’est d’abord une dynamique… une dynamique dans laquelle on est invité à entrer… qu’on soit un peu à l’image du grand patron (le Père céleste)… ou qu’on soit un intendant, un contremaître, un employé… quels que soient nos talents ou notre niveau de qualification… il y a toujours une place qui nous attend… il y a toujours une mission pour chacun… 


A nous de discerner la vocation que nous avons reçue… les talents qui sont cachés en nous – et chez les autres – pour les « déterrer » et les utiliser avec confiance (cf. Mt 25, 14-30),… pour les mettre au service du bien commun… 

Car le projet du Seigneur, c’est d’obtenir une vigne généreuse… qui porte de beaux fruits…


Deuxième point : dans la parabole, il y a une chose qui étonne même le maitre de maison… c’est que des gens aient pu rester là tout le jour, sans travail.

Comment est-ce possible ? Est-ce que le travail viendrait à manquer ?


Il y a pourtant… tant à faire pour semer la confiance, l’espérance et l’amour… Il y a tant à faire pour participer au travail de la vigne… pour rechercher la justice… pour construire le « monde nouveau de Dieu » : ce monde d’engagement, de fraternité et de paix que le Père attend… c’est-à-dire son Règne… Alors, comment se fait-il que des gens soient restés là sans travail (v.6) ?


Et là… la réponse est assez nette… je dirais même criante de réalisme : « personne ne nous embauché » répondent-ils (v.7). 


C’est vrai que, d’un côté, il y a des patrons qui ne trouvent pas de salariés qualifiés et motivés dans la durée, pour répondre à leurs besoins et leurs attentes… On le sait : c’est dur de recruter… et difficile de garder un personnel volontaire, engagé et compétent.  


Mais c’est vrai aussi, d’un autre côté… qu’il y a des gens que personne (ou presque) ne semble vouloir embaucher : les séniors, les chômeurs de plus de 55 ans, certaines personnes porteuses d’un handicap, celles ou ceux qui ont besoin d’un temps partiel, les gens les moins formés, les moins qualifiés, ou les jeunes, ceux qui ont le moins d’expérience… sans parler de ceux qui ont connu une période de rupture, de longue maladie, de désocialisation ou d’incarcération.  


Alors, le patron de la parabole, lui, est assez étonnant… parce qu’il considère a priori que personne n’est inapte. 

Donc, il tente toujours le coup… 

Il espère en chacun ! Il croit en nous !

Quelle magnifique nouvelle et quel exemple de foi !

Dieu croit et espère en chacun !


Mais (nous-mêmes) avons-nous cette même espérance, cette même foi… au moment de recruter ? La question reste ouverte…


En tout cas, on peut résumer l’attitude de ce maître en quelques mots : initiative, audace, courage, confiance, espérance et persévérance : les ingrédients de la réussite ! 


Troisième aspect / troisième point : c’est la fin qui nous la livre, au moment où chacun reçoit sa paie journalière. 

Aïe…  c’est là que ça coince !... 

Notre conception de la justice en prend un coup !  

Car tout le monde reçoit le même salaire : les derniers comme les premiers !  


Rappelons qu’à l’époque de Jésus, le salaire versé – une pièce d’argent – permettait à un ouvrier de nourrir convenablement sa famille pour une journée. 


Sachant cela, le grand patron n’a pas cédé à la facilité… ni à la « mesquinerie » qui aurait consisté à la simple proportionnalité (en donnant moins à ceux qui avaient fait moins). 


Au contraire, en donnant aussi cette pièce d’argent indispensable aux derniers venus, il a une vision lumineuse, il déploie un projet plus vaste : puisqu’il permet à chacun de recevoir une rémunération correcte, pour vivre dignement. 

Il agit ainsi par pure grâce : tout simplement parce qu’il est bon ! 


Ainsi, deux logiques s’affrontent à la fin de la parabole :


  • - D’un côté, celle du mérite. C’est la logique économique de la performance et de la rentabilité. Les ouvriers qui ont travaillé toute la journée (depuis le matin) en sont les représentants. 

Ils auraient aimé être payés davantage, puisqu’ils ont fait plus. Mais le maître les rémunère en suivant le contrat de départ, en respectant ce qui était initialement prévu, ni plus ni moins. 


  • - Et de l’autre côté, il y a la logique de l’amour inconditionnel, de la libéralité, c’est-à-dire de la liberté gracieuse de Dieu… qui vient renverser ou plutôt rééquilibrer et rétablir les choses : C’est celle de la générosité, de la bonté, du don, qui permettra aux derniers arrivés de nourrir, eux aussi, leur famille, alors que leurs seuls mérites et le fruit de leur faible travail n’auraient pas suffi. 


Mais (me direz-vous) pourquoi faudrait-il s’ouvrir à cette nouvelle logique… qui nous bouscule ?


Cette attitude a priori étonnante part d’un constat frappant de réalisme (lui aussi) : 

Dans notre monde, les chances de vie sont inégalement réparties… 

Et il y a des hommes et des femmes qui n’ont pas les moyens de mériter leur subsistance. C’est une réalité !


A travers cette petite histoire, qui recèle une anomalie scandaleuse… Jésus nous propose de mettre notre monde au diapason du Royaume de cieux…  pour vibrer autrement. 


Il nous rappelle que la logique du mérite - ou de la rétribution - ne suffit pas à produire la justice, tout simplement parce que tout le monde n’est pas en capacité de vivre selon ses seuls mérites.


Le Christ présente donc la voie d’une meilleure justice : 

Elle apparait quand on sort de la comptabilité, de la réciprocité, du « donnant-donnant »…  et qu’on ouvre le jeu… qu’on y instille de la souplesse… de la générosité… en expérimentant la voie de l’amour… de la compassion et de la bienveillance. 


La bonté et la gratuité : c’est ce qui fonde la vie dans le Royaume, telle que Dieu l’a voulue. 


Le Christ nous rappelle ainsi que le travail – lorsqu’il vise la seule performance et la rentabilité à tout prix – n’est pas une activité qui se suffit à elle-même. 

Le profit ne peut pas être la seule préoccupation du monde ou d’une entreprise…  Il y a d’abord la place de l’humain !


Dit autrement… le sens du travail est inséparable de la relation avec les autres… et cette relation avec autrui est appelée à prendre appui sur un fondement : la conscience de l’amour inconditionnel de Dieu… qui agit gratuitement, au-delà des mérites de chacun.  


Pour nous… ce maitre de la vigne – figure de Dieu – est l’exemple de l’entrepreneur à suivre : 

Pour ce patron « hors du commun », le travail est d’abord l’occasion d’appeler, de mobiliser, de tisser des liens, de donner confiance, d’exercer sa générosité, en plus de sa responsabilité d’employeur.


Jésus lui-même n’a-t-il pas été, lui aussi, à sa manière, un incroyable « manager » ?… N’a-t-il pas été ce Maître qui a ressuscité l’espérance… qui a su emmener ses disciples avec lui, jusqu’au bout du monde… en leur donnant un horizon : le règne de Dieu… en les appelant, en leur proposant de faire équipe, en les envoyant en mission… pour inviter chacun à collaborer au travail de la grâce !


N’est-ce pas cette même mission… chers amis… qui nous est aussi confiée :

Collaborer au travail de la grâce… en mettant de l’huile dans les rouages du monde et de nos entreprises… en laissant l’Esprit saint agir en nous… en suivant l’exemple du Christ… ?


* Encore quelques mots… de façon plus brève… pour nous arrêter aussi un instant… sur le passage du Deutéronome… qui nous propose un autre éclairage sur cette fameuse question de « réenchanter le travail ». 


Nous savons tous – par expérience – que le travail peut facilement devenir une course effrénée, et même une addiction, ou pire encore « un esclavage ». 


Pour lui redonner du sens, une solution nous est ici proposée : 

Accepter… consentir à s’arrêter régulièrement … à faire des pauses.

Car « travail » et « shabbat » sont complémentaires et indissociables. 


Le sens profond de ce commandement du shabbat, c’est de préserver la liberté. 

S’arrêter régulièrement de travailler permet de prendre du recul, d’apprendre quelque chose, d’intégrer des découvertes faites au travail, d’élargir son regard, d’avoir davantage de discernement, etc. 


Le shabbat – comme temps de rupture ou d’interruption – n’est pas du temps perdu. Il permet d’éviter la routine et de mettre de la distance entre nous et nos œuvres.

Il permet que le travail ne change pas seulement la Création et l’environnement, mais qu’il transforme aussi la personne qui travaille.


Rappelons-nous que, dans le récit de la Genèse (Gn 2,2-3), le 7ème jour est le seul que Dieu bénisse, sans doute parce que c’est cette pause qui permet de donner sa pleine signification à son œuvre créatrice.  

Elle permet d’exprimer : liberté et joie. 


Si Jésus lui-même a opéré des guérisons le jour du sabbat, c’était certainement pour célébrer la libération que Dieu offre à tous !


Cela veut dire – pour nous – que le travail de la grâce (auquel je faisais allusion à l’instant avec l’Evangile) est indissociable d’un autre travail : qui est un travail de libération… qui peut être expérimenté dans le repos. 


Le repos hebdomadaire permet – paradoxalement – de remettre du sens dans nos activités et aussi de poser une limite au travail… d’accepter de ne pas être tout-puissant et de savoir se ressourcer. 

Puisque « Le travail a été fait pour l’homme, et non pas l’homme pour le travail » 

[Cette affirmation initialement appliquée au sabbat peut l’être au travail]. 


En étant sans cesse dans l’activité – on le sait – on risque de perdre de vue nos propres limites… et le sens du chemin…

On risque aussi de vivre comme des automates, de moins en moins capable de prendre une juste distance, pour faire évoluer nos pratiques et nos façons de penser. 


Pour réfléchir, pour changer… il faut commencer par accepter de s’arrêter… et peut-être aussi de méditer, de prier, de lire, d’échanger et de se réjouir avec nos proches.  


Il y a donc une véritable vertu à vivre un temps de pause hebdomadaire : cela permet de se déconnecter, de redonner du sens à notre travail, et de garder notre liberté et notre joie de vivre. 

Et c’est aussi pour cela que vous êtes venus aux Assises à Bordeaux !


* Pour conclure, chers amis… je dirai qu’il y a encore un autre moyen de réenchanter le travail, qui nous est proposé par un de textes de la « smartfeuille », à travers l’image de la vigne et des sarments (cf. Jn 15), qui a déjà été largement déployée depuis hier matin.


Ce moyen – le plus important – c’est évidemment notre lien à Jésus – c’est de rester connecté au Christ. 


C’est la présence de l’Esprit saint offert par le Christ… la présence du Souffle de Dieu en nous… qui est capable de nous inspirer… de nous renouveler… et nous donner un souffle nouveau.


Parce que nous sommes parfois « à bout de souffle », nous avons besoin d’écouter une Parole qui vient nous renouveler en profondeur, nous transformer, nous émonder, nous sanctifier… 


Une Parole qui nous donne un cap : le règne de Dieu… 

Qui nous envoie sur le chemin de l’accueil et de l’amour du prochain… 

Et qui nous régénère par la sève de l’espérance que le Christ nous transmet. 


Alors… acceptons d’être émondés par l’Evangile de la grâce !

Et laissons-nous transformer et libérer par sa Parole !  Amen. 


Lectures bibliques 


Dt 5, 12-15 (TOB)

12 Qu’on garde le jour du sabbat pour le sanctifier, comme le SEIGNEUR ton Dieu te l’a ordonné. 

13 Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage, 

14 mais le septième jour, c’est le sabbat du SEIGNEUR ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’émigré que tu as dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. 

15 Tu te souviendras qu’au pays d’Égypte tu étais esclave, et que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait sortir de là d’une main forte et le bras étendu ; c’est pourquoi le SEIGNEUR ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du sabbat.


Mt 20, 1-16 (TOB) 

1 « Le Royaume des cieux est comparable, en effet, à un maître de maison qui sortit de grand matin, afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne. 

2 Il convint avec les ouvriers d’une pièce d’argent pour la journée et les envoya à sa vigne. 

3 Sorti vers la troisième heure (9h00), il en vit d’autres qui se tenaient sur la place, sans travail, 

4 et il leur dit : “Allez, vous aussi, à ma vigne, et je vous donnerai ce qui est juste.” 

5 Ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure (midi), puis vers la neuvième (15h00), il fit de même. 

6 Vers la onzième heure (17h00), il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : “Pourquoi êtes-vous restés là tout le jour, sans travail ?”– 

7 “C’est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés.” Il leur dit : “Allez, vous aussi, à ma vigne.” 

8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers, et remets à chacun son salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers.” 

9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et reçurent chacun une pièce d’argent. 

10 Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient recevoir davantage ; mais ils reçurent, eux aussi, chacun une pièce d’argent. 

11 En la recevant, ils murmuraient contre le maître de maison : 

12 “Ces derniers venus, disaient-ils, n’ont travaillé qu’une heure, et tu les traites comme nous, qui avons supporté le poids du jour et la grosse chaleur.” 

13 Mais il répliqua à l’un d’eux : “Mon ami, je ne te fais pas de tort ; n’es-tu pas convenu avec moi d’une pièce d’argent ? 

14 Emporte ce qui est à toi et va-t’en. Je veux donner à ce dernier autant qu’à toi. 

15 Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien ? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ?” 

16 Ainsi les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. »


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