dimanche 22 janvier 2012

Mt 3

Mt 3
Lectures bibliques : Mt 3 ; Jn 2, 13-16 ; 1 Co 3, 16-17 ; Dt 6, 4-5 ; Ps 42, 2-6.
Louange : Ps 63, 2-9.
Volonté de Dieu : Rm 13, 8-14.
Thématique : Se convertir : changer de mentalité… orienter son désir vers Dieu… laisser Dieu être Dieu en soi.

Prédication = voir plus bas, après les lectures.

Lectures

- Mt 3

En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée : 2« Convertissez-vous : le Règne des cieux s'est approché ! » 3C'est lui dont avait parlé le prophète Esaïe quand il disait : « Une voix crie dans le désert : “Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.”  » 4Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 5Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui ; 6ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.

7Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d'échapper à la colère qui vient ? 8Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ; 9et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : “Nous avons pour père Abraham.” Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. 10Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.

11« Moi, je vous baptise dans l'eau en vue de la conversion ; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi : je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales ; lui, il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu. 12Il a sa pelle à vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier ; mais la balle, il la brûlera au feu qui ne s'éteint pas. »

13Alors paraît Jésus, venu de Galilée jusqu'au Jourdain auprès de Jean, pour se faire baptiser par lui. 14Jean voulut s'y opposer : « C'est moi, disait-il, qui ai besoin d'être baptisé par toi, et c'est toi qui viens à moi ! » 15Mais Jésus lui répliqua : « Laisse faire maintenant : c'est ainsi qu'il nous convient d'accomplir toute justice. » Alors, il le laisse faire. 16Dès qu'il fut baptisé, Jésus sortit de l'eau. Voici que les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. 17Et voici qu'une voix venant des cieux disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir. »

- Jn 2, 13-16

La Pâque des Juifs était proche et Jésus monta à Jérusalem. 14Il trouva dans le temple les marchands de bœufs, de brebis et de colombes ainsi que les changeurs qui s'y étaient installés. 15Alors, s'étant fait un fouet avec des cordes, il les chassa tous du temple, et les brebis et les bœufs ; il dispersa la monnaie des changeurs, renversa leurs tables ; 16et il dit aux marchands de colombes : « Otez tout cela d'ici et ne faites pas de la maison de mon Père une maison de trafic. »

- 1 Co 3, 16-17

Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? 17Si quelqu'un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est saint, et ce temple, c'est vous.

- Dt 6, 4-5

ÉCOUTE, Israël ! Le SEIGNEUR notre Dieu est le SEIGNEUR UN. 5Tu aimeras le SEIGNEUR ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force.

- Ps 42, 2-6

Comme une biche se tourne
vers les cours d'eau,
ainsi mon âme se tourne
vers toi, mon Dieu.

3J'ai soif de Dieu,
du Dieu vivant :
Quand pourrai-je entrer
et paraître face à Dieu ?

4Jour et nuit,
mes larmes sont mon pain,
quand on me dit tous les jours :
« Où est ton Dieu ? »

5Je me laisse aller
à évoquer le temps
où je passais la barrière,
pour conduire jusqu'à la maison de Dieu,
parmi les cris de joie et de louange,
une multitude en fête.

6Pourquoi te replier, mon âme,
et gémir sur moi ?
Espère en Dieu !
Oui, je le célébrerai encore, 
lui et sa face qui sauve.


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 22/01/12

Nous poursuivons ce matin notre lecture méditative de l’évangile selon Matthieu.
Nous avons l’habitude d’entendre ce passage de la Bible pendant le temps de l’Avent qui précède la fête de Noël. Mais il va de soi que l’appel à la conversion qu’adresse ici, de façon semblable, Jean le Baptiste (Mt 3,2) et Jésus (Mc 1,15), ne se limite pas à quelques semaines de l’année. La conversion est à la fois un retournement et un cheminement qui concerne notre vie quotidienne dans la durée… tout au long des jours qui forment et transforment notre existence.

Les termes grecs metanoéo, métanoia, traduits par « se convertir, conversion », font allusion à un changement d’esprit ou de mentalité, à un renversement de pensé ou de perspective. Ces termes traduisent deux verbes distincts en hébreux : le 1er, shuv, veut dire « se re-tourner, re-venir » ; le 2nd, niham, veut dire « se repentir, renoncer ».
Dans notre passage, cette notion de conversion ou de repentir est étroitement associée à la venue du Royaume. Mais dans l’évangile de Matthieu et celui de Marc, les deux termes sont associés dans un ordre inverse :
« Convertissez-vous : le règne des cieux s’est approché ! » (Mt 3, 2)
« Le règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (Mc 1, 15)
La question qui se pose est alors de savoir ce qui vient en premier : est-ce la conversion qui permet d’accueillir le royaume qui vient ? ou, est-ce l’advenue du royaume qui produit la conversion ?
Les évangiles associent, en réalité, les deux aspects : C’est le royaume qui vient en premier. A travers Jésus Christ, c’est le royaume de Dieu qui s’approche et qui vient se manifester dans notre histoire. Ce royaume, il vient de Dieu et non des capacités humaines à le réaliser (seuls, par nous-mêmes). Mais, si, en Jésus Christ, le royaume de Dieu vient jusqu’à nous, il faut encore, individuellement, se préparer à l’accueillir dans sa propre vie.
Autrement dit, si, en Christ, Dieu nous offre son amour et sa grâce, et nous invite à vivre réconciliés et libres, il est de notre ressort de recevoir son offre de salut dans la foi et d’en vivre concrètement. C’est pourquoi l’évangéliste Matthieu comme l’apôtre Paul insistent sur la conversion… sur le changement, la transformation nécessaire pour accueillir le Christ et le revêtir (cf. Ep 4,24 ; Col 3,10-11 ; Ga 3,26-27 ; Rm 13,14), afin de vivre une vie nouvelle sous le regard de Dieu.
L’aspect réceptif du salut, offert par la grâce agissante de Dieu, est ainsi, d’une certaine manière, actif (et non passif), car il faut accepter de laisser agir l’amour de Dieu en nous.
Il nous appartient d’ouvrir les verrous de notre cœur et de notre intelligence, de faire de la place à l’Esprit de Dieu, de se laisser transformer par lui, pour peu à peu faire naître le Christ en nous.

La possibilité de la conversion vient de l’écoute… de la faculté de recevoir une parole extérieure à nous, en nous. Cala implique qu’il y ait un peu de place en nous, et donc que nous ne soyons pas plein de nous-mêmes. C’est pourquoi, le premier stade de la conversion est souvent la repentance, c’est-à-dire le fait de reconnaître que bien souvent il n’y a pas cette disponibilité, cette place, ce creux en nous pour accueillir autre chose que nous-mêmes, que bien souvent nous prenons toute la place, nous nous faisons le centre de nous-mêmes, au lieu de laisser cette place à Dieu.
La conversion est un retournement, mais aussi – et peut-être surtout – un cheminement de foi qui consiste à se laisser saisir et orienté par l’Esprit divin, pour que le Dieu de Jésus Christ à qui nous parlons au moment du culte, que nous louons, à qui nous adressons nos prières, soit avant tout un Dieu qui nous parle, que nous entendons, qui nous change et nous construit : un Dieu qui communique (non pas directement, mais à travers les autres, à travers les langages humains, à travers les Ecritures), un Dieu qui vient se manifester à nous pour nous appeler à nous mettre à son écoute, à accueillir sa parole dans notre intériorité, à nous laisser transformer par elle.

La repentance – comme le montre Jean Baptiste en adressant quelques vivres invectives à ses auditeurs (v.7) – commence généralement par une prise de conscience… prise de conscience du fait que l’on est dans une relation faussée à Dieu, à soi-même et aux autres, afin d’entamer un chemin de guérison qui permet de trouver, ou de retrouver, une relation juste à Dieu, à soi-même et aux autres.

La conversion implique donc un changement dans les mentalités et les comportements, une rupture dans les croyances et les pratiques.
Cela veut dire changer notre compréhension du monde, nos représentations, nos comportements… se libérer des idées reçues et des idoles, mais aussi des mécanismes de notre société qui bien souvent nous enferment et nous réduisent à la passivité du consommateur, à l’inertie ou à l’indifférence.
Cette rupture est symbolisée, dans le passage que nous avons entendu, par l’image de la hache « prête à attaquer les arbres à la racine »(v.10).
Il s’agit, en effet, de changer de mentalité…de réorienter notre manière de vivre, de penser et d’agir… pour entrer dans la gratuité de l’amour de Dieu (aussi bien avec Dieu, qu’avec les autres).
Et ce changement, c’est Dieu lui-même qui l’opère en nous.
Cela signifie qu’il faut en premier lieu laisser Dieu être Dieu en soi… qu’il faut lui ouvrir les portes de notre intériorité…  pour que puisse se creuser le désir de Dieu dans notre puits intérieur.

Lorsque je parle ici de « désir de Dieu », comme l’on fait de nombreux chrétiens : des théologiens, des mystiques, des moines, de quoi parle-t-on ?
Il ne s’agit pas ici de chercher à satisfaire un désir en comblant un manque, mais, au contraire, de creuser le désir de l’Autre, le désir de Dieu. Et là, se pose la question de notre attente, de notre recherche. Quelle est la nature de notre attente vis-à-vis de Dieu ?

Certains n’attendent rien de Dieu. (Soit, face au scepticisme ambiant, ils n’ont jamais rien attendu de lui. Soit, face à l’expérience d’une vie douloureuse marquée par un certain nombre d’épreuves et de souffrances, ils n’attendent plus rien de lui). D’autres attendent que Dieu réponde à toutes leurs attentes et qu’il vienne combler toutes leurs prières (comme si Dieu était le seul acteur en toute situation, comme s’il était le seul responsable des difficultés ou des malheurs qui accablent notre humanité). D’autres, enfin, attendent Dieu, pour Lui-même, comme on attend quelqu’un qu’on aime, un ami, un Père, quelqu’un avec qui on est en confiance, quelqu’un qui nous encourage, qui nous offre son discernement, pour nous aider à faire les bons choix (ceux qui nous orientent vers la vie), quelqu’un qui est présent à nos côtés quels que soient notre situation et nos choix.

C’est dans cette 3ème voie que j’aimerais vous inciter à chercher ce matin : de tendre vers Dieu, comme on tend vers une « personne » aimée… en réalité vers la source de l’Amour.

Une manière de parler de cette recherche de Dieu peut s’exprimer en termes de « désir », car le désir est le moteur de notre vie, la cause de nos actions, c’est ce qui nous motive, nous dynamise et nous donne envie de nous lever le matin.
Alors, si notre relation à Dieu est importante, fondamentale pour nous, s’il s’agit d’une véritable recherche, d’une quête, on peut parler de « désir de Dieu », comme d’une préoccupation ultime, comme le désir d’être réuni à Lui, parce qu’il nous aime et que nous souhaitons répondre à son amour, en lui offrant le notre.

Or, lorsqu’on aime quelqu’un, on n’attend pas de lui telle ou telle chose, on ne le désire pas pour ce qu’il peut faire ou procurer, pour sa fonction ou son utilité, mais on désire l’autre pour lui-même, dans sa singularité, avec sa personnalité, pour ce qu’il est, dans la liberté et la gratuité de l’amour.

Alors… peut-il en être ainsi dans notre relation avec Dieu ?
Peut-on aimer Dieu pour Lui-même, désirer vivre en sa présence, sans forcément attendre autre chose que cette présence, que sa seule confiance… cette confiance qui nous permet de vivre l’Evangile dans sa radicalité, avec les changements qu’il impose, quand il s’agit, par exemple, de convertir notre regard (Mt 6,22), de ne pas servir deux maîtres (Mt 6, 24), de vivre dans la confiance (Mt 6, 25ss), d’aimer ses ennemis (Mt 5,44), de renoncer à son bon droit, pour vivre dans le don et la gratuité (Mt 5, 38-42) ?

Je ne veux pas ici remettre en cause les prières de demande que nous pouvons adresser à Dieu, mais je crois qu’il faut savoir interroger le type de relations, de rapports que nous entretenons avec les autres, tout comme avec Dieu.
Notre relation à Dieu ne se limite-t-elle pas bien souvent à lui demander quelque chose ? Quelle place nous donnons nous lorsque nous nous tenons en présence de Dieu ? Sommes-nous comme un marchand ? un serviteur ? ou un ami ? un fils ?
La prière n’est pas une monnaie d’échange, un lieu de commerce ou de marchandage avec Dieu. Dans la prière, nous ne sommes pas dans le donnant-donnant, nous ne sommes pas dans une relation d’intérêt ou de négociation avec Dieu, mais dans la gratuité et la confiance propre à toute vraie relation.
En réalité, la prière n’a d’autre objet que l’union à Dieu. Comme dans une relation d’amitié sincère ou d’amour véritable, ce que nous donnons à l’autre, ce que nous pouvons donner à Dieu, c’est nous-même, notre personne toute entière. C’est tout notre être que nous pouvons librement offrir à Dieu dans la confiance.

Lorsque je dis cela, j’ai bien conscience qu’il est parfois difficile de lâcher prise et d’oser la confiance totale : le don de soi, la remise de soi-même à un Autre. Mais, je crois que c’est là qu’il faut creuser et nous interroger : dans notre relation à Dieu, prenons-nous pleinement au sérieux l’amour que Dieu nous offre ? Si ce que Dieu nous donne, c’est Lui-même, s’Il se donne totalement… est-ce que nous osons, nous aussi, lui offrir ce que nous sommes ? tout ce que nous sommes, sans peur, sans réserve, sans rien garder pour nous ? est-ce que nous pouvons le faire gratuitement, sans condition, sans demande, sans marchandage ?

La conversion consiste peut-être en premier lieu à chasser les vendeurs du temple… les marchands qui rôdent parfois en nous-mêmes… nous qui sommes appelés à être le temple de Dieu (comme le dit l’apôtre Paul), à accueillir son Esprit pour le laisser habiter en nous (1 Co 3, 16-17), pour nous laisser transformer par Lui.

-       Pause musicale  -

Parler de désir et d’amour pour Dieu implique de reconnaître que nous sommes dans une situation de manque, dans une situation de séparation vis-à-vis de Dieu.
Cette situation a été décrite symboliquement dans le chapitre 3 du livre de la Genèse, à travers le récit de la chute, de la sortie du jardin d’Eden. Avec ce récit, le rédacteur du livre de la Genèse nous fait comprendre que nous vivons notre existence présente dans une situation d’aliénation, de séparation d’avec Dieu.
L’être humain est créé pour être en relation, en communion avec Dieu. Mais, en vivant éloigné de Lui, nous nous trouvons en contradiction avec notre être essentiel, notre être véritable.
C’est là, en réalité, ce qu’est le péché. Fondamentalement, le péché est une manière de se détourner de Dieu, de se détourner de notre véritable vocation d’être humain uni à Dieu.

Or, l’amour est précisément ce qui permet de rentrer en communion ; c’est ce qui vient inscrire une relation là où il y avait séparation et éloignement. Autrement dit, l’amour permet d’unir ou de ré-unir ce qui est ou a été séparé.
Ce dont il est question dans l’amour, c’est l’union ou la ré-union à l’Autre. C’est l’autre qui est désiré, aimé.
L’amour, en tant qu’union à l’autre, ne se situe pas dans la catégorie des choses que l’on demande, mais dans celle du don : d’un don total, libre et gratuit… le don de soi…. et dans celle d’une présence : pour vivre en présence de l’autre, l’accueillir en silence, se mettre à son écoute, partager sa présence.

Alors… peut-il en être ainsi dans notre relation avec Dieu ?
L’essentiel de la prière n’est-il pas d’accueillir la simple et silencieuse présence de Dieu… qui est là… qui nous offre une relation… son amour… pour nous réjouir le cœur… ou pour nous parler, nous conseiller, comme un ami dont nous sollicitons le discernement ?

Aimer Dieu, c’est avant tout vivre en communion avec Lui, c’est vivre en Dieu, ce n’est pas attendre que Dieu accomplisse telle ou telle chose que nous pourrions lui demander.
Je crois qu’une phrase de Jésus dans l’évangile de Jean explique bien cette communion d’amour, cette union possible – en l’homme – entre Dieu et l’homme… cette unité (de Dieu et de l’homme) concrétisée en Jésus…qui fait de lui le Christ. Philippe interroge Jésus et lui demande de lui montrer le Père. Jésus lui répond la chose suivante : « Pourquoi dis-tu : "Montre-nous le Père" ? Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jn 14, 9-10).
Jésus exprime ici la communion personnelle qu’il vit avec le Père, avec ce Dieu qui est Esprit (Jn 4, 24), qui est Amour (1 Jn 4, 16).
Le récit du baptême de Jésus que nous avons entendu (Mt 3, 16-17) ne dit pas autre chose. Il révèle que Jésus est rempli de l’Esprit au moment de son baptême, qu’il est le Christ, le porteur de l’Esprit… que l’Esprit divin (que Dieu) agit en lui.
L’apôtre Paul dit, avec ses mots, la même chose, lorsqu’il affirme que « Dieu était en Christ » (2 Co 5, 19).
Lorsque Paul invite les premiers chrétiens à vivre en Christ, il les appelle à vivre en communion avec Dieu, à la suite de Jésus Christ. Autrement dit, il invite ses interlocuteurs à faire naître le Christ en eux, en accueillant l’Esprit de Dieu, en se laissant transformer par lui.

Alors, comment s’engager sur ce chemin d’union avec Dieu ?

Si on devait actualiser ou transposer l’appel à la conversion de Jean le Baptiste et de Jésus pour notre monde contemporain – appel à changer de mentalité –  je crois qu’on pourrait l’entendre, en premier lieu, comme un appel au détachement, une invitation à se libérer de tout ce qui nous encombre, de tout ce qui nous rend esclave, de toutes les choses, les biens matériels, les idoles, les préoccupations qui prennent tant de place dans notre vie, et finissent bien souvent par prendre la place de Dieu.
La principale difficulté, dans la vie spirituelle, c’est l’occupation de l’espace. S’il y a déjà trop de préoccupations en nous, plus personne ne peut entrer, même ce qui devrait être notre préoccupation ultime.
Si notre cœur est plein, si notre vie ou notre agenda débordent, il n’y a souvent plus de place pour Dieu… pour le don… pour la gratuité.
On ne peut rien verser dans un vase déjà plein d’eau… c’est bien connu !

Alors, l’interpellation de Jean le Baptiste peut nous conduire à réfléchir à nos priorités et nous inciter à faire des choix.
Qu’est-ce qui compte vraiment à nos yeux ? Qu’est-ce qui a du poids ? Et surtout, qu’est-ce qui nous rend véritablement vivant ?
Derrière nos désirs éphémères, nos préoccupations provisoires, qui bien souvent nous attachent, nous emprisonnent, et nous détournent de l’essentiel… quelle est notre véritable soif  ? quel est notre véritable désir ?
Ne serait-ce pas d’entrer en communion avec Dieu ? de prendre du temps pour se rendre disponible à la présence de Dieu ? pour découvrir une autre dimension à notre existence… une profondeur insoupçonnée… plus de liberté, de confiance, de paix en nous-mêmes ?

L’appel à la conversion n’a pas pour but d’éteindre la flamme de notre désir, de notre dynamisme, de notre élan – il faut en finir avec l’image d’un christianisme triste, pénitent, masochiste ou castrateur – mais la question que soulève cet appel est celle de son orientation : acceptons-nous d’orienter notre désir vers Dieu ? et de le laisser, lui-même, nous orienter vers ce qui fait vivre ? (Mc 8, 34-35).

Orienter son désir vers Dieu, c’est faire comme le semeur qui sème dans la bonne terre pour porter du fruit (Mt 13, 23)… c’est accueillir le royaume qui vient à nous, qui s’approche en Jésus Christ… c’est accepter de recevoir le don de Dieu (son Esprit sanctifiant) et lui offrir ce que nous sommes… dans la certitude que cette communion spirituelle nous conduira dans une dynamique de transformation qui engendrera de bons fruits (Mt 3, 10 ; 7, 19-20). 

Vivre en communion avec Dieu, c’est nous interroger sur notre manière d’habiter le monde… de vivre notre quotidien.
Le quotidien nous offre une pluralité de lieux, d’activités, de moments différents à vivre. La question qui nous est posée est de savoir si nous pouvons en toutes occasions (quelles que soient nos activités) nous tourner vers Dieu, rester unis à Lui.
Cela implique de ne pas être esclave de ce que nous faisons, de garder une certaine liberté intérieure, pour se rendre présent à Dieu qui, lui, est présent en chacun de nous[1]… mais aussi de savoir prendre du recul en toute situation, pour que nos actes s’enracinent dans le don et la gratuité que prône l’Evangile de Jésus Christ.

C’est en se rendant présent à Dieu que nous sommes véritablement présents à nous-mêmes[2].

Chers amis, frères et sœurs… c’est à chacun de nous qu’il appartient d’orienter son désir vers ce qui fait vivre… vers ce qui, seul, peut constituer notre préoccupation ultime.
C’est à chacun de nous de convertir notre relation à Dieu, pour y exclure toute relation commerciale, tout donnant-donnant,… et découvrir – ou redécouvrir – la simplicité d’une relation de confiance… une relation où prime le don et la gratuité de l’amour, la joie de la simple présence à l’Autre.
C’est à chacun de nous de faire de la place à Dieu dans notre vie quotidienne, de rester intérieurement uni à Lui en toutes circonstances.

Autrement dit… c’est à toi, de laisser Dieu être Dieu en toi !

Je conclurai cette méditation par une phrase de Jean-Jacques Rousseau que je complèterai librement :
« Malheur à celui qui n’a plus rien à désirer »[3] dit le philosophe des Lumières.
Mais, heureux… Heureux celui qui désire suivre le Christ, pour vivre en communion avec Dieu, il creusera chaque jour davantage – avec les autres – son puits intérieur, pour que s’y répande la source de la vie éternelle.
Amen.


[1] Dieu est « plus intime à moi que moi-même » disait Augustin. De même, pour Luther, Dieu est plus proche d’un être que celui-ci ne l’est de lui-même.
[2] Guillaume de Saint-Thierry, un moine cistercien, priait ainsi : « Tant que je suis avec toi, je suis aussi avec moi ; en revanche, je ne suis pas avec moi tant que je ne suis pas avec toi ».
[3] Rousseau, Julie ou la Nouvelle Héloïse, 1761, VIème partie, lettre VIII. 

dimanche 8 janvier 2012

Mt 2, 1-18

Mt 2, 1-18
Lectures bibliques : Mt 2, 1-18 ; Jn 8, 12 ; 2 Co 5, 17 ; Ep 4, 17-32
Volonté de Dieu : Ep 5, 8-10
Thématique : se mettre en quête de la vraie lumière & devenir « enfants de lumière »

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Lectures

- Mt 2, 1-18

1Jésus étant né à Bethléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient arrivèrent à Jérusalem 2et demandèrent : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son astre à l'Orient et nous sommes venus lui rendre hommage. » 3A cette nouvelle, le roi Hérode fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. 4Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où le Messie devait naître. 5« A Bethléem de Judée, lui dirent-ils, car c'est ce qui est écrit par le prophète : 6Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n'es certes pas le plus petit des chefs-lieux de Juda : car c'est de toi que sortira le chef qui fera paître Israël, mon peuple. » 7Alors Hérode fit appeler secrètement les mages, se fit préciser par eux l'époque à laquelle l'astre apparaissait, 8et les envoya à Bethléem en disant : « Allez vous renseigner avec précision sur l'enfant ; et, quand vous l'aurez trouvé, avertissez-moi pour que, moi aussi, j'aille lui rendre hommage. » 9Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à l'Orient, avançait devant eux jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant. 10A la vue de l'astre, ils éprouvèrent une très grande joie. 11Entrant dans la maison, ils virent l'enfant avec Marie, sa mère, et, se prosternant, ils lui rendirent hommage ; ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. 12Puis, divinement avertis en songe de ne pas retourner auprès d'Hérode, ils se retirèrent dans leur pays par un autre chemin.

13Après leur départ, voici que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : « Lève-toi, prends avec toi l'enfant et sa mère, et fuis en Egypte ; restes-y jusqu'à nouvel ordre, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr. » 14Joseph se leva, prit avec lui l'enfant et sa mère, de nuit, et se retira en Egypte. 15Il y resta jusqu'à la mort d'Hérode, pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le Seigneur par le prophète : D'Egypte, j'ai appelé mon fils.

16Alors Hérode, se voyant joué par les mages, entra dans une grande fureur et envoya tuer, dans Bethléem et tout son territoire, tous les enfants jusqu'à deux ans, d'après l'époque qu'il s'était fait préciser par les mages. 17Alors s'accomplit ce qui avait été dit par le prophète Jérémie : 18Une voix dans Rama s'est fait entendre,des pleurs et une longue plainte : c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus.

- Jn 8, 12

12Jésus, à nouveau, leur adressa la parole : « Je suis la lumière du monde. Celui qui vient à ma suite ne marchera pas dans les ténèbres ; il aura la lumière qui conduit à la vie. »

- 2 Co 5, 17

17Aussi, si quelqu'un est en Christ, il est une nouvelle créature. Le monde ancien est passé, voici qu'une réalité nouvelle est là.

- Ep 4, 17-32

17Voici donc ce que je dis et atteste dans le Seigneur : ne vivez plus comme vivent les païens que leur intelligence conduit au néant. 18Leur pensée est la proie des ténèbres, et ils sont étrangers à la vie de Dieu, à cause de l'ignorance qu'entraîne chez eux l'endurcissement de leur cœur. 19Dans leur inconscience, ils se sont livrés à la débauche, au point de s'adonner à une impureté effrénée. 20Pour vous, ce n'est pas ainsi que vous avez appris le Christ, 21si du moins c'est bien de lui que vous avez entendu parler, si c'est lui qui vous a été enseigné, conformément à la vérité qui est en Jésus : 22il vous faut, renonçant à votre existence passée, vous dépouiller du vieil homme qui se corrompt sous l'effet des convoitises trompeuses ; 23il vous faut être renouvelés par la transformation spirituelle de votre intelligence 24et revêtir l'homme nouveau, créé selon Dieu dans la justice et la sainteté qui viennent de la vérité.

25Vous voilà donc débarrassés du mensonge : que chacun dise la vérité à son prochain, car nous sommes membres les uns des autres. 26Etes-vous en colère ? ne péchez pas ; que le soleil ne se couche pas sur votre ressentiment. 27Ne donnez aucune prise au diable. 28Celui qui volait, qu'il cesse de voler ; qu'il prenne plutôt la peine de travailler honnêtement de ses mains, afin d'avoir de quoi partager avec celui qui est dans le besoin. 29Aucune parole pernicieuse ne doit sortir de vos lèvres, mais, s'il en est besoin, quelque parole bonne, capable d'édifier et d'apporter une grâce à ceux qui l'entendent. 30N'attristez pas le Saint Esprit, dont Dieu vous a marqués comme d'un sceau pour le jour de la délivrance. 31Amertume, irritation, colère, éclats de voix, injures, tout cela doit disparaître de chez vous, comme toute espèce de méchanceté. 32Soyez bons les uns pour les autres, ayez du cœur ; pardonnez-vous mutuellement, comme Dieu vous a pardonné en Christ.


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 08/01/12

Le mot épiphanie signifie « manifestation » ou « apparition ».
C’est la manifestation de la lumière qu’est pour nous Jésus Christ, la Parole qui éclaire notre route.
En ce jour de l’épiphanie, c’est la tradition de l’Eglise de relire ce passage biblique bien connu, semé d’éléments légendaires, mais riche en contenus symboliques, présentant des mages venus d’orient pour se prosterner devant Jésus, signifiant ainsi l’universalité du salut offert et manifesté en Jésus Christ.
Ces mages sont peut-être des savants, des astronomes, ou peut-être des hommes un peu crédules, des astrologues, ou simplement des observateurs du ciel étoilé. Ce sont des étrangers, des non-juifs, qui partageaient sans doute avec le peuple d’Israël une espérance messianique. Mais surtout ce sont des hommes en quête de lumière, ouverts à la nouveauté, à l’inattendu et à la surprise… des veilleurs attentifs aux signes du temps… des hommes courageux et libres, prêts à bouger, à chercher, à se mettre en route, à quitter leurs habitudes et leur quotidien, pour avancer dans leur quête vers le nouvel astre qui vient d’apparaître.

Le récit biblique nous dit qu’ils voient une étoile qui les précède. Cette étoile qui éclaire Bethléem, la ville natale de David, c’est une nouvelle étoile qui vient de se lever pour accueillir la naissance de Jésus, celui qui sera lumière du monde (Jn 1, 9 ; Jn 8, 12), lumière pour éclairer les nations (Lc 2, 32). 
Les mages ont reconnu cette étoile en Orient, lorsqu’elle commençait à poindre.
Tous les Anciens croyaient qu’à la naissance d’un homme une étoile s’allumait dans le ciel, d’autant plus si celui-ci était un roi[1]. Les Israélites eux-mêmes, selon l’oracle d’un prophète « étranger », attendaient le Messie comme un « astre » qui devait surgir de Jacob. La prophétie de Balaam, dans le livre des Nombres (Nb 24,17) dit ceci (TM) :
« Une étoile point de Jacob et un sceptre surgit d’Israël ». Dans la traduction grecque (des LXX), le « sceptre » devient un « homme », et dans les traductions araméennes (targoumim), le « sceptre puissant d’Israël » est « le Messie ».
Ceci montre qu’il ne faut pas prendre trop à la lettre cette « étoile » dont nous parle l’évangéliste Matthieu, car il s’agit d’une figure messianique, indiquant que Jésus est véritablement le Messie, l’étoile, la lumière qui éclaire notre chemin et qui permet de nous diriger, même lorsqu’il fait nuit.

A travers ce récit, et à l’image de ces étrangers, de ces mages, dont l’intention est de se prosterner respectueusement devant le Messie, je crois que l’évangéliste Matthieu nous invite à partir en quête, à quitter nos habitudes (parfois sclérosantes) et nos certitudes (parfois rigides) pour marcher librement à la suite de cette étoile qu’est pour nous Jésus Christ.
Ce cheminement n’est pas linéaire et rectiligne. A l’image du périple des mages, qui passe d’abord par Jérusalem avant d’arriver au bon endroit : à Bethléem, nos routes peuvent être marquées par un certain nombre d’étapes et de difficultés. Comme le montre le récit, à travers le personnage d’Hérode, le chemin peut être semé d’embûches, d’horreurs et d’injustices… à commencer par l’hostilité de ceux qui ont peur de perdre leurs prérogatives, de ceux qui ont peur que le Messie remette en cause leur pouvoir et leurs privilèges. Et d’une certaine manière, les récits évangéliques, qui ne cessent de mettre en avant l’autorité de Jésus et le renversement des valeurs que provoque l’Evangile (aussi bien le Sermon sur la Montagne que la Bonne Nouvelle du salut offert par grâce), montrent que l’inquiétude de l’establishment des hommes politiques et religieux est tout à fait fondée. L’Evangile a bien la force de mettre en branle un certain nombre de logiques auxquelles notre monde semble s’être résigné : le dieu argent ; la loi du donnant-donnant, de la réciprocité et du mérite ; l’usage de la force et de la violence dans de nombreux domaines ; l’injustice des mécanismes économiques dont l’homme est responsable, à commencer par ceux qui exercent des pouvoirs politiques ou financiers ; l’enfermement, le manque de compassion et de générosité vis-à-vis des autres dans lequel un certain nombre de nos contemporains se replient. L’Evangile est puissance de transformation et de salut (Rm 1,16) pour qui le reçoit et le met en pratique. Il est capable de produire des changements et des bouleversements dans notre vie, pour autant que nous l’accueillons et que nous nous mettions, chaque jour davantage, à l’école du Christ (Mt 11,29).

Le passage de l’épître de Paul que nous avons entendu nous rappelle cette puissance de transformation à l’œuvre chez ceux qui ont revêtu le Christ, la nouvelle nature créée à la ressemblance de Dieu (Ep 4, 24). Suivre Jésus… devenir disciple du Christ….implique de se laisser traverser et transformer par la Parole de Dieu, jour après jour… dans toutes les relations que nous vivons avec les autres, dans la vie quotidienne… et cela… malgré les obstacles… malgré le péché, la méchanceté et la misère humaine dont nous sommes témoins.
Paul parle d’un renouvellement par la transformation spirituelle de notre intelligence (Ep, 4, 23), c’est-à-dire d’une rénovation en profondeur de notre intelligence, qui s’opère en revêtant l’homme nouveau (Ep 4, 24), en vivant en Christ (dans la justice, la sainteté et la vérité).
Il n’y a pas d’un côté, notre relation à Dieu le dimanche matin au culte, et, de l’autre, le reste de notre vie quotidienne. Nous ne pouvons pas véritablement grandir dans la foi en vivant intérieurement divisés, comme des êtres schizophrènes. C’est tout notre être, notre personne toute entière, dans tous ses aspects (relationnels, psychiques, spirituels, …), qui doit s’ouvrir au Christ et se laisser transformer, pour s’unifier sous l’action de l’Esprit.
C’est ce que la théologie appelle la « régénération » (c’est-à-dire la participation à la nouvelle réalité qui se manifeste en Jésus Christ) et la « sanctification » (qui est un processus de transformation).
Dans le Christ, l’homme est saisi de l’intérieur, et, à la lumière du Fils, il trouve un ré-ordonnancement de sa vie, pour devenir, peu à peu, une nouvelle créature (2 Co 5, 17).

Cette quête vers la lumière qu’est le Christ fera alors de nous progressivement des enfants de lumières (Ep 5,8). Et cette transformation nous apportera la paix et la joie. C’est là la promesse que nous révèle le récit des mages, dans l’évangile de Matthieu : « A la vue de l’astre, [les mages] éprouvèrent une très grande joie » (Mt 2, 10). L’effet généré par l’étoile, pour ceux qui sont à sa recherche, ceux qui sont en quête et finissent par la trouver : c’est la joie. Cette joie ouvre alors tous nos verrous fermés.
Devant Jésus – don du ciel – ceux qui découvrent en lui la véritable lumière, n’ont rien d’autre à faire que d’ouvrir leurs cœurs et leurs trésors, d’offrir leurs dons, pour rendre grâce à l’amour de Dieu manifesté par cet enfant…. cet enfant, figure d’avenir, porteur d’espérance, promesse de vie nouvelle. 

Ce matin, et particulièrement en ce début d’année où nous tentons bien souvent de prendre de nouvelles résolutions, ce récit des mages nous invite à réfléchir sur nos objectifs, sur le but que nous souhaitons atteindre.
En général, pour avancer, il faut avoir une visée, un point de mire, une étoile pour nous guider. Alors quelle est véritablement notre étoile ?

Je parle d’une étoile véritable, pas d’une « star », d’une étoile qu’on appelle « star » en anglais, et qui désignent plutôt des étoiles filantes, des « stars » éphémères auxquelles les médias et les mages modernes rendent un culte et vouent une admiration toute provisoire.
Quelle est notre étoile ? Quelle est notre préoccupation ultime ?
Quel est Celui qui illumine notre vie et notre route… même lorsqu’il fait nuit ?
Et quels mages sommes nous ? Sommes-nous prêts comme les mages de l’évangile à quitter les sentiers battus, à chercher, à tâtonner, à poursuivre courageusement la quête, malgré les obstacles, les fausses pistes… dans la certitude qu’une joie nous attend au bout de la nuit ?
Pouvons nous devenir des mages pour guider les regards nos contemporains vers la véritable étoile ?

Nous sommes les disciples de ce à quoi nous prêtons attention… de ce sur quoi, sur qui, se porte notre regard.
Alors… où se porte notre regard ?

L’évangile nous appelle à reconnaître la vraie lumière : celle qui délivre de nos ténèbres et nous apporte le salut… celle qui nourrit, qui donne sens à notre existence et notre espérance. 
Si Jésus Christ, le porteur de l’Esprit, est pour nous cette lumière, laissons nous transformer par l’Esprit, afin que nous devenions enfants de lumière dans notre monde, que nous puissions, nous aussi, rayonner et faire connaître aux autres la source de cette lumière qui nous habite.

En ce début d’année, en ce temps des vœux… je vous souhaite à toutes et à tous une année lumineuse, une année de transformation sous l’action de l’Esprit de Dieu.
Que cette année fasse de vous… de nous… des mages pour nos frères et sœurs… des mages en mouvement, animés du dynamisme du marcheur, du randonneur, en quête de lumière, pour aller vers les autres et leur offrir nos dons les meilleurs : notre amour et notre générosité. 
Que la joie des mages nous anime, et fasse vaciller nos soucis, nos inquiétudes et nos peurs. Guidés par la lumière, portés par la foi du Christ, soyons, nous aussi, saisis et rayonnants d’une grande joie !
Amen.


[1] Par exemple un Alexandre le Grand. Voir Cicéron, De divinatione, 1, 47. 

dimanche 25 décembre 2011

Mt 1, 1-25

Mt 1, 1-25
Lectures bibliques : Mt 1, 1-3 […] 16-25 ; 2 Co 3,17 ; Ga 4, 1-7 ; Rm 8, 14-16.
Thématique : notre identité véritable (de fils ou de fille de Dieu) est à la fois déjà là et en devenir. Elle n’est pas à conquérir, mais à recevoir… en accueillant l’Esprit… qui forme le Christ en nous.

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Lectures

- Mt 1, 1-3 […] 16-25

1Livre des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham :
2Abraham engendra Isaac,
Isaac engendra Jacob,
Jacob engendra Juda et ses frères,
3Juda engendra Pharès et Zara, de Thamar,
Pharès engendra Esrom,
Esrom engendra Aram,
[…] etc.
16Jacob engendra Joseph, l'époux de Marie,
de laquelle est né Jésus, que l'on appelle Christ.
17Le nombre total des générations est donc : quatorze d'Abraham à David, quatorze de David à la déportation de Babylone, quatorze de la déportation de Babylone au Christ.

18Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit Saint. 19Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement. 20Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint, 21et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » 22Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète : 23Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : « Dieu avec nous ».24A son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse, 25mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

- 2 Co 3, 17

Le Seigneur est l'Esprit, et là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté.

- Ga 4, 1-7

1Telle est donc ma pensée : aussi longtemps que l'héritier est un enfant, il ne diffère en rien d'un esclave, lui qui est maître de tout ; 2mais il est soumis à des tuteurs et à des régisseurs jusqu'à la date fixée par son père. 3Et nous, de même, quand nous étions des enfants soumis aux éléments du monde, nous étions esclaves. 4Mais, quand est venu l'accomplissement du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme et assujetti à la loi, 5pour payer la libération de ceux qui sont assujettis à la loi, pour qu'il nous soit donné d'être fils adoptifs. 6Fils, vous l'êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils, qui crie : Abba — Père ! 7Tu n'es donc plus esclave, mais fils ; et, comme fils, tu es aussi héritier : c'est l'œuvre de Dieu.

- Rm 8, 14-16

14En effet, ceux-là sont fils de Dieu qui sont conduits par l'Esprit de Dieu : 15vous n'avez pas reçu un esprit qui vous rende esclaves et vous ramène à la peur, mais un Esprit qui fait de vous des fils adoptifs et par lequel nous crions : Abba, Père. 16Cet Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu.


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 25/12/11

Qu’est-ce que les textes bibliques que nous venons d’entendre disent de l’identité de Jésus et que disent-ils de notre identité d’homme ou de femme du 21ème siècle ?

Au delà des aspects surnaturels ou légendaires de ce récit qui peuvent sans doute nous questionner, je crois qu’il est surtout intéressant de nous interroger sur l’intention profonde de l’évangéliste Matthieu dans le 1er chapitre de son livre.

A quelles questions Matthieu veut-il répondre ?
Sans doute à plusieurs… Il me semble possible d’en formuler quelques-unes :
De qui Jésus est-il le Fils ?
D’où vient Jésus ?
Quelle est son identité ?

A toutes ces questions, l’évangéliste apporte une réponse en emboîtant différents éléments, comme pour reconstituer le puzzle qui nous livrerait l’identité de Jésus.

Ce travail d’assemblage, c’est aussi celui que nous faisons pour nous mêmes, lorsque des changements importants traversent notre vie, et nous obligent à déconstruire et à reconstruire le puzzle de notre identité, pour emboîter les morceaux autrement, pour trouver de nouvelles imbrications possibles.

Alors, voyons – à travers Jésus – quels sont pour Matthieu les éléments constitutifs de l’identité de l’homme :

- Tout d’abord, Matthieu nous dit que la venue de Jésus s’inscrit dans une histoire.
Cette histoire est celle du peuple juif. Elle est marquée par une promesse et une espérance.
  • Jésus est « fils d’Abraham » (Mt 1,1). Comme chaque juif, il est héritier des promesses de Dieu faites à ses pères.
  • Jésus est aussi « Fils de David » (Mt 1,1). C’est à la descendance de David qu’a été promis le royaume. Le titre de « Fils de David » est implicitement messianique. Il inscrit Jésus dans une lignée nourrit d’une espérance : celle de voir émerger un messie qui concrétisera le royaume de Dieu dans l’histoire des hommes. Et c’est précisément ce que Jésus fera… en manifestant le Royaume de Dieu autour de lui (Lc 17,21) … non pas à la manière des hommes… mais en s’inscrivant dans le plan de Dieu.
Qu’en est-il de nous aujourd’hui ?
Notre histoire s’inscrit-elle dans une promesse ?
Et si oui, quelle est cette promesse ? Quel est son objet ?

L’apôtre Paul répond à cette question. Il révèle aux Galates – et à nous encore aujourd’hui – que nous sommes aussi héritiers d’une promesse.
Par la foi, nous sommes fils ou fille d’Abraham (Ga 3). Puisque nous sommes croyants, nous sommes aussi au bénéfice de cette promesse.
L’objet de cette promesse : c’est L’Esprit (Ga 3, 14)… l’Esprit saint que Dieu envoie dans nos cœurs (Ga 4, 6) et que nous recevons par la foi (Ga 3, 14). C’est cet Esprit qui fait de nous des enfants de Dieu, des fils adoptifs (Ga 4, 5 ; Rm 8, 15).

- Ensuite, l’évangéliste Matthieu nous livre une longue généalogie. Cette longue liste est intéressante sur plusieurs plans. D’une part, parce qu’elle livre des noms très divers : des hommes comme Abraham, connus pour leur confiance en Dieu, et des rois descendants de Salomon, qui n’ont pas tous été des justes, et qui ont même fait souffrir leur peuple. D’autre part, parce que cette généalogie mentionne 4 femmes. Non pas les 4 mères d’Israël : Sarah, Rébecca, Léa et Rachel, mais 4 femmes : Tamar, Rahab, Ruth et Bethsabée (la femme d’Urie), qui sont loin d’avoir été irréprochables, puisque l’une ou l’autre a été prostituée ou adultère. Il y a donc là, dans cette liste d’ancêtres, une grande diversité humaine, où se côtoie le juste et l’injuste, le fidèle et l’infidèle.

Deux raisons peuvent expliquer pourquoi Matthieu mentionne ces 4 femmes :

La première, c’est qu’il veut montrer qu’aucune imperfection morale ou religieuse n’est un obstacle à la venue de la nouveauté, à la venue du Christ dans l’histoire.
Et si tel est le cas pour Jésus, c’est également vrai pour nous-mêmes.
Comme pour Jésus, l’histoire des générations qui nous ont précédées est peut-être aussi faite d’un mélange du meilleur et du pire. Mais nous ne sommes pas prisonnier de ce passé. Quelque chose de neuf peut surgir dans notre vie… quelque chose de bon peut advenir… quels que soient les tumultes de notre passé… proche ou lointain.

La seconde raison – plus probable – c’est que la mention de ces 4 femmes étrangères permet de suggérer que les non juifs, les gentils, sont partie intégrante de l’histoire d’Israël, de cette histoire qui a donné au monde un messie. Par conséquent, ce messie (ce Christ) est destiné à tous les hommes.

- Enfin, Matthieu nous parle de plusieurs éléments susceptibles de définir l’origine de Jésus. Ce sont ces différents niveaux réunis et conjoints qui constituent l’identité de Jésus, reconnu comme étant le Christ :

Le premier point est au passé (v.20) et tous les autres sont au futur (v.21-23), puisque l’objet de ce récit n’est pas de présenter la naissance de Jésus, mais de dire sa conception, son « origine ». Il s’agit de révéler – avant même la naissance de cet enfant – qui il sera, quelle est son identité véritable.

  • Le 1er point concerne l’identité fondamentale de Jésus, son identité « spirituelle ».
« Ce qui a été engendré en elle [en Marie] est d’Esprit saint » (Mt 1, 20). Matthieu veut nous livrer ici le point originel de l’identité de Jésus. En désignant « l’Esprit Saint », il nous révèle une origine imprenable, une origine inaccessible, une origine inatteignable, puisqu’elle vient du Créateur, elle s’enracine en Dieu lui-même… qui est Esprit (Jn 4, 24).
Ce que Matthieu formule ici n’est pas le résultat d’une enquête historique, mais s’apparente à une affirmation de foi.
Cette confession de foi, c’est que Jésus est le Christ, le porteur de l’Esprit, le fils de Dieu.

Cette conviction s’enracine dans celle des communautés chrétiennes de la génération précédente.
Déjà, pour l’apôtre Paul, le Seigneur c’est l’Esprit (2 Co 3, 17). Cette affirmation résulte d’une expérience de foi, d’une apparition du Ressuscité (1 Co 15, 8).
Si, pour Paul, la résurrection a révélé que Jésus était bien le fils de Dieu (Rm 1,4), c’est, selon l’évangéliste Matthieu, qu’il était déjà le porteur de l’Esprit durant son existence, son ministère, au moment de son baptême (Mt 3, 16-17 [Marc commence ici : Mc 1, 10-11]), et même dès sa naissance. Matthieu en conclut que Jésus – avant même sa naissance – a été engendré d’Esprit saint.

  • Le deuxième point révèle l’identité biologique ou génétique de Jésus. Il est un homme, le fils d’une jeune femme : Marie… la mère qui va l’enfanter, le porter, l’attendre avant même qu’il vienne, et lui donner naissance (Mt 1, 21.23).

  • Le troisième point nous livre l’identité filiale de Jésus, à travers la figure de Joseph, le personnage sur lequel débouche la longue généalogie récapitulée par Matthieu.
« Tu lui donneras le nom … » (v.21) : Il s’agit là du rôle qui est offert au père, qui évidemment n’a pas porté l’enfant, mais qui doit le recevoir, l’accepter, lui donner un nom, le reconnaître, l’adopter, l’inscrire dans une filiation, lui ouvrir son foyer, pour lui offrir son amour, sa protection, une éducation, lui transmettre des repères éthiques, psychologiques, culturels et religieux.

Souvent, dans l’Ancien Testament, le nom désigne l’identité ou le rôle attribué à un homme dans le dessein de Dieu. Par le nom de « Jésus » (v.21) : Yeshua, qui veut dire « le Seigneur sauve », Matthieu précise que cet enfant sera celui qui va libérer son peuple, pour restaurer la relation… le rapport entre l’homme et Dieu.

  • Enfin, le dernier point concerne l’identité « sociale » de Jésus, ou plutôt son identité « relationnelle » ou « communautaire ». Il s’agit de l’image qu’auront de lui ses disciples, la manière dont ils le reconnaîtront. Et puisque Matthieu est un disciple du Christ, il révèle ici, dès le début de l’évangile, l’identité que son groupe – son église et lui-même – a donné à Jésus, en l’identifiant comme l’« Emmanuel » (v.23) : qui signifie « Dieu avec nous », « Dieu parmi nous », « Dieu au milieu de nous ».
C’est là – bien sûr – ce que confesseront plus tard les premiers chrétiens, au terme de l’existence historique de Jésus : en Jésus le Christ, Dieu se manifeste… il se révèle dans l’humain à l’humanité… il habite au milieu de nous.

Par Jésus, l’homme réalise ainsi concrètement que Dieu est présent dans l’humanité en son essence. C’est la raison pour laquelle Jésus est appelé « le nouvel Adam » [Paul] ou « l’être nouveau » [Tillich], dans la mesure où il accomplit pleinement cette humanité en communion avec Dieu, cette humanité fécondée par l’Esprit, qui lui donne toute sa dimension.

Ce qui est frappant dans ce 1er chapitre de l’évangile de Matthieu, c’est cette cohérence entre l’identité « personnelle » de Jésus, son identité fondamentale, le « lieu » où il s’enracine : en Dieu qui est Esprit … et son identité « sociale », l’identité dans laquelle il est reconnu par ses disciples, comme « Emmanuel », comme manifestation de la présence de Dieu, c’est-à-dire comme le porteur de l’Esprit.

Or, nous savons que ce que Matthieu pose ici comme une conviction, comme quelque chose d’a priori… cela n’a pas du tout coulé de source… cela n’a pas du tout été une évidence pour tous ceux qui ont croisé Jésus et qui ont été bousculés par lui.
Bien sûr, les évangiles nous révèlent que Jésus a été, durant son existence, un homme en parfaite communion avec Dieu : une personnalité unique, aussi bien par l’intensité de sa foi, que par la totale cohérence entre ses paroles et ses actes, par la force de son enseignement, que par la puissance de ses guérisons. Mais cela n’a pas empêché les autorités religieuses qu’il remettait en cause d’obtenir sa condamnation à mort. Cela n’a pas empêché, non plus, certains de ceux qui le suivaient, de le renier, de l’abandonner, ou de douter de son identité après sa mort.
Comme dit l’apôtre Paul, l’homme, dans sa prétendue sagesse, n’a pas reconnu l’envoyé de Dieu, puisqu’il l’a crucifié (1 Co 1, 18-25).
Ce n’est, en réalité, qu’a posteriori, après sa résurrection, que toute l’histoire de cet homme a pu être relue, à la lumière de Pâques.

Alors, la question que l’on peut se poser, est la suivante : comment Jésus a-t-il fait pour être reconnu pour ce qu’il est véritablement ? comment a-t-il fait pour vivre une telle cohérence entre ce qu’il était et ce qu’il faisait… entre qui il était et l’image qu’il donnait de lui-même ?

Pourquoi – de notre côté – ne parvenons-nous pas à vivre la même cohérence dans notre existence ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à faire correspondre ce que nous sommes – ou ce que nous pensons être – avec l’image que nous avons de nous-mêmes, ou avec celle que nous voulons donner aux autres ?

La question qui est posée là, en creux, c’est la question de ce qui fait notre identité, et de ce que nous donnons à voir aux autres de cette identité.

Qui suis-je véritablement ? Est-ce que je sais qui je suis ?

Cette question de l’identité est complexe, car, comme ce récit nous le montre à travers Jésus, il y a plusieurs niveaux interdépendants qui s’entremêlent dans ce qui constitue notre identité.

Même si je ne voulais retenir que 2 niveaux, pour rendre ici les choses plus claires, nous voyons bien qu’il faudrait mettre en perspective :
-   d’une part, notre identité fondamentale, imprenable : notre identité d’enfant de Dieu,
-   avec, d’autre part, l’identité que nous construisons peu à peu, tout au long de notre vie, dans la relation aux autres et à nous-mêmes.

Comment notre identité… cette identité en devenir…peut-elle se construire en cohérence avec notre identité véritable, notre identité d’enfant de Dieu ?

A chaque fois que nous traversons des évènements importants dans la vie, des joies ou des épreuves – comme, par exemple, une rencontre qui va bouleverser notre existence, la foi, notre futur(e) conjoint(e), une personne qui va compter pour nous, une réussite, ou, au contraire, un deuil, une maladie, un échec : des évènements qui viennent modifier le cours de notre vie et interroger l’image que nous avons de nous-mêmes – nous opérons un travail de déconstruction et de reconstruction de notre identité.
Il y a une élaboration… une construction de l’identité qui suppose un travail permanent… un travail sans cesse à renouveler, selon ce qui nous arrive à tel ou tel moment de notre existence.
Ce travail consiste à trouver de nouvelles imbrications possibles pour nous-mêmes, pour accepter les changements que nous choisissons ou les limites qui désormais s’imposent à nous, pour accepter que les choses se défassent, se dénouent, pour se reconstruire autrement.

Le but de ce travail que nous faisons – plus ou moins consciemment – c’est de faire correspondre le possible de soi-même, le champ des potentialités qui s’offrent à nous (avec certaines limites), avec une représentation cohérente de soi, tenant compte de la réalité nouvelle qui traverse notre vie… et qui vient soit élargir, soit restreindre, le champ des possibles.

Or, bien souvent, nous nous épuisons dans ce travail, car l’image que nous avons de nous mêmes ou celle que nous voulons donner à voir aux autres, à tel ou tel instant, ou suite à tel ou tel événement, ne correspond jamais complètement avec ce que nous sommes en dernière instance, ou ce que nous pouvons être (dans le champ de notre potentialité d’être), et parce que tout cela évolue, au fil des évènements qui se présentent à nous.
Je pense notamment à ce qui se joue dans la maladie, et à ce travail de l’identité qu’elle impose à celui qu’elle vient toucher et limiter.

La question qui se pose dans ce travail de l’identité (qui consiste à construire ou reconstruire une représentation de soi même en adéquation avec ce que nous pensons être ou ce que nous voyons de nous-mêmes), c’est précisément que nous ne pouvons pas opérer pleinement ce travail par nous-mêmes, par nos propres capacités, car un être humain ne peut jamais se réduire aux images qu’il offre lui-même aux autres, car ce que « je suis » fondamentalement est toujours en surcroît – au delà – de ce que je sais de moi-même et de ce que les autres savent de moi.

Alors, plutôt que de s’épuiser dans ce travail de l’identité qui consisterait à construire soi-même son identité, pourquoi ne pas accepter de faire comme Jésus, c’est-à-dire de recevoir son identité d’un Autre ?

Plutôt que de vouloir construire son identité, pourquoi ne pas simplement accepter de la recevoir ?… accepter que notre être véritable – cet être créé à l’image de Dieu – nous soit donné par un Autre et construit par Lui ?

En d’autres termes, lorsque je m’interroge sur ce qui fait mon identité, et l’image que j’ai de moi-même, puis-je accepter que quelque chose de moi-même m’échappe ? que « mon être », ce qui fait ce que « je suis », soit inscrit comme un inconnu, un trou, un espace, comme ce qui manque dans le champ des représentations, dans la capacité que j’ai d’imaginer les choses ou de me le représenter ?

Si tel est le cas – et si cet espace inconnu qui constitue « mon être » est ouvert à une altérité, à quelque chose que je peux recevoir d’ailleurs – est-ce que le champ des possibles qui s’offre à moi, n’est pas alors plus large, plus ouvert, plus fécond ?

Au contraire, si tel n’est pas le cas, et si je confonds mon être avec une image de moi-même, fixée, immobile, est-ce que je ne risque pas de tout perdre, lorsqu’un jour un événement viendra abîmer cette image ou la briser ?

C’est précisément parce qu’il existe un espace inconnu en nous-mêmes, un espace libre, un espace « autre », que nous pouvons toujours inventer ou réinventer des figures de nous-mêmes, tout en sachant qu’elles ne se confondent pas avec ce que nous sommes ultimement, en dernière instance.

C’est là – je crois – le cadeau qui nous est offert à Noël et que Jésus Christ vient nous révéler.
Notre identité est certes en évolution, en devenir, mais, à travers Jésus, l’Evangile nous montre que nous n’avons pas besoin de construire cette identité par nos propres forces, car fondamentalement elle nous est offerte.
Notre véritable identité, cette identité de fils ou de fille de Dieu est à recevoir, et non à conquérir.

L’image de Jésus, en tant que Christ, nous montre un homme, qui a vécu pleinement son humanité créée à l’image de Dieu… un homme parfaitement transparent à l’Esprit de Dieu dont il était le porteur….un homme qui a vécu sa vocation : son identité de fils, de Révélateur du Père.

A Noël… nous fêtons la naissance du Révélateur de Dieu, de ce Dieu qui est Esprit, qui est Amour.
La venue au monde de Jésus le Christ, le porteur de l’Esprit, signifie que Dieu a infiniment plus de prétentions sur nous que nous pouvons en avoir nous-mêmes. Il voudrait qu’à l’image de Jésus, le véritable Adam, nous devenions des hommes et des femmes, pleinement humain, et non pas seulement des mammifères intelligents et évolués, capables de montrer une belle image d’eux-mêmes en société. 

La Bonne Nouvelle de Noël est à la fois un cadeau merveilleux et dérangeant :
« Merveilleux », parce que Jésus nous montre la réalité de l’homme tel qu’il peut être, lorsqu’il vit pleinement son humanité en communion avec Dieu.
« Dérangeant », car, en nous montrant ce que nous pourrions être, Jésus vient nous bousculer… et nous appeler à vivre véritablement notre humanité, conformément à cette image de fils de Dieu (Rm 8, 29).
Autrement dit, Jésus est un cadeau « exigeant »… un cadeau qui nous appelle à une réponse… qui nous engage à le suivre, pour devenir ce que nous sommes appelés à être depuis notre origine : des enfants de Dieu.

Comme Jésus a été engendré de l’Esprit saint, nous devons nous aussi naître de l’Esprit ; nous devons nous aussi faire advenir… faire émerger ce que nous sommes fondamentalement, ce que Dieu nous demande d’être : ses enfants, animés par son Esprit d’amour.

Pour être plus concret… je vous soumets une petite comparaison :
Imaginez, par exemple, que quelqu’un vous offre un cadeau pour Noël. Dans la boite que vous recevez, vous découvrez une image avec une plante magnifique, une graine, et tout ce qui faut pour la faire pousser : un pot, de la terre, de l’eau, de l’engrais et des vitamines.
Qu’est-ce que vous allez faire de ce cadeau ? Soit vous le revendez sur Internet parce qu’il ne vous intéresse pas. Soit vous le mettez dans un placard parce que vous n’avez pas le temps de vous en occuper. Soit vous gardez l’image de cette plante avec vous, pour la mettre sous cadre et la regarder de temps en temps, car elle est vraiment magnifique. Soit vous vous décidez à planter la graine et à l’arroser régulièrement, pour faire croître la plante, en espérant qu’elle devienne aussi belle que l’image qui était avec la graine dans l’emballage.
L’Esprit saint, c’est l’eau qui accompagne le cadeau (la graine et l’image) pour nourrir votre plante et la faire grandir.
Mais, faire pousser une plante n’est pas toujours simple…. car des évènements inattendus viennent parfois l’endommager ou la tailler… et parfois sévèrement. Dans ces moments-là, c’est le découragement qui nous guette. C’est là, précisément, qu’il faut regarder et s’imprégner de l’image : de Jésus Christ… pour s’enraciner dans l’espérance.
Pour faire repartir la plante, il faut continuer à la nourrir et à l’arroser.

La présence de l’Esprit, c’est ce qui fait que l’homme créé à l’image de Dieu advient à sa ressemblance.
Pour vivre notre vocation d’enfant de Dieu, il faut « simplement » accepter cette origine imprenable qui vient engendrer notre véritable humanité… il faut « simplement » accepter de recevoir d’un Autre l’identité qui est la nôtre…et accueillir l’Esprit… cet Esprit qui fait naître et grandir en nous cette identité de fils ou de fille de Dieu… cet Esprit qui « forme le Christ en [nous] » (Ga 4, 19).

Notre identité véritable est à la fois déjà là et en devenir : elle nous est pleinement révélée en Jésus Christ. 
Elle est inscrite en nous [Dieu est présent dans l’humanité en son essence], mais il nous reste à l’accueillir [à vivre de cette présence dans le concret de l’existence].
Elle n’est pas à conquérir par nos actes et nos efforts, mais à recevoir … en nous laissant de plus en plus envahir par l’amour de Dieu, par son Esprit.

Noël nous rappelle que nous sommes au bénéfice d’un don et d’une promesse. Dieu a un projet pour nous.
Osons recevoir et accueillir en nous son Esprit… pour qu’il nous ouvre et nous libère de nos enfermements. Osons abandonner à Dieu ce que nous sommes, dans la confiance… pour faire grandir le Christ en nous, et le laisser transformer notre existence.

A l’image de Celui que nous recevons ce matin : le Christ, le porteur de l’Esprit… ouvrons-nous totalement à l’amour de Dieu… il nous libère de toutes les images que nous nous construisons nous-mêmes… pour nous offrir la seule qui soit éternelle : celle de fils ou de fille de Dieu.
Amen.
P.L.

dimanche 4 décembre 2011

Mc 10, 13-16

Mc 10, 13-16
Lectures : Mc 1, 1-8 ; Mc 10, 13-16 ; Mc 9, 35-37 ; Mt 25, 31-40 
Thématique : Accueillir le Royaume de Dieu comme un enfant

Prédication : voir plus bas, après les lectures 

Lectures

- Mc 1, 1-8

1Commencement de l'Evangile de Jésus Christ Fils de Dieu :
2Ainsi qu'il est écrit dans le livre du prophète Esaïe,
Voici, j'envoie mon messager en avant de toi,
pour préparer ton chemin.
3Une voix crie dans le désert :
Préparez le chemin du Seigneur,
rendez droits ses sentiers.
4Jean le Baptiste parut dans le désert, proclamant un baptême de conversion en vue du pardon des péchés. 5Tout le pays de Judée et tous les habitants de Jérusalem se rendaient auprès de lui ; ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés. 6Jean était vêtu de poil de chameau avec une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage. 7Il proclamait : « Celui qui est plus fort que moi vient après moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales. 8Moi, je vous ai baptisés d'eau, mais lui vous baptisera d'Esprit Saint. »

- Mc 10, 13-16

3Des gens lui amenaient des enfants pour qu'il les touche, mais les disciples les rabrouèrent. 14En voyant cela, Jésus s'indigna et leur dit : « Laissez les enfants venir à moi, ne les empêchez pas, car le Royaume de Dieu est à ceux qui sont comme eux. 15En vérité, je vous le déclare, qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas. » 16Et il les embrassait et les bénissait en leur imposant les mains.

- Mc 9, 35-37

35Jésus s'assit et il appela les Douze ; il leur dit : « Si quelqu'un veut être le premier, qu'il soit le dernier de tous et le serviteur de tous. » 36Et prenant un enfant, il le plaça au milieu d'eux et, après l'avoir embrassé, il leur dit : 37« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m'accueille moi-même ; et qui m'accueille, ce n'est pas moi qu'il accueille, mais Celui qui m'a envoyé. »

- Mt 25, 31-40

31« Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire. 32Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. 33Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. 34Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli ; 36nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.” 37Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? 38Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ? 39Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ? ” 40Et le roi leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait ! ” […]


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 04/12/11.

Le temps de l’Avent… c’est le temps de l’attente où nous nous préparons à accueillir Celui qui vient à notre rencontre … pour nous faire connaître le Père (Jn 1,18), pour nous aider à cheminer et à vivre authentiquement notre humanité, pour ressusciter notre espérance.

Qui est-il ce Jésus Christ dont nous attendons la venue ?
Il est le « centre de l’histoire », il est le révélateur du salut de Dieu, il est « la manifestation centrale du Royaume de Dieu dans l’histoire » (P. Tillich).

Alors, attendre et accueillir le Christ, c’est accueillir le Royaume de Dieu qui vient à nous !

Si Dieu est Amour, le Royaume de Dieu, c’est la présence créatrice et agissante de l’Amour, tel que Jésus le Christ l’a rendue manifeste « au milieu de nous » dans l’histoire des hommes (Lc 17,21 ; 11,20).

Pour dire le Royaume de Dieu, Jésus n’a pas trouvé d’autres mots que des comparaisons, des paraboles. Le Royaume de Dieu est semblable à une semence qui germe, du levain qui fait lever la pâte ; à un trésor ou une perle que l’on cherche ; à un roi qui invite à un festin, à des noces ; à un chef d’entreprise qui embauche à toute heure, ou qui confie à ses serviteurs la gestion de son affaire, …
Dans toutes ces situations, il y a toujours une surprise, une part d’inattendu qui nous révèle que le Royaume de Dieu vient à contre-courant des logiques de notre monde.

Ces paraboles sont des approches qui nous invitent à un déplacement, à changer nos façons de voir, de vivre et d’agir. Jésus nous appelle ainsi à cheminer vers le Père, qui nous offre d’accueillir et d’entrer dans son Royaume, sans nous y forcer, dans la liberté qu’offre la foi, la confiance en Lui.

Alors, ce matin, un des textes que nous avons entendu peut retenir notre attention. Il nous indique, en ce temps de l’Avent, comment accueillir le Royaume : « comme un petit enfant ».

« Qui n'accueille pas le Royaume de Dieu comme un enfant n'y entrera pas » (Mc 10,15).

Accueillir le Royaume de Dieu comme un enfant pour y entrer : qu’est-ce que ça veut dire ? et qu’est-ce que cela implique ?

(A) Avant de tenter de répondre à cette question, je crois qu’il faut souligner deux malentendus courants à propos de ce texte.

Le premier consiste à opposer la foi à l’intelligence, à la raison, à la curiosité, au sens critique... Alors être semblable aux enfants, ce serait retomber en enfance, rester naïf, ne pas se poser de questions.
Ce n’est évidemment pas ce que dit Jésus ici.
Il ne s’agit pas d’accueillir le Royaume de Dieu de manière enfantine, voir infantile.
Les enfants sont d’ailleurs souvent loin de cette naïveté qu’on leur prête. Ils ont, au contraire, la capacité extraordinaire de poser des questions désarmantes, des questions qui ne viendraient pas ou plus à l’esprit formaté d’un adulte, des questions qui souvent démasquent nos contradictions, nos logiques artificielles et nos raisonnements tout faits. Il s’agirait plutôt de cultiver la même ouverture et la même vivacité d’esprit que celles des enfants.

Le second malentendu consiste à opposer la maturité et la culpabilité des adultes à l’innocence et à la pureté des enfants….
Alors être semblable aux enfants, ce serait retrouver une innocence ou une pureté originelles.
Ce n’est pas – là non plus – ce que dit Jésus.
Il ne s’agit pas de vouloir retrouver le paradis perdu de l’insouciance et de l’innocence, comme si les enfants eux-mêmes étaient innocents, et ne connaissaient ni l’angoisse, ni la peur, ni le doute. Une telle conception correspond à une vision naïve ou romantique de l’enfance. Comme l’adulte, l’enfant peut connaître l’angoisse, la jalousie, le chantage, la manipulation, et même la culpabilité. Mais, à la différence de l’adulte, il a la capacité de vite tourner la page pour passer à autre chose. Il accepte facilement d’être pardonné et de pardonner. Il est prêt à tout instant à repartir pour vivre de la grâce : une vie nouvelle tournée vers l’avenir. Il s’agirait plutôt de cultiver cette capacité de rebondir et de repartir qui caractérise l’enfant.

(B) Alors, s’il ne s’agit pas de tout cela – ni d’infantilisme, ni d’insouciance, ni d’innocence – quel est cet « esprit d’enfance » que Jésus nous invite à cultiver ? Quels sont les caractéristiques propres à l’enfance qui sont des clés d’entrée pour le Royaume ?

En faisant référence au petit enfant, je crois que Jésus veut mettre en avant une spécificité qui lui appartient : son ouverture et sa disponibilité.

On peut décliner cette aptitude de l’enfant à travers plusieurs aspects. J’en relèverai 5 qui me paraissent importants :

(1) 1er aspect : son état de dépendance et d’humilité

La première chose qui caractérise l’enfant, c’est son état d’extrême dépendance vis-à-vis de son entourage. L’enfant accueille la vie que ses parents lui organisent ; il s’adapte aux rythmes et aux contraintes de ses proches. Dans les premières années de sa vie, il dépend totalement de ceux qui ont la responsabilité et la charge de son éducation.

Dans l’antiquité – contrairement à l’enfant roi d’aujourd’hui – l’enfant est positionné tout en bas de l’échelle sociale et n’a aucun droit. Obéissant et soumis, il constitue souvent une main d’œuvre à bon marché.
En grec, c’est le même terme (pais) qui désigne l’enfant, le jeune esclave et le serviteur.
L’enfant est donc une figure du serviteur, une figure de celui qui est petit et humble.

Cette humilité, c’est une disposition fondamentale pour accueillir le Royaume : se reconnaître petit, pauvre, sans pouvoir, dans le manque ; et rester ouvert pour accueillir, pour écouter, pour recevoir et pour servir.

C’est cette qualité que Jésus nous appelle à développer dans les relations humaines avec nos frères et sœurs : « Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous » (Mc 9,35 ; voir aussi Mc 10,43-45).

(2) 2ème aspect : sa confiance

Un petit enfant ne sait pas faire autre chose qu’accueillir, dans une confiance, une foi ouverte. Dans la relation à l’autre, il absorbe tout ce qu’on lui offre : le lait et les soins, l’amour et la tendresse, la lumière et les couleurs, les sourires et les regards, les choses et les êtres. Il est dans une totale disponibilité à l’autre.

Dans la mentalité de l’époque de Jésus, les enfants sont considérés comme n’ayant aucune capacité de comprendre la Torah, c’est-à-dire la volonté de Dieu.
C’est précisément parce qu’ils sont dans l’impossibilité de comprendre seuls, par eux-mêmes, quoi que ce soit de Dieu et de la Torah qu’il leur est possible d’entrer dans le Règne de Dieu… qui est à recevoir gracieusement… et non à conquérir par l’ascèse physique, intellectuelle ou spirituelle.
Seuls ceux qui se reconnaissent enfants, c’est-à-dire dépendants – et même incapables et incompétents – sont à même d’accueillir et d’entrer dans le Règne de Dieu, car la seule attitude possible est celle de la confiance totale en Dieu.

Autrement dit, c’est la capacité relationnelle des enfants, leur faculté de s’abandonner totalement dans la relation à l’autre, dans l’amour, en toute confiance, qui leur permet de lâcher prise, pour s’en remettre à quelqu’un d’autre : à leur père, à leur mère…
C’est ce « savoir être » avec l’Autre, cette confiance totale qui caractérise l’enfant.

Cette confiance de l’enfant envers ses parents : c’est précisément l’attitude que Jésus nous invite à imiter avec Dieu, pour accueillir son Royaume….  c’est l’assurance de pouvoir appeler à l’aide n’importe quand, d’être toujours accueilli et aimé à tout moment, de pouvoir vivre dans la proximité de Celui qui nous offre son amour, d’avoir confiance en l’avenir, puisque l’enfant est toujours en relation avec son Père.

Bien évidemment, la confiance n’est pas une chose simple : elle implique d’accepter de dépendre de quelqu’un d’extérieur à soi-même, et de recevoir son identité fondamentale – son identité de fils (ou fille) de Dieu – d’un Autre que soi : de Dieu lui-même.
C’est finalement le contraire de ce que nous propose notre société dont l’injonction est l’autosuffisance : chacun doit s’assumer lui-même, se construire et se réaliser par ses propres forces, être indépendant et autosuffisant, pour ne dépendre de personne, et être soi-même le fondement de sa propre réussite.
Or, ce qui caractérise l’enfant, c’est bien sa disposition à accueillir et à recevoir… c’est son acceptation d’être au bénéfice d’un don qui lui vient d’un Autre[1]…. C’est sa faculté d’abandon qui lui permet de s’en remettre totalement à un Autre.

(3) 3ème aspect : sa curiosité

L’enfant est aussi le symbole de celui qui n’arrête pas de questionner, de vouloir découvrir et comprendre.
La confiance qui caractérise l’enfant ne fonctionne pas sans la curiosité, sans le questionnement, sans l’intelligence du cœur, la vivacité d’esprit, et la soif d’apprendre.
Cette curiosité, c’est ce qui permet à l’enfant de découvrir, de grandir, d’apprendre, de changer. C’est une dynamique qui lui permet d’avancer, de se renouveler (2 Co 4,16), de s’orienter, et de recommencer.
C’est là – je crois – une qualité à cultiver lorsque nous avons la tentation de vivre sur nos « acquis », de rester là où nous en sommes spirituellement, de ne plus chercher à progresser, à comprendre, à apprendre, à avancer.
Être semblable à un enfant, c’est vivre dans la fraîcheur du désir, et dans la joie de la découverte…. C’est rester en éveil, garder cette dynamique de questionnement et d’apprentissage.

(4) 4ème aspect : son audace

Un des aspects qui caractérisent l’enfant, c’est son goût pour l’aventure, sa hardiesse, son audace. Bien souvent, l’enfant tente d’outrepasser les limites qu’on lui impose. Il veut tester, risquer, innover. Cette audace vient du fait qu’il n’est pas encore prisonnier des carcans et des conventions qui vont progressivement brider sa créativité.
Or, il faut bien voir que c’est grâce à ses audaces successives, ses prises de risque, qu’un enfant va grandir, progresser, se dépasser.
Cette capacité des enfants doit sans doute nous interpeller – nous, adultes – et nous inciter à nous laisser déplacer, à oser bousculer nos conformismes, nos idées préconçues, nos habitudes sclérosantes, pour nous risquer à accueillir le Royaume dans la nouveauté et l’inattendu.

(5) 5ème (et dernier) aspect : sa capacité d’émerveillement

L’enfant a une capacité d’émerveillement bien supérieure à l’adulte. Il s’étonne de tout, s’émerveille de tout, même des choses les plus simples. Il sait observer, contempler, discerner la beauté des choses et des êtres. Il se réjouit facilement. Il ne craint pas l’inattendu, mais l’accueil, en y trouvant une joie.
Cette aptitude vient sans nul doute des qualités relationnelles de l’enfant : sa spontanéité, sa capacité d’entrer en relation, de recevoir, d’accueillir, d’être comblé, d’ouvrir les yeux.

Finalement, à travers ces 5 aspects, nous voyons que l’essentiel pour accueillir le Royaume de Dieu ne se situe pas dans le « faire », dans les bonnes œuvres, dans nos réalisations, mais dans « l’être », dans la relation, dans notre ouverture pour recevoir ce qui nous est offert.

Autrement dit, le royaume de Dieu ne se mérite pas, mais il se reçoit comme un cadeau.
C’est une attitude de pauvreté (Mt 5,3) qui caractérise l’enfant : sa disponibilité, sa capacité de garder les mains tendues et le cœur ouvert pour accueillir ce qui se présente à lui.
Accueillir le Royaume à la manière d’un enfant, c’est avant tout s’ouvrir au don de Dieu.

(C) Alors, me direz-vous… qu’avons-nous à faire… sinon à attendre et à recevoir dans la confiance ?
S’agit-il seulement d’attendre … d’attendre une grâce, un cadeau… sans rien faire ?

Un certain nombre de textes du Nouveau Testament… qui nous appellent à la vigilance et à la préparation (Mt 25, 13)…. nous appellent effectivement à attendre. Ils nous révèlent, toutefois, que cette attente n’est pas passive, mais active.

Le texte que nous méditons aujourd’hui nous offre, en ce sens, une autre piste, car, s’il s’agit d’accueillir le Royaume de Dieu comme un enfant, comme le ferait un enfant, on peut aussi comprendre l’invitation de Jésus en inversant la proposition : il s’agit alors d’accueillir le Royaume comme on accueillerait un enfant, un petit, un esclave, un serviteur.

Précisément, pour Jésus, accueillir le plus petit, c’est comme l’accueillir lui-même, c’est comme accueillir le Père.
Alors accueillir un enfant, c’est déjà faire place à l’advenue du Royaume « au milieu de nous ».

« Qui accueille en mon nom un enfant comme celui-là, m’accueille moi-même ; et qui m’accueille, ce n’est pas moi qu’il accueille, mais Celui qui m’a envoyé » (Mc 9, 37).

Accueillir tout ceux que Jésus appelle ici « enfant » et ailleurs « les moindres, les plus petits qui sont mes frères » (Mt 25,40) – ceux qui sont affamés, démunis, étrangers, malades, prisonniers – c’est déjà participer à l’accueil du Royaume.

Alors, bien sûr, cela demande une certaine disponibilité, car accueillir quelqu’un d’autre : un « enfant », un « petit », un « frère », c’est toujours assez dérangeant… cela demande de l’énergie, du temps, une capacité d’accueil et d’écoute.
Cela demande aussi une certaine audace : de dépasser nos peurs, de s’ouvrir à la différence, d’accueillir les personnes que nous croisons sur nos routes, bien que nous n’ayons pas choisi de les rencontrer ou de les fréquenter.
Et surtout, cela demande une grande ouverture d’esprit… car les enfants sont assez imprévisibles. Alors que ce soit au bon ou au mauvais moment, c’est ainsi qu’il faut accueillir la présence de Dieu quand elle se présente… et saisir toutes les occasions.
Cela nécessite, à la fois, d’accepter de se laisser déranger, et de s’occuper de ce petit qui est mon frère – de celui qui est dépendant, faible ou fragile – en lui laissant de la place, en portant mon regard et mon attention sur lui.

Cet accueil est évidemment gratuit, car celui qui est libre dans la foi est aussi serviteur dans l’amour. Mais il est assorti d’une promesse : une promesse de joie, une promesse de vrai bonheur.
(a) A celui qui accueille le royaume comme le ferait un enfant, il est dit : « Heureux les pauvres en esprit : le royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3).
(b) A celui qui accueille le royaume comme on accueillerait un enfant, il est dit : « Heureux ceux qui font œuvre de paix : ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9).

Il s’agit aussi bien d’une béatitude des enfants ou de ceux qui vivent dans des conditions de pauvreté comparables aux leurs (a), que d’une béatitude de ceux qui les accueillent et font œuvre de paix (b).

Alors, cher(e)s ami(e)s, frères et sœurs, qu’il nous soit donné d’être disponible, confiant, et audacieux, comme des enfants…. des enfants de Dieu chargés de l’accueil et du service de nos frères… qu’il nous soit donné d’accueillir là où nous sommes le Royaume qui vient à nous…. avec la promesse de rencontrer Jésus Christ parmi les plus petits de nos frères et de nos sœurs.
Amen.                           
  P.L.


[1] Il s’agit là d’un des grands thèmes de la Réforme : ce que Luther appelait « la justice passive ». Ce qui rend l’être humain juste, c’est une justice qu’il reçoit gratuitement de Dieu. La seule activité de l’homme consiste à accepter de recevoir son être véritable comme donné par un Autre qui justifie l’existence (indépendamment des actes et des qualités).