dimanche 15 décembre 2013

Lc 7, 36-50 - la foi ou le désir de laisser le salut de Dieu entrer dans sa vie

Lc 7, 36-50
Lectures bibliques : Jn 8, 1-11 ; Lc 7, 36-50 [1]
Thématique : la foi ou le désir de laisser le salut de Dieu entrer dans sa vie
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 15/12/13

Qu’est-ce que ce texte de l’évangile peut nous dire de la foi et du salut ? Que peut-on en retirer pour notre vie d’aujourd’hui ?

Pour tenter une réponse… je vous propose de prendre d’abord quelques minutes pour écouter un peu plus attentivement l’évangile, en nous posant une question toute simple : qu’est-ce qui distingue la foi de la femme de l’attitude du pharisien ?

L’évangéliste Luc place cette rencontre dans le cadre d’un banquet où Jésus est invité par un pharisien, Simon.
Nous ne connaissons pas les motifs de cette invitation : Sans doute que l’homme se pose des questions au sujet de Jésus, qu’il souhaite en savoir plus sur lui et sur son enseignement ou, tout simplement, avoir une conversation avec le rabbi, considéré comme un maître (v.40).

Lors du repas, un incident se produit avec l’arrivée inopinée d’une femme connue comme une pécheresse « dans la ville » (v.37).
Sans que rien ne soit précisé, l’allusion à « la ville » signifie que son péché est surtout un « péché social », quelque chose de notoriété publique. Il s’agit peut-être d’une femme adultère ou plus vraisemblablement d’une prostituée.

Tout ce qui se joue dans la suite du texte nous montre deux attitudes différentes :

- D’un côté, une femme qui passe de la connaissance à l’action. Elle a appris que Jésus est là à table dans cette maison et elle s’y rend. Toutefois, elle ne vient pas pour en apprendre davantage et obtenir quelques réponses à ses questions. Elle est là pour une vraie rencontre... une rencontre directe ! Pénétrant dans la maison, elle prend l’initiative et entre immédiatement en relation avec Jésus : elle mouille ses pieds de ses larmes, elle les essuie avec les cheveux de sa tête, elle couvre ses pieds de baisers et elle répand sur eux du parfum.

En quelques mots, Luc résume toute la démarche de cette femme : Elle n’est pas là parce qu’elle s’interroge… sa foi n’est pas de l’ordre de la spéculation ou d’une adhésion intellectuelle. Elle relève d’une adhésion existentielle. Elle est là, parce qu’elle considère déjà Jésus comme son sauveur.
Et cela, elle ne le dit pas avec des mots, avec une confession du péché ou une confession de foi – elle ne prononcera pas un seul mot – mais avec son corps. Ce sont tous ses gestes qui décrivent son attitude de foi et l’intensité de la relation qu’elle établie avec Jésus, dans une posture d’humilité.

On peut lire dans les pleurs de cette femme aux pieds de Jésus, une imploration, c’est-à-dire, une prière, une supplication, une demande de pardon.
Ces larmes de repentance semblent aussi mêlées à des larmes de délivrance… des larmes de joie… d’une joie imprenable, qui vient de la conscience vive d’avoir trouvé celui à qui elle peut tout confier… celui qui pourra lui manifester le pardon de Dieu (v.47a. 48)… qui pourra la soulager de tous ses péchés, de ce poids trop lourd à porter… pour la libérer… pour ouvrir un nouveau chemin.

Ce qui fait dire ça, c’est le fait qu’avec ses larmes, elle répand aussi du parfum sur les pieds de Jésus :
Si ce geste correspond aux règles de l’hospitalité de l’époque – qui prévoyaient de faire laver et parfumer les pieds des invités par un esclave – cette onction d’huile peut également avoir un autre sens.
On la pratiquait habituellement sur la tête, pour oindre le roi, le prêtre ou le prophète. Le geste peut donc nous faire penser à une sorte d’onction messianique et signifier que cette femme reconnaît Jésus comme le messie.

Cela dit… ce n’est pas du tout ce que vont comprendre les témoins de cette scène : Pour eux, les gestes excessifs de cette femme – avec ses pleurs, ses cheveux et son parfum – sont tout-à-fait inconvenants et quasiment érotiques. Ils s’indignent alors que Jésus se laisse « toucher » (v.39) par une « intouchable », par une femme « perdue », pécheresse et impure.

- L’évangéliste Luc nous laisse entendre l’indignation intérieure du pharisien. Curieusement, son intérêt et sa désapprobation ne porte pas sur la femme – qui ne semble pas du tout l’émouvoir – mais sur Jésus… celui qu’il avait invité afin de mieux le connaître.
Or, ce qu’il voit là, ne met pas en branle sa compassion, mais son jugement.

Faisant preuve d’un regard critique à l’égard de la réaction de Jésus, qui laisse faire… Luc nous laisse entendre que le pharisien reste à distance de son invité :
Jésus – pense-t-il – n’est pas un prophète… encore moins le prophète tant attendu… sinon, il saurait qui est cette femme et de quelle espèce elle est, à savoir une pécheresse.

La suite du récit – nous l’avons entendu – va confronter le pharisien à son erreur de jugement. Jésus va habillement lui faire « toucher » du doigt une double vérité :
- Dieu est un Dieu miséricordieux, qui fait grâce et qui pardonne, sans compter, sans mérite (v.42).
- La foi consiste à prendre part à ce salut offert par Dieu, à répondre à cet amour premier de Dieu, dans l’amour et la confiance (v.47a. 50)… chose que la femme semble avoir déjà compris.

Notre passage met ici en dialogue 2 types de connaissance :
- celle du pharisien qui croit savoir, mais qui juge sur les apparences, en s’en tenant à des catégories morales ou à des règles de pureté religieuse.
- celle de la femme pécheresse, qui ne dit pas un mot, mais qui vit une foi incarnée, qui manifeste un mouvement de toute son existence vers le Christ.

Pour faire accéder Simon à une autre vision des choses, Jésus emploie une parabole qui raconte une histoire symétrique à la situation présente.

A travers l’histoire d’un créancier (figure du Père) qui remet complètement leur dette à deux débiteurs incapables de rembourser, Jésus donne à voir la générosité et la gratuité du pardon de Dieu, qui remet les péchés, par pure grâce, sans condition.
Mais en comparant la situation des deux débiteurs, dont l’un est bien plus redevable que l’autre – ce qui correspond ici à la situation de la femme pécheresse – Jésus ajoute le motif de la gratitude à celui de l’amour… à savoir que le plus gros débiteur sera logiquement le plus reconnaissant.

Toute la suite du dialogue entre Jésus et Simon va dans ce sens, bien qu’elle laisse apparaître une difficulté de traduction importante avec le verset suivant (v.47) :
« Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés [dit Jésus], c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour ».

Une telle traduction (ici, celle de la TOB) pourrait laisser penser que le pardon de Dieu a été accordé, en raison… à cause… d’un acte humain : grâce à l’amour, à la foi de cette femme.

Or, on ne peut absolument pas tirer cette conclusion de la parabole racontée par Jésus (v. 41-43). Le pardon de Dieu n’est pas conditionnel, il n’est la conséquence de l’amour humain, mais il est premier… comme le laisse entendre la comparaison avec le créancier qui fait grâce et remet la dette de ses débiteurs.

C’est, au contraire, l’attitude de la femme – la manifestation de son amour – qui est une conséquence, une réponse à l’amour premier de Dieu… à cet amour qu’elle vient chercher auprès de Jésus, mais dont elle sait, au fond d’elle, qu’il lui est déjà offert, déjà acquis.[2]

Il faut donc mieux entendre ce verset… comme le propose la traduction en français courant :
« C’est pourquoi, je te le déclare [dit Jésus] : le grand amour qu’elle a manifesté prouve que ses nombreux péchés ont été pardonnés. Mais celui à qui l’on a peu pardonné ne manifeste que peu d’amour » (v.47).

Malgré tout… cette difficulté, cette ambiguïté du texte, peut nous inciter à réfléchir à cette « manifestation d’amour » qui est ici évoquée.

Que veut dire Luc quand il dit « elle a montré beaucoup d’amour » (v.47) ? 
Au-delà des gestes et de l’attachement qu’elle manifeste à Jésus, le mot « amour » n’est-il pas utilisé, ici, pour manifester la foi et la gratitude de la femme ?[3]

Cela irait dans le sens de la conclusion de cette rencontre : « ta foi t’a sauvé. Va en paix » (v.50).
Non pas que ce soit la foi, à elle seule, qui sauve cette femme, mais cette fameuse expression – qu’on retrouve à 4 reprises dans l’évangile de Luc – met l’accent sur le côté participatif du salut.

En effet… que serait un salut offert par Dieu, mais non reçu par l’être humain ?
A quoi cela servirait-il que Dieu nous pardonne notre péché, si nous ne nous approprions pas son pardon, si nous ne le recevons pas, si ça ne change rien dans notre existence ?[4]

Certes, nous savons que le salut nous est offert par grâce – depuis la Réforme, les théologiens protestants ne cessent de le répéter – mais ce que nous montre l’évangile de ce jour, c’est que les choses ne s’arrêtent pas là :
Il nous faut encore accepter ce salut de Dieu et le recevoir dans notre vie, par la foi.
Il nous faut encore y prendre part et nous laisser transformer par lui.

Regardons un instant… et rapidement… les 4 passages de l’évangile où la formule « ta foi t’a sauvé » est employée par Jésus :

- Elle apparaît ici, pour la première fois (Lc 7,50).
- Ensuite, lors de la guérison de la femme hémorroïsse (Lc 8,48), un passage qui montre l’agir de la foi : celle d’une femme qui prend l’initiative, qui vient toucher la frange du vêtement de Jésus… qui agit en raison de sa souffrance et de sa confiance.
- Nous trouvons également l’expression lors de la guérison du lépreux samaritain, 1 des 10 lépreux (Lc 17,19). Ici encore, c’est le samaritain qui prend l’initiative et qui revient une seconde fois vers Jésus, pour le remercier et pour glorifier Dieu, après sa purification.
- Enfin, la formule revient lors de la guérison d’un aveugle à Jéricho (Lc 18, 42)… de cet aveugle animé par la foi, qui crie avec insistance vers Jésus, en faisant appel à sa compassion.

Il y a un point commun à tous ces récits :
Il s’agit, à chaque fois, du mouvement de confiance de l’être humain vers le Christ… d’une demande de guérison ou d’un mouvement de gratitude.
La foi mobilise… fait aller de l’avant. Elle fait entrer en relation avec Jésus, en conduisant à des gestes ou des paroles pour solliciter son action.
Puis, elle suscite un relèvement et un envoi, une guérison et une paix.

Dans toutes ces situations… la foi, relève d’abord, d’une pauvreté, d’une humilité – celle d’un homme ou d’une femme qui reconnaît implicitement son état : son péché ou sa maladie –… ensuite, d’une volonté très forte de changement, une volonté de salut, de guérison… enfin, d’une confiance inouïe envers Jésus, reconnu comme le médiateur possible de cette guérison.

Ce qui pousse ces hommes et ces femmes à agir ainsi, avec audace et courage, c’est l’attente d’un autre avenir, c’est leur foi en l’impossible.
En dépit de leur misère et de leur souffrance, ils sont littéralement mis en mouvement… mus… par leur espérance et leur confiance.

Dès lors, face à cette « grande foi »… à cette incroyable volonté de s’en sortir et de guérir, et à cet élan de confiance… Jésus n’a plus qu’une chose à faire : accepter, entériner et prendre acte de ce mouvement, pour l’approuver, pour prononcer le « oui » au nom de Dieu… le « oui » qui relève, qui donne guérison et paix.

C’est exactement ce qui se joue dans notre passage :
La femme n’a pas prononcé un seul mot, mais, assurément, par son attitude, ses pleurs et ses gestes, elle a « montré beaucoup d’amour » (v.47) :
Elle a montré son désir de passer à autre chose, de dépasser son péché, de changer d’état, de changer de vie.
Elle a également montré sa pleine confiance en Jésus. Elle sait qu’il est celui qui peut prononcer le « oui » de Dieu, qui peut la restaurer dans son identité, pour l’ouvrir à une vie nouvelle, en relation avec Dieu et avec les autres.

Nous avons là… chers amis… 2 ingrédients essentiels à toute guérison : le désir de changement et la confiance… et sans doute même un 3ème : la gratitude.

C’est bien parce que cette femme était animée par tout cela, qu’elle a pu recevoir le salut dans sa vie.[5]
Et c’est en ce sens qu’on peut comprendre l’affirmation de Jésus : « ta foi t’a sauvé ».
L’amour qu’elle a manifesté (v.47) prend ici le nom de foi (v.50).
Et le pardon – le pardon des péchés – qu’elle a reçu, prend le nom de salut, c’est-à-dire de relèvement, de guérison, à la fois, spirituelle, relationnelle et sociale.

Alors… chers amis… que pouvons-nous conclure de tout cela, pour nous aujourd’hui… dans la situation qui est la nôtre ?

En racontant cette rencontre avec Jésus, l’évangéliste Luc met l’accent sur l’aspect participatif du salut :
Contrairement au pharisien qui, bien qu’ayant invité Jésus, reste d’abord à distance de lui, par son jugement critique… la femme pécheresse fait preuve d’une incroyable audace. Elle n’hésite pas un instant à exprimer son désir de changer, de recevoir le pardon de Dieu… elle n’hésite pas à prendre l’initiative en se jetant aux pieds de Jésus, en exprimant sa confiance.

A travers ses gestes, cette femme nous rappelle que la foi est liée à l’amour. Elle se concrétise dans l’amour.

Autrement dit, la foi de cette femme est vivante… elle s’exprime dans son attitude, son regard et ses gestes… elle ne reste pas à un niveau philosophique, intellectuel ou spéculatif. Et c’est en cela que cette foi est participante et salvatrice.

C’est tout ce mouvement de l’être… cette confiance vécue… cette foi vivante… qui lui permet d’accueillir la grâce de Dieu, le pardon, dans sa vie.

Ainsi donc… ce que cette femme nous montre, c’est ce dont nous avons besoin pour que le salut ne reste pas simplement une belle idée, une potentialité, mais qu’il devienne une réalité pour chacun… en chacun :
Pour que ce salut soit opérant et vivifiant, il nous faut l’incarner, l’accepter, le recevoir, y prendre part dans notre existence, au moyen de la foi.

Pour s’épanouir en nous, pour être à même de nous transformer, le salut – le « oui » de Dieu – a besoin de notre réponse, de notre adhésion existentielle… de la réponse de notre amour.

C’est la raison pour laquelle Jésus ne cesse d’appeler à la foi dans les évangiles :
« Ayez foi en Dieu » (cf. Mc 11, 22)
« Croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » (cf. Jn 14,1)
« Cesse d’être incrédule et deviens un homme [une femme] de foi » (cf. Jn 20, 27)

Si Dieu est bien l’auteur du salut… Jésus nous appelle à être acteur de notre foi… à nous laisser saisir par l’Esprit d’amour et de pardon de Dieu… pour que sa grâce soit réellement source de transformation dans notre vie.

Le témoignage de l’Evangile nous rappelle cette promesse : la foi nous donne accès à l’extraordinaire, à l’impossible… jusqu’à « transporter les montagnes » nous dit Jésus (cf. Mc 11,23) … car elle fait entrer le salut de Dieu – sa lumière – dans notre vie… dans notre demeure (cf. Jn 14,23 ; Lc 19,9).

Amen.



[1] A priori, il n’y a aucune relation entre ces 2 passages des évangiles. Pourtant, faut-il risquer un lien entre ces 2 textes ? Certains exégètes se demandent si le récit primitif inclus en Jn 8 (la femme adultère) n’était pas au départ un récit lucanien. Par ailleurs, le caractère spontané de la démarche de la femme montre que Jésus est déjà reconnu par elle comme celui qui pardonne. Le sait-elle par réputation, par ouï-dire ou par expérience personnelle ?
[2] En tout cas, Jésus, lui, le sait. Puisqu’il ne cesse d’annoncer un pardon déjà donné par Dieu, comme l’indique l’usage du passif en grec : « Ses/Tes péchés ont été pardonnés [sous entendu … par Dieu] » (v.47a et 48).
[3] On peut le penser en raison de l’absence de verbe en hébreu et en araméen pour exprimer la gratitude. Par ailleurs, le verbe grec agapaô peut aussi avoir cette nuance.
[4] Si cela ne nous dé-préoccupe pas de nous-mêmes ? si cela ne nous libère pas de notre fardeau, pour nous permettre d’aimer librement et de nous mettre au service des autres ?
[5] Contrairement à d’autres situations racontées dans l’évangile, Jésus n’a pas eu besoin de lui demander ce qu’elle voulait [cf. « que veux-tu que je fasse pour toi ? » (Lc 18, 41) ou « veux-tu guérir ? » (Jn 5,6)], tant ses gestes, son désir et sa confiance étaient explicites.

dimanche 8 décembre 2013

Mt 9, 14-17

Mt 9, 14-17
Lectures bibliques : Mt 11, 2-19 ; Mt 9, 9-17
Thématique : accueillir la nouveauté… vivre sous la grâce… dans la confiance, la liberté et la joie.
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 08/12/13

Qu’est-ce que ce passage de la Bible peut nous dire encore aujourd’hui ?

La question du jeûne n’est plus vraiment une question d’actualité au 21e siècle.
On pratique encore le jeûne dans certaines religions – on peut penser aux Musulmans qui font le Ramadan, comme autrefois les Chrétiens jeûnaient (en partie) au moment du Carême ou le vendredi – mais, reconnaissons-le… comme pour la plupart de nos contemporains… tout ça ne nous concerne plus aujourd’hui.

Ceux qui s’appliquent encore volontairement des périodes de jeûne – ils sont sans doute peu nombreux – le font désormais pour d’autres raisons… essentiellement pour des raisons médicales… car on a redécouvert que cette pratique ascétique avait des vertus curatives et thérapeutiques, pour le nettoyage des organes du corps, pour la santé et le bien-être général.

Ainsi, en apparence, ce texte de l’évangile peut sembler assez éloigné de nos préoccupations actuelles. Pourtant, je crois que, derrière ce débat, se cachent quelques questions fondamentales, concernant les motifs de nos actions.

Pourquoi accomplissons-nous tel ou tel acte dans notre existence ? Qu’est-ce qui se cache derrière nos actions les plus pieuses … les mieux intentionnées… les plus altruistes ? Qu’est-ce qui les motive ?
Agissons-nous de façon totalement désintéressée ou par intérêt, par calcul ?.... Est-ce pour plaire à Dieu ou pour répondre à un besoin de reconnaissance ou à une soif de pouvoir ?... Est-ce de la gratuité ou un souci de réciprocité, pour rendre la pareille à quelqu’un qui nous a donné quelque chose ? Qu’est-ce qui motive réellement nos actions ou nos œuvres ?... notamment nos actions dans l’Eglise, dans le cadre associatif ou le bénévolat.

C’est, bien sûr, une question très générale… trop générale, sans doute. Pourtant, c’est bien ce genre de question auquel nous renvoie ce passage de l’évangile.

Dans le Judaïsme du temps de Jésus, il est attendu de tout fidèle qu’il pratique le jeûne, l’aumône et la prière. Nous retrouvons ça dans le sermon sur la montagne (cf. notamment Mt 6, 1-18). Ces différentes pratiques appartiennent à un cadre législatif, visant à appliquer la Loi… à mettre concrètement en usage des préceptes de justice vis-à-vis de Dieu et du prochain.

Il s’agit là de pratiques courantes qui sont devenus des piliers de la piété.
Une maxime rabbinique, attribué à Siméon le Juste (au IIIe siècle av. JC.) affirme que « le monde tient sur trois choses : sur la Torah, sur le culte et sur les œuvres de miséricordes » (PA I,2).
Parmi elles, le jeûne est une pratique religieuse permettant, d’une part, d’exprimer son affliction et sa contrition devant Dieu, avant de solliciter son pardon, et, d’autre part, de mieux disposer l’homme – le cœur de l’homme – à une élévation spirituelle… à la prière, à l’écoute de la Parole et à la gratitude (cf. Dt 8,3).

Mais, ici, l’attitude étonnante de Jésus, qui enfreint l’observance juive du jeûne, vient poser question à tous les habitués, à tous les pratiquants réguliers :
Fondamentalement, qu’est-ce qui motive nos actes quant il s’agit de jeûne, de prière, d’aumône ou de bonnes œuvres ?

Est-ce la logique du devoir ? Parce que c’est la loi !
Est-ce la logique du sacrifice ? Parce qu’on croit en un dieu tout-puissant – peut-être aussi un peu pervers et cruel – qui se complairait à nous voir souffrir ou à nous éprouver !
Est-ce la logique marchande du mérite ? Car il faut bien mériter son paradis !
Ou est-ce autre chose… pour une autre raison ?

Cette autre raison est justement celle mise en avant par Jésus… et c’est pour cette raison-là que Jésus est véritablement un homme « libre »… qu’il peut ne pas appliquer la loi à la lettre, tout en l’accomplissant dans l’esprit, comme le dit si justement l’apôtre Paul (cf. 2 Co 3, 6) : « là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté » (cf. 2 Co 3, 17).

En réalité, la seule bonne raison de vivre toutes ces pratiques – le jeûne, la prière et l’aumône – est quelque chose de fondamentalement simple : c’est l’amour ! (cf. 1 Co 13,3)

Ce n’est certainement pas en raison d’une logique marchande de réciprocité ou de donnant-donnant avec Dieu… en se disant : « si je fais ça… je pourrais plaire à Dieu, mériter son pardon et obtenir son salut ». Non ! La seule et unique bonne raison – une raison qui justement n’en est pas une – c’est de dépasser toutes ces logiques humaines, pour s’inscrire dans le don et la gratuité.

Pour Jésus, la confiance et l’amour sont les seules bases justes et vraies sur lesquelles s’appuyer, pour fonder nos relations à Dieu et aux autres… et c’est seulement là – là où la confiance et l’amour sont présents – que nos actions prennent leur véritable sens, leur profondeur, leur dimension de gratuité.

Autrement dit, c’est cette autre logique, cette nouvelle logique – celle de la grâce – qui nous permet d’accomplir notre vocation d’enfants de Dieu, dans la joie et la liberté.

Nous découvrons ça dans notre passage grâce à la distinction qui est opérée entre deux attitudes : le deuil des affligés ou la joie de la noce… le vieux ou le neuf…  une distinction qui s’enchaine parfaitement avec celle que Jésus venait de faire juste auparavant, entre le sacrifice et la miséricorde… la pénitence et le pardon.

Jésus se situe résolument du côté du nouveau… de la liberté… de la grâce… de cette nouvelle mentalité qui appelle à la gratuité du don et à la vie nouvelle.

Alors que les disciples de Jean, comme les pharisiens, mettaient l’accent sur la pénitence, la repentance et la conversion de l’homme (cf. Mt 3, 1-10)… car il leur semblait nécessaire d’adopter une attitude d’humiliation, pour se présenter devant Dieu … Jésus, lui, annonce la proximité d’un Royaume – d’un monde nouveau – auquel nous sommes invités à prendre part, dès maintenant.

A travers cette différence, il faut bien comprendre que c’est, en réalité, l’ensemble de nos représentations dont il est question. C’est l’image que nous nous faisons de Dieu qui est ici en jeu :
Dieu est-il à l’image d’un roi, sévère et intransigeant, dont il faudrait gagner les bonnes grâces, ou est-il un Dieu bon et miséricordieux, qui offre ses dons sans compter, indépendamment de tout mérite (cf. Mt 5,45) ?

Indirectement, le reproche adressé à Jésus quant à l’attitude de ses disciples et la réponse qui va suivre, permettent de clarifier les choses:

Le jeûne est une action pénitentielle qui n’est rejetée ni par Jésus (lui, qui aurait jeûné 40 jours au désert - cf. Mt 4,2), ni par les disciples. Pour autant, elle reste un moyen et non une fin en soi.
La pratique du jeûne est subordonnée à un événement bien plus important : la venue du Messie, la joie du banquet messianique.

Maintenant que le Messie est là, ce n’est plus le moment de jeûner et de sombrer dans la pénitence, mais il est temps de l’accueillir, de le recevoir dans notre existence présente (v.15).

Puisque Jésus est là… puisque le Christ vient à notre rencontre… voici le temps de la joie : le temps où, par sa présence, les affligés sont consolés (cf. Mt 5,4), le temps où le pardon de Dieu se fait largement entendre, pour être reçu, pour libérer et pour guérir (cf. Mt 11, 4-6).[1]

Les évangiles précisent que les disciples de Jean et les pharisiens jeûnent « de nombreuses fois »[2]. Pourtant, a proprement parler, la Torah ne prescrit qu’un seul jour de jeûne dans l’année : le yom kippour (cf. Nb 29,7)… jour du grand pardon ou de l’expiation.

Le fait que les pharisiens et les disciples de Jean aient considérablement renchéri cette ordonnance et étendu cette obligation ascétique à d’autres dates annuelles et hebdomadaires – Ils jeûnaient sans doute 2 fois par semaine, le lundi et le jeudi – est comparé par Jésus au rapiéçage d’un vieux tissu.

Ainsi, dans ce cas précis, à travers cette 1ère parabole du rapiéçage (v.16), ce sont plutôt les pharisiens qui ont rajouté quelque chose de nouveau. Mais pour Jésus, cette pièce de tissu ajoutée – cette nouvelle exigence, ce nouvel usage – risque de déchirer le vêtement. Il aurait mieux fallu ne pas ajouter une pièce d’étoffe neuve sur le vieux vêtement.

En revanche, la 2nde parabole (v.17) – celle du vin dans les outres – parle du « vin nouveau », en faisant clairement allusion à la nouveauté de l’Evangile, à la joie des noces, incompatibles avec des pratiques ascétiques.

Jésus ne s’en prend donc pas aux outres anciennes, qui sont toujours adaptées à conserver le vin vieux. Mais, il affirme leur inadéquation à contenir du vin nouveau, parce que son ferment les ferait éclater.

En d’autres termes… Jésus oppose deux moments (comme en Mt 11, 17s) qui concernent Jean le Baptiste et lui-même, mais sans préjuger contre l’un ou l’autre :
Le « vieux » – la pratique du jeûne – était valable, dans la mesure où elle ne constituait pas une œuvre, une manière de s’auto-justifier… dans la mesure où elle portait à l’humilité, à la disponibilité envers Dieu…  Mais, maintenant que l’époux est là… maintenant que le vin nouveau est tiré… il faut passer à autre chose : il est temps de le recevoir, de s’ouvrir à la grâce des noces, à la joie du Royaume.

Chers amis… cette image du « vieux » et du « neuf » doit nous inspirer pour notre vie… pour nos choix personnels aussi bien que pour notre vie d’Eglise :
Ne sommes-nous pas parfois enlisés dans nos routines, dans des fonctionnements anciens, dont nous nous apercevons qu’ils ne nous font plus vraiment avancer… avancer dans notre chemin de vie spirituelle et relationnelle… vers Dieu et vers les autres ?

J’entends, à travers cette image du « vin nouveau », un appel qui nous est lancé, à nous, auditeurs de l’Evangile.
Il y a quelque chose, ou plutôt quelqu’un, à accueillir dans notre existence, pour faire place à la nouveauté.
Ce quelqu’un – Jésus Christ, le porteur de l’Esprit de Dieu – est véritablement susceptible de faire émerger, en nous, une lumière, un esprit nouveau, une nouvelle conscience, pour nous permettre de changer de mentalité, pour nous faire vivre dans la confiance et l’amour, dans la logique du don et de la gratuité… loin des routines répétitives de la repentance, du devoir et du mérite.

En cette période de l’avent, il n’est plus temps de faire pénitence ou de jeûner… mais c’est déjà le moment – l’occasion favorable – pour accueillir celui qui vient vers nous pour nous relever, nous libérer, nous restaurer… pour recevoir sa lumière et la laisser briller en nous, afin de nous transformer de l’intérieur.

Jésus… le porteur de l’Esprit de Dieu (cf. Mt 3,16)… fait souffler sur nos routines un vent de liberté.
Il nous arrache au cercle de nos défaillances, à tout ce qui nous maintiendrait centré sur nous-mêmes, concentré et enfermé sur nos petites ou nos grandes misères, dans la contemplation morbide de nous-mêmes ou de nos fautes.

Jésus vient ouvrir les portes du Royaume, pour nous offrir un vin nouveau, pour donner une autre saveur à notre existence, pour nous faire goûter une nouvelle compréhension de la vie et nous offrir une vie de toute première qualité, vécue en relation avec Dieu, qui nous aime de façon inconditionnelle, et avec notre prochain, que nous sommes appelés à aimer de la même manière que Jésus : dans liberté, la gratuité et la générosité de l’amour.

Bien sûr… tout ça n’est pas si simple…
Cette nouveauté que Jésus nous propose : « l’Evangile du règne de Dieu dans nos vies » vient forcément secouer et bousculer nos habitudes et nos représentations.
Et cela est vrai encore aujourd’hui… dans la mesure où l’évangile nous appelle à dépasser les rapports de force, de domination ou de pouvoir, que la société continue de nous inculquer, à travers le système marchand, fondé sur l’avoir, l’échange et la concurrence.

« Mettre le vin nouveau dans des outres neuves » (v.17)… accueillir et s’inscrire dans la nouveauté : il y a là un pas à franchir.
Cela nécessite implicitement de renoncer au monde ancien. Car il y a une incompatibilité entre ces mondes fondés sur deux logiques différentes : le devoir, la réciprocité et le mérite, d’un côté ; la liberté, le don et la gratuité, de l’autre.

Autrement dit… Jésus nous invite à repenser totalement notre vie relationnelle avec Dieu et avec nos frères et sœurs, pour la placer exclusivement sous le signe de la grâce.

Voilà… chers amis… la Bonne Nouvelle qui nous est offerte ce matin… voilà la promesse de salut que Jésus nous adresse pour aujourd’hui et pour demain :

Le Christ nous appelle à la « nouveauté »… à une vie complètement renouvelée… synonyme de confiance, de joie et de liberté.
Osons accueillir cet Esprit d’amour, ce vent de liberté, que Jésus vient souffler sur nous (cf. Jn 20, 21-22)… Osons, jour après jour, lui laisser davantage de place en nous et autour de nous.
C’est ainsi que nous deviendrons des artisans du Royaume, de ce monde nouveau de Dieu, dans lequel Jésus nous invite à entrer, ici et maintenant (cf. Mt 6,33).

Amen.



[1] Voir aussi Es 58, 6-8
[2] cf. Lc 18, 12 et variante de Mt 9,14 avec « beaucoup » (polla).

dimanche 1 décembre 2013

Le pouvoir de la Parole - Pr 12,18

Pr 12, 18 - Le pouvoir de la Parole

Lectures bibliques : Pr 12, 18 ; Jc 3, 5-12  [+ éventuellement Ps 119,105-112.129-134.145-149]
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 01/12/13.

La fin de l’année approche… et bientôt la perspective des élections municipales du mois de mars. Ici ou là, les candidats se déclarent… et certains préparent déjà leur programme.

Lorsqu’un homme politique fait campagne, il est, la plupart du temps, conduit à présenter un projet et à faire des promesses aux citoyens.
Mais, bien souvent, les choses se compliquent lorsqu’il a atteint son but, lorsqu’il est enfin élu. Car certaines de ses promesses s’avèrent réalisables, tandis que d’autres sont beaucoup moins faciles à mettre en place… voire impossible à concrétiser… pour des différentes raisons : pour des motifs budgétaires ou juridiques… ou à cause de la pression de certains lobbies.
Du coup, aux élections suivantes, les électeurs se méfieront davantage des promesses de campagne. Et peu à peu, la méfiance et le discrédit politique risquent de prendre le pas sur la confiance.

L’expérience montre qu’on aura tendance à se méfier des paroles de l’un ou de l’autre… d’un homme politique… mais aussi, de la même manière, d’un voisin… d’une connaissance… ou même d’un proche… quand on s’aperçoit que les paroles sont faciles, qu’elles n’engagent pas forcément… alors que leur réalisation, leur mise en pratique, est beaucoup moins évidente.
Soit qu’on ait affaire à de vaines promesses, des paroles en l’air, des paroles sans lendemain ; soit – plus grave – à une tromperie manifeste, un mensonge volontaire.

C’est précisément ce qui distingue la parole avec un petit « p », la parole de l’homme… de la Parole avec un grand « P », la Parole de Dieu[1].

Dans la Bible, plusieurs mots traduisent la notion de « Parole » : le verbe « ‘Amar » ou le mot hébreux « Dabar » ou encore le mot grec « Logos ».
Il y a une spécificité de ces mots : c’est qu’ils disent beaucoup plus de choses que ce que désigne le simple mot « parole » en français.
Ils sont notamment employés pour parler de ce que Dieu dit et fait… de la Parole de Dieu, en tant que parole en acte, parole créatrice, parole qui fait ce qu’elle dit.

Les mots hébreux « ‘Amar » et « Dabar » désignent l’acte même de dire, l’acte même de parler… et l’événement qui en résulte.
C’est ce qui se joue, par exemple, dans le récit de la Genèse : « Et Dieu dit : ‘que la lumière soit !’ et la lumière fut. » (cf. Gn 1,3).
Il s’agit d’une Parole créatrice, désignant, à la fois, la parole dite et l’acte même de parler, qui est créateur.

C’est sans doute ce qui distingue fondamentalement la parole de l’homme de celle de Dieu :

La parole de Dieu est une parole puissante… une parole performative… qui réalise ce qu’elle énonce… qui associe « Parole et Acte ».
C’est une Parole à laquelle on peut se fier… une parole de promesse, de confiance.
Dans la liturgie du culte, nous l’explicitons, au moment de l’annonce du pardon ou lors de la prière d’illumination, en disant que tel ou tel passage de l’Evangile est une parole « certaine », une « Parole de vie ».
Nous l’affirmons dans la mesure où nous savons que Dieu est fidèle et bon, qu’il mène à bien ses projets… que nous pouvons donc placer en Lui notre foi… nous appuyer sur Lui avec confiance.

S’il en est ainsi de la Parole de Dieu… la parole humaine, en revanche, n’a pas forcément ce statut. Elle n’a pas cette fiabilité.

Il est vrai que Dieu a donné à l’homme le langage, la faculté de parler.
Dans les récits de la Genèse, Dieu confie à l’homme sa création. Il lui donne son souffle (cf. Gn 2,7) et l’usage de la parole. Il lui demande d’exercer une douce maîtrise sur la nature et sur les autres créatures (cf. Gn 1, 26-28), de nommer les animaux (cf. Gn 2, 19-20). D’une certaine manière, il fait de l’homme un collaborateur de son acte de création. Il le rend « co-créateur ».
Mais, pour autant, la parole de l’homme reste ambiguë.

En effet, nous savons que la parole constitue un véritable pouvoir, mais un pouvoir à double tranchant, qui peut s’exercer positivement ou négativement… pour bénir ou pour maudire… pour ouvrir ou enfermer… pour pardonner ou condamner.

Et c’est bien ce que nous a rappelé à l’instant le livre des Proverbes :
« Les paroles des bavards blessent comme des coups d’épée, tandis que le langage des sages est comme un baume qui guérit » (cf. Pr 12, 18).

Lorsqu’une personne est bienveillante… lorsqu’elle met en relief le positif… lorsqu’elle recherche la valeur… lorsqu’il y a une véritable cohérence entre ce qu’énonce la parole et les actes qui en découlent… alors, « oui »… notre parole peut avoir l’effet d’une bénédiction… d’un baume qui soigne, qui apaise, qui libère, qui guérit.

Peut-être, avons-nous déjà fait l’expérience personnelle d’une telle parole – celle d’un parent, d’un proche, d’un professeur – qui nous a construit… qui a pu être vivifiante ou encourageante pour nous.

Mais, quand il s’agit d’une parole qui menace, qui trompe, qui ment ou qui médit… alors, la langue peut avoir une véritable virulence et causer les effets les plus désastreux.
Elle peut paralyser ou abîmer… anéantir psychologiquement… réduire l’élan et la vitalité d’une personne.

C’est, en ce sens, que Jacques dit que la langue est certes un petit membre, mais qu’elle peut causer bien des dégâts… être comme un « feu », un « fléau », un « poison mortel » même, capable de souiller, de salir, de pervertir, de maudire (cf. Jc 3, 5-12).

Et cela est d’autant plus visible de nos jours, dans un monde ultra médiatisé et connecté, grâce aux moyens modernes de communication : internet, la téléphonie et les réseaux sociaux.

Alors que chacun a tendance à y aller de son « twitt » ou de son petit commentaire personnel… sur tel ou tel événement… ou telle ou telle situation… nous ne nous rendons pas toujours compte des conséquences de nos paroles… qui, parfois contribue, d’une manière ou d’une autre, au jugement des personnes, à la pesanteur du fardeau de la culpabilité ou à la propagation de la médisance.

[[ Entre parenthèses… cela est encore plus vrai quand cette parole trouve des relais médiatiques dans l’espace public, comme c’est le cas de la parole de ceux qui exercent certaines fonctions ou responsabilités dans la société ou dans l’église : les hommes politiques, les enseignants, les avocats et les magistrats, et même les pasteurs et les membres d’un Conseil presbytéral… qui ont un rôle pédagogique d’information, d’enseignement ou d’accompagnement…. mais aussi un devoir de réserve et de discrétion.

Or, pour faire le « buzz » et créer l’évènement, bien des journalistes sont tentés de chercher « la petite bête », d’appuyer là où ça fait mal… contribuant ainsi – volontairement ou non – au discrédit de l’image des personnes et des leurs idées.

C’est un phénomène qui nous échappe, mais qui doit attirer notre vigilance : Bien souvent, la manière dont les médias utilisent leur parole, contribue à la caricature des idées et à la réduction du débat public sur les questions de fond.
Pour des raisons économiques… - il faut bien vendre son journal ! - … beaucoup préfèrent surfer sur l’évènementiel… s’en tenir aux informations superficielles et tranchées.

Mais ce phénomène a des conséquences regrettables… car il ne donne aucune visibilité aux positions intermédiaires et nuancées…  il ne favorise absolument pas la recherche du consensus, le désir de trouver des solutions communes, en vue de l’intérêt général.

Je crois que les médias portent ici une lourde responsabilité. Car, bien souvent, en simplifiant les positions des uns et des autres, en caricaturant les paroles et les personnes, ils ne présentent pas aux citoyens les vrais enjeux, ils ne leur donnent pas l’occasion et les moyens de réfléchir et de débattre sereinement des questions importantes… des grandes orientations de notre pays.
En d’autres termes, ils ne participent pas, comme ils le pourraient, à la formation de citoyens éclairés et éduqués, aptes à s’interroger et à s’impliquer. Et c’est bien dommage !

Cela dit… en tant que lecteurs ou téléspectateurs, nous avons aussi un rôle à jouer : A commencer par la liberté que nous avons de choisir à quelles paroles nous accordons du crédit.
Nous sommes libres de décider ce que nous lisons ou ce que nous regardons… en préférant, par exemple, nous fier à « Arte »… plutôt qu’à « TF1 »… à tel ou tel journal… à « Ensemble », « Réforme » ou « Evangile et Liberté »… plutôt qu’à « Voici », « Galla » ou « Closer ».
Nous avons la possibilité de faire basculer l’audience, en optant pour ce qui paraît plus qualitatif… en choisissant ce qui nous fait grandir, ce qui semble le plus apte à éveiller nos consciences.
Je ferme ici la parenthèse. ]]

Ce pouvoir étonnant de la parole… avec sa possible ambiguïté… sa dualité… a été relevé dans plusieurs livres bibliques. Ils soulèvent les dangers potentiels des langues déliées et bien pendues… et incitent, en conséquence, à la plus grande prudence et même à la sobriété.

Plusieurs passages de la Bible appellent ainsi à la vigilance et à la sagesse dans l’usage de la parole :

- On peut penser, par exemple, à quelques versets du livre des Proverbes :
« Où abondent les paroles le péché ne manque pas,
mais qui réfrène son langage est un homme avisé.
La langue du juste est un argent de choix,
Le cœur des méchants ne vaut pas grand-chose. […]
Les paroles du juste sauront plaire,
Mais la langue des méchants n’est que propos pervers » (cf. Pr 10, 19-20.32).

- De même, le psalmiste adresse une prière à Dieu, pour lui demander son aide :
« Seigneur, mets une garde à ma bouche, surveille la porte de mes lèvres » (cf. Ps 141, 3).

Plus fondamentalement (au-delà de ses paroles), il demande à Dieu de retenir son cœur, afin qu’il ne se laisse pas entrainer sur la pente du mal (v.4). Car, ce que dit la bouche… n’est-ce pas, en réalité, ce qui déborde du cœur ? (cf. Mt 12, 34).

Le psalmiste est donc avisé de demander à Dieu la conversion et la sagesse en se réfugiant dans la fidélité du Seigneur. Son seul désir est que Dieu fasse naître, en lui, un cœur pur et un esprit nouveau (cf. Ps 51, 12).

- Enfin, on peut penser à l’Ecclésiaste (Qohéleth), qui attire notre attention, non seulement sur les paroles échangées avec les hommes, mais aussi sur les mots adressés à Dieu.
Je cite : « Que ta bouche ne se précipite pas et que ton cœur ne se hâte pas de proférer une parole devant Dieu.
Car Dieu est dans le ciel, et toi sur terre.
Donc, que tes paroles soient peu nombreuses !
Car de l’abondance des occupations vient le rêve et de l’abondance des paroles, les propos ineptes.
Si tu fais un vœu à Dieu, ne tarde pas à l’accomplir. […]
Mieux vaut pour toi ne pas faire de vœu que de faire un vœu et de ne pas l’accomplir. […]
Quand il y a abondance de rêves, de vanités, et beaucoup de paroles, alors, crains Dieu » (Qo 5, 1-6).

Pour l’Ecclésiaste, comme pour le Psalmiste ou le livre des Proverbes, « la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse » :
La crainte du Seigneur, ce n’est évidemment pas la peur. La 1ère épître de Jean nous dit que « l’amour bannit la crainte » (cf. 1 Jn 4,18). Ce dont il est ici question, c’est de la reconnaissance de la souveraineté de Dieu, c’est le respect et la confiance en Dieu. C’est là, pour beaucoup d’auteurs bibliques, le principe même de la sagesse (cf. par ex. Qo 12, 13 ; Pr 1,7 ; 9,10 ; 14,27 ; 19,23 ; Ps 24,14 ; 103,17 ; 111,10 ; 147,11 ; Ac 9,31 ; 2 Co 5,11 ; voir aussi Dt 10, 12-13).

Ce qui est intéressant dans ce passage de Qohéleth, c’est l’idée d’accomplissement de la parole (voir aussi Es 55, 10-11). Car, c’est – semble-t-il – ce qui distingue fondamentalement la Parole de Dieu de celle de l’homme.

Bien que tout au long de sa vie, l’homme tente d’être cohérent avec lui-même, de mettre en pratique ce qu’il pense, ce qu’il croit et ce qu’il dit, il n’y parvient pas systématiquement.
Certains – plus pessimistes – diront même, qu’il y parvient rarement.

Il suffit de regarder le monde autour de nous. Beaucoup d’hommes et de femmes sont bourrés de bonnes intentions. Mais, dès qu’il faut faire un effort… renoncer à soi-même (cf. Lc 9,23), à son intérêt particulier au profit de l’intérêt général ou de celui des plus petits parmi nos frères (cf. Mt 25)… il ne reste plus grand monde, pour agir... et mettre en actes ses convictions et ses paroles.

Et c’est, sans doute, aussi notre cas : Nous aimerions bien que les gens, autour de nous, soient plus accueillants, plus conviviaux, plus fraternels… qu’ils aient également une sensibilité écologique plus aiguisée face à la pollution environnementale… un investissement plus grand dans l’Eglise, dans le bénévolat ou le monde associatif… bref, un mode de vie moins individualiste, moins égocentrique, et plus responsable. Mais, quand c’est à nous d’agir… de faire les 1ers pas : sommes-nous aussi prompts et engagés que prévu ?… sommes-nous prêts à modifier notre manière de vivre et nos comportements ? En un mot, sommes-nous pleinement cohérents… cohérents et fidèles avec nos pensées et nos valeurs ?

S’il nous arrive d’être inconséquents – reconnaissons-le humblement ! – il n’en est pas de même pour Dieu : Il est le roc sur lequel on peut s’appuyer (cf. Ps 31,3-5 ; 62,7 ; 71,3 ; Dt 32,4 ; 2 S 22,2-3).
Sa Parole est non seulement une Parole créatrice, une Parole agissante, mais également une lampe qui guide nos pas, une lumière sur nos sentiers (cf. Ps 119, 105)… la lumière dont nous avons besoin pour conduire notre monde sur le chemin du salut.

C’est pourquoi, dans la Bible, le mot Parole est également synonyme de Loi – de Torah – et de Sagesse.
Pour les Chrétiens, cette Parole, cette Sagesse personnifiée (cf. Pr 8 ; Si 24), s’est révélée, s’est manifestée dans un homme : Jésus Christ… que nous recevons comme l’incarnation… comme la personnification de la Parole de Dieu (cf. Jn 1,1-18).

Ainsi… pour nous Chrétiens… c’est en regardant à Jésus Christ, que nous discernons la volonté de Dieu, son projet pour l’humanité.
C’est en regardant à Jésus Christ que nous découvrons ce qu’est un homme pleinement accompli… notre vocation d’être humain.
C’est à travers lui que se réalise la Parole de Dieu… une Parole efficace, une Parole en Acte, qui accomplit ce qu’elle promet… qui vient nous apporter paix, libération et guérison.

En Jésus Christ, Dieu vient manifester son amour… sa volonté de dépasser tout ce qui pourrait nous éloigner de lui : notre indifférence, nos incohérences et même nos tentations de vivre sans Dieu ou de prendre sa place.
Il vient nous rappeler que son projet pour l’humanité s’inscrit dans la relation entre l’homme et Dieu.
Il vient faire résonner un « oui » de bénédiction… un « oui » qui surmonte tous nos « non » (cf. Jn 3,16 ; 1 Jn 4,9s).[2]

C’est le sens des paroles de bénédiction que le pasteur prononce à la fin du culte, au nom de Dieu : Elles permettent de réentendre et de recevoir collectivement le « oui » de Dieu sur nous… sa paix et sa bénédiction, pour construire un projet de vie avec Lui… le « oui » de Dieu qui nous envoie… qui nous appelle à nous engager, à prendre notre part de responsabilité… pour nous inscrire dans une dynamique de vie, qui nous grandisse, qui nous élargisse, qui nous illumine.

La parole de bénédiction prononcée au nom de Dieu – comme celle que nous recevons le jour de notre baptême – n’est pas une parole magique, mais une parole affirmative adressée à quelqu’un… à chacun d’entre nous.
C’est une parole d’amour que Dieu nous invite à recevoir, à nous approprier, à habiter… afin d’entrer en dialogue avec Lui… afin d’oser répondre « oui » à notre tour.

C’est en recevant peu à peu cette Parole – cette force de Dieu – dans notre existence, que nous nous rendons compte de son pouvoir :
Comme toute parole d’amour, la Parole de Dieu a la capacité de nous relever, de nous libérer, de nous transformer.
Elle est véritablement une Bonne Nouvelle, « un baume qui guérit ».
Elle fait de nous des ressuscités, des hommes et des femmes debout… envoyés vers les autres… pour être des porte-paroles, des porteurs de Bonne Nouvelle.

Voilà… chers amis… ce à quoi nous sommes appelés : à faire bon usage de notre parole et à porter des paroles de bénédiction… à être des porteurs de Bonne Nouvelle !

C’est ainsi que nous vivrons ce que le psalmiste demande à Dieu :
« Fais-moi revivre… fais-nous revivre… selon ta Parole » (cf. Ps 119, 107b).
Amen.



[1] Je ne parle pas ici des Ecritures ou de la Bible, mais de la Parole de Dieu, en tant que Parole en Acte, Parole de vie, c’est-à-dire d’une Parole qui réalise ce qu’elle énonce sous l’action de l’Esprit. Pour les Chrétiens, Jésus Christ est la manifestation centrale de cette Parole de Dieu.
[2] Dieu nous offre chaque jour de recommencer. Il nous appelle à vivre en relation avec Lui. Il nous donne sa Parole et son Esprit saint pour nous éclairer. Il nous reçoit comme ses enfants, ses fils et ses filles. Et il nous envoie dans le monde, pour témoigner de sa confiance et de son amour pour tous les humains.