dimanche 11 mars 2012

Mt 5, 3

Mt 5, 3

Lectures bibliques : Mt 5, 1-12 ; Mt 6, 19-21. 24 ; Mt 19, 23-24 ;  Lc 6, 20-26
Série de prédications sur Mt 5 à 7 (le sermon sur la montagne) : n°2 – Mt 5, 3
Thématique : la pauvreté

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Lectures

- Mt 5, 1-12 (NBS)

Voyant les foules, [Jésus] monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples vinrent à lui.
2Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
3Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
4Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
6Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
7Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
8Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi.
12Réjouissez-vous et soyez transportés d'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

- Mt 6, 19-21. 24  (TOB)

19« Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les mites et les vers font tout disparaître, où les voleurs percent les murs et dérobent. 20Mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où ni les mites ni les vers ne font de ravages, où les voleurs ne percent ni ne dérobent. 21Car où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.

24« Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l'Argent.

- Mt 19, 23-24  (TOB)

23Et Jésus dit à ses disciples : « En vérité, je vous le déclare, un riche entrera difficilement dans le Royaume des cieux. 24Je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu. »

- Lc 6, 20-26  (TOB)

20Alors, levant les yeux sur ses disciples, Jésus dit :
« Heureux, vous les pauvres : le Royaume de Dieu est à vous.
21Heureux, vous qui avez faim maintenant : vous serez rassasiés.
Heureux, vous qui pleurez maintenant : vous rirez.
22Heureux êtes-vous lorsque les hommes vous haïssent, lorsqu'ils vous rejettent et qu'ils insultent et proscrivent votre nom comme infâme, à cause du Fils de l'homme.
23Réjouissez-vous ce jour-là et bondissez de joie, car voici, votre récompense est grande dans le ciel ; c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les prophètes.
24Mais malheureux, vous les riches : vous tenez votre consolation.
25Malheureux, vous qui êtes repus maintenant : vous aurez faim.
Malheureux, vous qui riez maintenant : vous serez dans le deuil et vous pleurerez.
26Malheureux êtes-vous lorsque tous les hommes disent du bien de vous : c'est en effet de la même manière que leurs pères traitaient les faux prophètes.


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 11/03/12

La semaine dernière, nous avons médité les Béatitudes à travers la question du bonheur. Nous en avons conclu (en autres) que les Béatitudes impliquent un changement de mode de vie, de manière de penser et d’agir… qu’écouter les paroles de Jésus, c’est marcher dans la dynamique du monde nouveau de Dieu, à la suite du Christ, en mettant en pratique ses paroles, en plaçant notre confiance en Dieu.

Aujourd’hui, je vous propose de méditer à nouveau ce passage biblique en nous arrêtant simplement sur la première des Béatitudes (trad. F. Vouga) : « Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté : le royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3)
que l’on pourrait aussi traduire de la manière suivante (trad. Chouraqui) : « En marche ceux qui sont spirituellement pauvres, car le royaume des cieux est à eux »
ou encore (trad. J.M. Babut) : « Quel bonheur pour vous, les pauvres, parce que c’est à vous qu’est le monde nouveau de Dieu ».

Avec la première étape des béatitudes, on peut dire que Jésus entre directement dans le vif du sujet… d’un sujet qui fâche !

Les béatitudes s’ouvrent sur le thème de la « pauvreté » : esprit de pauvreté dans l’évangile de Matthieu, pauvreté générale dans l’évangile de Luc.
Déjà, avec ce thème, les paroles de Jésus qui annoncent la proximité du royaume des cieux s’opposent aux royaumes de ce monde.

Prêcher la pauvreté… il y a de quoi faire fuir tout le monde !... à commencer, peut-être, par nous, chrétiens des pays occidentaux… qui ne sommes pas les moins fortunés.

Alors…qui sommes-nous ? Faisons-nous partie des pauvres (Lc 6, 20), de ceux qui ont un esprit de pauvreté (Mt 5, 3) ? ou sommes-nous à compter parmi les riches qui tiennent déjà leur consolation (Lc 6, 24) ?

Peut-être sommes-nous simplement en marche… en train de lâcher nos chaînes… de nous ouvrir à la liberté à laquelle le Christ nous appelle ?
Quoi qu’il en soit, pour tenter d’en savoir plus, il nous faut éclaircir cette notion de « pauvreté ».

Alors …de quoi parle Jésus ici lorsqu’il parle d’esprit de pauvreté ou des pauvres par l’esprit ?

Avant de tenter de répondre à cette question, il faut d’abord souligner la formidable tension que cette première béatitude (qui est peut-être le résumé de toutes les autres) entraîne pour nous, auditeurs attentifs des paroles de Jésus, et en même temps citoyens du monde… d’un monde qui ne cesse de chercher la richesse (l’argent, la puissance, la gloire, le pouvoir, le savoir)… la richesse à tout prix, à n’importe quel prix.
N’est-ce pas pour cette raison que le monde court à sa perte ?  … qu’il s’éloigne de Dieu (qui ne demande pas la richesse, mais la pauvreté) ?

Il ne s’agit pas ici de caricaturer cette première béatitude. Jésus n’appelle pas ses disciples à vivre dans la misère ou la mendicité.
La misère est un mal contre lequel il faut se battre.
Il ne faut pas confondre la misère et la pauvreté. La première déshumanise les personnes, tandis que la seconde produit l’effet contraire : elle constitue un chemin d’humanisation et c’est pourquoi Jésus commence par elle.

Jésus ne demande pas à ses disciples de vivre comme des malheureux, privés de l’essentiel. Mais, il leur demande de ne pas vivre en quête de possessions… de ne pas faire fausse route, de ne pas s’attacher à ce qui est provisoire (Mt 6, 19-21), de ne pas se tromper de quête… autrement dit, de ne pas confondre la fin et les moyens.

Il y a tellement de personnes dans notre monde qui se préoccupent exclusivement des réalités terrestres, au point d’y fixer leur fin ultime, d’en faire leur raison de vivre, la règle de leurs actions, qu’elles finissent bien souvent par brûler leur existence, par consumer leur désir à cette seule fin… cette finalité de la possession que la société de consommation élève face à nous comme un but ultime, comme ce qui a le pouvoir de nous rendre heureux.
Il faut entendre ici, dans cette première béatitude (« heureux les pauvres …. les pauvres de cœur… les pauvres en esprit ») une critique radicale de la valeur « richesse » que notre monde ne cesse de promouvoir.

Alors… comment définir cette « pauvreté » dont parle Jésus …et qu’est-ce qui différencie le pauvre du riche ?

Je crois que le « pauvre » des béatitudes ne désigne pas uniquement celui qui n’a rien, mais, d’abord, celui qui attend tout de Dieu.
Les pauvres de cœur désignent ceux qui se tournent en toute simplicité vers Dieu, qui s’en remettent totalement à sa bonté.
C’est à ces personnes qu’est promis le monde nouveau de Dieu, car ce sont elles seules qui le cherchent. Par leur situation ou leur aspiration au dépouillement, à la compassion, à la générosité, elles sont en quête de l’autre, en quête de relation à l’autre, de fraternité, de communion, pour pouvoir habiter la joie de Dieu.

Il me semble que ce qui différencie le pauvre du riche n’est pas seulement une question d’abondance de biens – que l’on parle de biens matériels, de savoirs, de pouvoirs, etc. – mais avant tout une question de disponibilité (1), d’orientation de notre désir (2), et de confiance (3).

(1) Connaissez-vous beaucoup d’hommes riches qui soient disponibles ? qui vivent détachés de leurs richesses ? qui ne se préoccupent pas de leurs biens ? Même l’écrivain Jean de la Fontaine en a fait une fable (« le savetier et le financier ») pour montrer quel était le plus heureux, le plus disponible et le moins préoccupé.
Le problème de la richesse, c’est, bien souvent, qu’elle finit par prendre la place de Dieu.
Lorsque la possession des biens terrestres devient une finalité, lorsque l’homme écoute la voix des royaumes de ce monde qui confondent la fin et les moyens, alors la richesse nous enchaîne inévitablement, avec une puissance quasi irrésistible. Elle devient une idole qui nous éloigne de la relation avec Dieu et avec les autres.

(2) Outre la question de la disponibilité et de la liberté, le second problème de la richesse, c’est la question du désir et de l’attente.
Que peut attendre et désirer celui qui croit déjà tout avoir ? celui qui est satisfait de lui-même par lui-même, et qui finalement n’attend plus rien de la vie… ou des autres ? Si ce n’est, peut-être, la dernière nouveauté technologique qui viendra remplacer la précédente.

Et là, il me semble que la 1ère béatitude (v.3) rejoint la quatrième (v.6).
Seul celui qui a faim (faim de justice, soif de Dieu, faim et soif de la relation à l’autre) peut être rassasié. Celui qui est déjà rassasié de tout, plein de lui-même, blindé de possessions, n’a plus de désir, plus de place pour accueillir autre chose, pour s’orienter vers autre chose que ses richesses… que ce qu’il possède ou convoite.

En revanche, celui qui est appelé « pauvre » – qui n’est pas comblé et satisfait – reconnaît qu’il est dans une situation de manque. Il est en quête, en recherche. Il est prêt à bouger, à se questionner, à se déplacer.
Du fait de sa situation humble et modeste, il est dans une attitude d’ouverture (ouverture à autre chose, à une autre dimension, à l’inattendu qui vient, à la nouveauté qui peut toujours advenir), il est prêt au changement…autrement dit, il est prêt à cheminer, à suivre le Christ.
Cette possibilité de « suivre » vient précisément de cette condition d’insatisfaction et de manque dont témoignent ceux qui ont un « esprit de pauvreté », ceux qui ont en eux une place vide, inoccupée, pour accueillir et recevoir ce qui leur sera donné, pour suivre et s’engager dans la dynamique du royaume.

(3) Le thème de la « pauvreté » pose également la question de la possibilité de la confiance.
Le riche – contrairement au pauvre – peut-il faire confiance ? Peut-il facilement s’en remettre à un autre que lui-même ? C’est beaucoup plus difficile et beaucoup plus risqué pour lui… car le riche a peur … peur de perdre sa situation… ses possessions.
           
- pause (chant) -

Alors… quel est l’enjeu de cette 1ère béatitude ? Qu’est-ce qu’elle pointe ? Que nous propose Jésus ? Quel chemin nous invite-t-il à suivre ? Et comment vivre dans cette dynamique du royaume, face à un monde orienté et fasciné par la quête de la richesse ?

Il me semble que ce qui constitue l’enjeu de cette question de la pauvreté que l’évangéliste Luc oppose à la richesse, ce ne sont pas les possessions en elles-mêmes (qui constitueraient un obstacle pour s’approcher du royaume des cieux), mais c’est l’attitude qui correspond au fait de posséder ou de vouloir posséder (1)… et l’injustice qui peut résulter de cette attitude lorsqu’elle devient convoitise, lorsqu’elle est poussée à l’extrême (2).

(1) Celui qui est riche court le risque d’être attaché à ses biens, d’en devenir esclave. Il court le risque de ne plus être disponible, en quête du royaume : du monde nouveau de Dieu et de sa justice (Mt 6, 33).
Être pauvre, c’est donc ici le contraire par excellence d’être riche, au sens d’être attaché à ses possessions : la pauvreté du cœur ou celle de l’esprit correspond à une attitude de liberté, de détachement, de disponibilité, d’ouverture, de désir, d’attente, et de confiance en l’autre.

Pour Jésus, qui veut approcher de Dieu doit devenir pauvre, c’est-à-dire disponible, libre et confiant … capable de se déplacer pour suivre le Christ.
Et la promesse qui est faite à ce pauvre en esprit, ce pauvre de cœur, c’est de trouver la véritable richesse, celle offerte par Dieu. Ce n’est pas une richesse de possession, d’avoir, mais une richesse de désir, de relation… une richesse qui creuse le désir de la rencontre de l’Autre.

Il faut donc éviter une interprétation caricaturale de cette première béatitude : il n’y a pas les bons pauvres d’un côté, et les mauvais riches de l’autre. Ce qui est pointé par Jésus, c’est la question des valeurs, de l’attitude et des comportements relatifs à la pauvreté ou à la richesse. Cette question est liée à celle de nos préoccupations, de nos choix, de notre style de vie, de notre engagement à vivre des relations justes avec notre prochain, avec nos frères.

Ce qui est pointé là, en filigrane, c’est la question de la justice… de la justice avec et vis-à-vis de mon frère qui est pauvre, qui vit dans le besoin. Car qui dit « justice » pour le riche, dit forcément « partage » avec le pauvre.

Le problème de la « richesse » n’est pas une question de niveau, de degré de « fortune ». Peu importe, en réalité, le montant des possessions de chacun. Ce n’est pas là le fond du problème.
Le riche peut aussi vivre dans une attitude de pauvreté : vivre comme s’il n’était pas riche.
Mais, faire « comme si ne pas » est évidemment beaucoup plus difficile, car la possibilité de la possession et la tentation de la convoitise (c’est-à-dire de ramener toute chose à soi-même) sont là… à la porte.
La difficulté du riche, c’est précisément de renoncer aux prérogatives, aux privilèges que lui offre son état, pour vivre dans une attitude de pauvreté… c’est de renoncer à ce qu’il pourrait avoir, en ayant davantage, pour rechercher ce qu’il n’a pas, comme celui qui est pauvre.
Autrement dit, la difficulté du riche, c’est d’abandonner ce qu’il est de part ce qu’il a… pour simplement être devant Dieu…. pour changer de quête… en vivant dans le désir, non de la possession, mais de la relation.

Le riche doit donc changer de trésor (Mt 6, 21) et c’est là une difficulté, comme le souligne la conclusion du récit du jeune homme riche : « En vérité, je vous le déclare, un riche entrera difficilement dans le royaume des cieux » (Mt 19, 23).

L’homme se trouve donc situé entre les réalités de ce monde et les biens spirituels (la pauvreté, la douceur, la miséricorde, la paix, la justice) qui permettent de s’approcher de Dieu… d’entrer dans le monde nouveau de Dieu.
Adopter un « esprit de pauvreté », c’est faire un choix : celui de l’ouverture pour pouvoir accueillir, écouter et répondre à Celui qui nous appelle… celui de nous laisser transformer et construire par Dieu. Cela signifie également un renoncement : renoncer à servir deux maîtres (Mt 6, 24), pour suivre le Christ et orienter notre désir vers Dieu.

Si l’évangéliste Matthieu parle d’« esprit de pauvreté », là où l’évangéliste Luc parle de « pauvreté » simple, cela montre que le terme « pauvres » ne signifie pas l’appartenance à une classe économique ou sociale, mais la décision personnelle en faveur d’un certain style de vie.
Le royaume des cieux appartient à ceux qui sont humbles, doux, compatissants, à ceux qui prêtent l’oreille à la proclamation de la justice de Dieu, à ceux qui se décident à mettre leur confiance dans la bonté providentielle de Dieu.

Il s’agit donc de s’interroger et de savoir en quel lieu, à quel endroit, en qui nous plaçons véritablement notre confiance … là où se trouve notre cœur (Mt 6, 21).

Par ailleurs, je crois qu’il faut aussi dépasser le dualisme et la vision quelque peu manichéenne de l’évangéliste Luc (Lc 6, 20-26).
Bien des pauvres dans notre société se comportent de la même manière que des riches. Et cela est dû à ce que notre société de consommation présente comme le chemin du bonheur : acquérir, posséder, pour satisfaire et jouir.
Si le pauvre suit ce chemin – celui de la convoitise – il se comporte en réalité exactement comme le riche (tout en étant pauvre), car sa quête ne porte alors que sur la possession, et son seul désir est finalement d’être et de faire comme le riche.
Autrement dit, il y a aussi des pauvres qui se trompent de cible – et ils sont nombreux (Mt 7, 13) –  car leurs oreilles sont bercées par les illusions et les promesses trompeuses d’une société fondée sur le commerce et l’avoir.

(2) Lorsque le théologien Paul Tillich parle du péché, il utilise trois termes : l’incroyance, l’hubris, la concupiscence. L’incroyance est le contraire de la foi. Elle consiste à se détourner de Dieu pour se tourner vers soi. L’hubris est la surestimation de soi-même, l’élévation de soi à la place de Dieu. Enfin, la concupiscence – qui nous intéresse ici – désigne la convoitise illimitée de l’homme, le fait de vouloir tout s’accaparer, tout ramener à soi et tout inclure en soi. Paul Tillich la définit comme le « désir illimité d’inclure dans son propre soi l’ensemble de la réalité »[1]. Le problème de la convoitise ne vient pas du désir en lui-même, mais réside dans le « tout » du désir d’objet, c’est-à-dire dans son caractère excessif et totalitaire… dans le fait que ce désir de possession, infini et incessant, est en réalité indéfini et égoïste, car il ne désire pas l’autre (en tant que sujet, et sujet déterminé), mais il ramène uniquement l’autre à soi (en tant qu’objet) et vise seulement la satisfaction de son propre plaisir à travers l’autre.

C’est là – je crois – un des problèmes majeurs de notre société occidentale (fondée sur le système de l’échange) qui tend bien souvent à réduire toute relation à une relation de type économique, commercial ou utilitariste.
En général, ce qui est visé dans l’échange, c’est l’objet échangé, ce n’est pas l’autre en tant que sujet qui échange. Peu importe ce qui advient de l’autre, peu importe que l’autre profite – ou non – de l’échange, ce qui compte c’est ce que cela va me rapporter … à moi. Dans cette logique, je peux même en arriver à considérer l’autre comme un objet d’échange, pourvu que cela me rapporte quelque chose… pourvu que j’y « gagne » quelque chose.
Et lorsque j’y « gagne » quelque chose, la question est de savoir (mais souvent nous ne voulons pas le savoir) si ce n’est pas finalement au prix de l’autre, si ce n’est pas en « perdant » l’autre.

C’est ainsi que fonctionne, d’une certaine manière, la spéculation boursière. Ce qui compte c’est ce que mon investissement va me procurer. Le trader ne se préoccupe pas de l’autre : de celui qui se trouve à l’autre bout de la chaîne économique. Lorsqu’il spécule sur la dette de l’état Grec ou sur des matières premières, peu importe qu’il participe à l’endettement et à l’appauvrissement des Grecs contraints à emprunter à des taux de plus en plus élevés, peu importe que le marché du cacao s’effondre provoquant la ruine des petits producteurs (et de leurs familles) à l’autre bout de la planète,… ce qui compte, c’est le profit personnel de sa clientèle (et le sien), c’est d’en avoir toujours davantage.

Aujourd’hui, de plus en plus de personnes prennent conscience de la déshumanisation provoquée par un système « néolibéral » poussé à l’extrême…lorsqu’il n’y a plus de régulation pour protéger les plus faibles, lorsqu’on a perdu la vision et les objectifs premiers d’un système libéral – fondé sur le concept moral de justice – qui devait profiter au plus grand nombre, et non seulement aux plus riches. 
Il faudrait évidemment nuancer le propos. Et c’est sans doute ici une caricature du « riche » du 21ème siècle, et de l’injustice que provoque sa convoitise, mais cela montre la conversion, le retournement qui reste encore à opérer pour suivre le Christ.

En appelant à vivre dans la pauvreté de cœur, Jésus appelle ses disciples à emprunter une autre voie, à se soucier avant tout de la justice (Mt 6, 33), à se préoccuper d’abord de l’autre.
Il nous invite à nous engager dans une forme de résistance face à la tyrannie du matérialisme, de la consommation, à la fois, en contestant la toute-puissance des valeurs induites par ce modèle (que sont la force, la richesse, la violence d’une réussite qui écrase les autres), et en s’inscrivant dans une autre logique : celle de la sobriété pour soi et de la générosité pour l’autre, celle du don et du partage, en vue de la fraternité et de l’amour.

Il faut donc comprendre pourquoi Jésus loue la pauvreté comme la première des béatitudes.
Comme le souligne Paul Tillich, Jésus « loue les pauvres dans la mesure où ceux-ci vivent dans deux mondes : le monde présent et le monde qui vient [le monde nouveau de Dieu]. Et il menace les riches, dans la mesure où ceux-ci ne sont orientés que sur un seul monde »[2].

« Cela fait entrer dans nos vies une formidable tension. Notre vie appartient à deux ordres dont l’un est l’envers de l’autre. L’ordre qui vient [le royaume] est toujours en marche, ébranlant l’ordre d’ici, luttant avec lui. […] L’ordre qui vient est toujours a portée de la main, mais on ne peut jamais dire "il est ici ou il est là !" [cf. Lc 17, 20-21]. On ne peut jamais le saisir – mais on peut être saisi par lui, et dès qu’un homme est saisi par lui, il est riche même s’il est pauvre dans cet ordre-ci. Sa richesse n’est autre que sa participation à l’ordre qui vient, à ses batailles, ses victoires et ses défaites. Il est béni, il peut se réjouir et danser, même s’il est solitaire et insulté, car sa solitude appartient à cet ordre-ci, tandis qu’il appartient lui-même à l’autre ordre »[3]. Il appartient déjà au monde nouveau de Dieu qui a pris pied sur notre terre avec Jésus.

Savoir que le monde nouveau de Dieu n’est pas seulement une réalité à venir, mais une réalité qui est déjà là, en devenir… savoir que notre vie n’appartient pas seulement au monde tel que la plupart des hommes le voient, mais aussi au monde tel que Dieu le voit et le veut, change notre manière de penser notre existence, nos engagements, notre manière de voir la vie, ce qui l’oriente et lui donne sens.

Par le retournement des valeurs que provoquent les béatitudes, Jésus nous invite à choisir un autre chemin, à faire place à ce monde nouveau de Dieu, ce monde de salut (de guérison et de libération) dans lequel il nous invite à entrer, auquel il nous invite à participer.

Conclusion

Alors… chers ami(e)s, que pouvons-nous retenir de cette méditation ?

« Heureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté : le royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3)
Cette béatitude « en creux » nous rappelle paradoxalement que le bonheur ne vient pas d’une accumulation de choses mais par le creux et la place qui est en nous… qui nous donne la possibilité d’accueillir ce qui se présente à nous.

Riche ou pauvre, Jésus nous appelle à dépasser la préoccupation mondaine de l’avoir et du pouvoir, à faire « comme si ne pas », comme si nous n’étions pas riche, à laisser en nous un espace vide, à vivre dans la quête et le désir de l’autre pour lui-même, et non pour ce qu’il peut nous procurer.

Jésus nous invite à sortir du système de l’échange et de la convoitise, pour vivre dans la logique du partage et de la gratuité, qui répond à l’amour du prochain.

En d’autres termes, Jésus nous appelle à changer de comportement… à nous engager à sa suite dans l’espérance de la justice. … celle qui nous porte à voir en tout autre, un frère, un être humain créé à l’image de Dieu et aimé par lui.

En changeant de style de vie, de manière de vivre, nous communiquons d’autres valeurs autour de nous, nous participons (à notre niveau) à un changement de regard sur le monde, tout en nous approchant du monde nouveau de Dieu.

Frères et sœurs… que Dieu nous donne d’être des témoins disponibles, libres et confiants autour de nous… des témoins de l’Evangile du don et de la gratuité.
Amen.


[1] Paul Tillich, Théologie Systématique : ST II, p.52 (TS 3, p.88).
[2] Paul Tillich, Les Fondations sont ébranlées : FE, p.45.
[3] Ibid. 

dimanche 4 mars 2012

Mt 5, 1-12

Mt 5, 1-12
Lectures bibliques : Ps 1 ; Mt 5, 1-12 ; Mt 7, 21-23 ; Mt 10, 24-25a. 38-39.
Série de prédications sur Mt 5 à 7 (le sermon sur la montagne) : n°1 – Mt 5, 1-12
Thématique : le bonheur et les béatitudes (De quel bonheur parle-t-on ? A qui s’adressent les promesses de Jésus ? Qu’est-ce qui caractérise le véritable bonheur selon Jésus ?)

Prédication = vois plus bas, après les lectures

Lectures

- Ps 1 (traduction TOB)

1Heureux l'homme
qui ne prend pas le parti des méchants,
ne s'arrête pas sur le chemin des pécheurs
et ne s'assied pas au banc des moqueurs,
2mais qui se plaît à la loi du SEIGNEUR
et récite sa loi jour et nuit !
3Il est comme un arbre planté près des ruisseaux :
il donne du fruit en sa saison
et son feuillage ne se flétrit pas ;
il réussit tout ce qu'il fait.
4Tel n'est pas le sort des méchants :
ils sont comme la bale que disperse le vent.
5Lors du jugement, les méchants ne se relèveront pas,
ni les pécheurs au rassemblement des justes.
6Car le SEIGNEUR connaît le chemin des justes,
mais le chemin des méchants se perd.

- Mt 5, 1-12 (traduction NBS)

Voyant les foules, [Jésus] monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples vinrent à lui.
2Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
3Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
4Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
6Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
7Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
8Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi.
12Réjouissez-vous et soyez transportés d'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

- Mt 5, 3-10 (traduction Chouraqui)

En marche ceux qui sont spirituellement pauvres, car le royaume des cieux est à eux !
En marche ceux qui sont en deuil, car ils seront consolés !
En marche ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
En marche ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! 
En marche ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
En marche ceux qui ont le cœur disponible, car ils verront Dieu !
En marche ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !

- Mt 7, 21-23 (traduction TOB)

21« Il ne suffit pas de me dire : “Seigneur, Seigneur ! ” pour entrer dans le Royaume des cieux ; il faut faire la volonté de mon Père qui est aux cieux. 22Beaucoup me diront en ce jour-là : “Seigneur, Seigneur ! n'est-ce pas en ton nom que nous avons prophétisé ? en ton nom que nous avons chassé les démons ? en ton nom que nous avons fait de nombreux miracles ? ” 23Alors je leur déclarerai : “Je ne vous ai jamais connus ; écartez-vous de moi, vous qui commettez l'iniquité ! ”

- Mt 10, 24-25a. 38-39 (traduction TOB)

24Le disciple n'est pas au-dessus de son maître, ni le serviteur au-dessus de son seigneur. 25Au disciple il suffit d'être comme son maître, et au serviteur d'être comme son seigneur.

38Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n'est pas digne de moi. 39Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l'assurera.


Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 04/03/12

Sois heureux à tout prix !
Mets tout en œuvre pour être heureux !
Il y a, dans notre société contemporaine, une injonction au bonheur.
Il te faut absolument être heureux…sinon…. sinon ta vie est ratée !

Mais de quel bonheur parle-t-on ?

Le plus souvent, on définit le bonheur comme un état durable de plénitude et de satisfaction, comme un état d’équilibre général et agréable d’où la souffrance, le stress, l’inquiétude et le trouble sont absents.
On associe aussi indirectement le bonheur avec la chance, la bonne fortune dont il dépendrait et qu’il faut – si possible – mettre de son côté.

Le bonheur se présente plus ou moins comme un conte de fée dont on accueille l’image dans l’enfance, et que l’on a tendance à garder quelque part au fond de sa mémoire :
Si tu as de la chance et si tu travailles bien, tout ira pour le mieux. Tu auras un métier intéressant et rémunérateur. Tu seras reconnu et respecté. Tu épouseras l’homme ou la femme que tu aimes. Vous aurez une belle voiture, une maison confortable. Vous voyagerez, vous aurez pleins d’amis, de beaux enfants, et vous serez heureux pour toujours.
Ainsi, tu seras satisfait à tous les niveaux. Tu seras comblé par tous les plaisirs que la vie peu t’offrir.

A peu près tout le monde espère – ou a espéré – vivre un jour un tel bonheur : un bonheur où la vie est synonyme de plaisir, de bien-être, de richesse, de puissance, de vigueur, d’épanouissement… autrement dit, de satisfaction de ses désirs personnels.
Chacun se donne les moyens d’y parvenir… les moyens de construire ce bonheur idéalisé.

Mais, malheureusement, bien souvent, un problème surgit.
Il y a un truc qui coince quelque part… un imprévu … un événement qui vient menacer l’espérance d’atteindre un jour cette image du bonheur. Cet imprévu s’appelle ici ou là : échec scolaire ou professionnel, faillite, licenciement, chômage, divorce, accident, maladie, deuil, décès, etc.

Dès lors, plusieurs questions qui se posent :
Comment intégrer les éléments perturbateurs … les éléments malheureux… sans remettre en cause la possibilité même du bonheur ?
Plus fondamentalement, qu’en est-il de cette vison du bonheur ?
Un bonheur qui exclut en lui-même toute trace de malheur est-il possible ?
Et si ce type de bonheur devait exister, serait-il finalement si enviable ? Qu’aurait-on encore à attendre de la vie en étant toujours comblé, pleinement satisfait ?

Avec les « béatitudes », qui introduisent le sermon sur la montagne, Jésus prend le contre-pied de ce type d’attente et nous propose un autre bonheur… une autre espérance.
Ce bonheur repose avant tout sur un désir : le désir de vivre dans la fidélité à la loi de Dieu… car cette loi est – pour le psalmiste (Ps. 1), comme pour Jésus (Mt 5, 17-20) – la source des relations justes entre les hommes.

Que l’on considère personnellement le bonheur comme une réalité (vers laquelle tendre) ou simplement comme idéal (un idéal de l’imagination, comme l’écrit Emmanuel Kant), Jésus nous propose, pour sa part, de vivre le bonheur comme un cheminement… un chemin balisé par la volonté de Dieu… un chemin où l’on ne marche pas seul, mais en communion avec Dieu.
Et Jésus nous propose de nous y inscrire concrètement en nous y engageant, par nos choix, notre manière de vivre, notre responsabilité.
Car ce bonheur nécessite notre adhésion, notre engagement et notre fidélité à la loi de Dieu. Il convient de devenir soi-même signe du monde nouveau de Dieu auquel Jésus nous invite à aspirer, dont il nous appelle à être les artisans.

Plusieurs points caractérisent le bonheur des béatitudes. J’en relèverai quatre :
-       Premièrement, ce bonheur est conjugué à la fois au présent (V.3 & 10) et au futur (v. 4-9). Il s’agit donc d’une marche, d’un cheminement porteur de promesses. Le mot « heureux » vient d’un terme hébreux qui signifie « debout et en marche ». Ce qui indique bien que le bonheur n’est pas un état, mais une dynamique. C’est la démarche du croyant qui avance, qui se laisse orienter et transformer par Dieu.
-       Deuxièmement, le bonheur dont parle Jésus est un bonheur qui ne nie pas l’épreuve, mais qui est capable de l’intégrer, de la traverser et de la surmonter.
-       Troisièmement, il s’agit d’un bonheur qui s’enracine dans un comportement juste, dans un style de vie orienté par la Parole de Dieu, par la justice de Dieu : une Justice qui ne s’inscrit pas dans le donnant-donnant, la réciprocité, la symétrie, mais dans le don et la gratuité qu’offrent l’amour et la compassion (Mt 5, 38-48).
-       Quatrièmement, il s’agit d’un bonheur conjugué au pluriel. Jésus dit « heureux les doux… les miséricordieux … les artisans de paix… ». Il ne s’agit pas d’un bonheur égoïste, résultant du chacun pour soi, mais d’un bonheur qui ne prend sens que dans la relation à l’autre, dans le partage… à commencer par le partage de soi-même, de ses dons, de sa pauvreté. Le bonheur des béatitudes est orienté sur le rapport à l’autre, sur ce que l’on peut apporter et donner aux autres. Il se différencie donc de la quête traditionnelle d’un bonheur compris le plus souvent comme la satisfaction de son intérêt personnel. Précisément, le but de l’évangile n’est pas de courir après son propre bonheur, mais de « demeurer dans l’amour » (Jn 15, 9-17). Il me semble que cette conviction, qui nous appelle à élargir notre regard, prend racine dans une notion biblique (que l’on retrouve aussi dans la devise de la république française) : la fraternité. Je ne peux pas être heureux en étant indifférent à mon prochain. Je ne peux pas être véritablement heureux en commettant l’injustice, en perdant mon frère, en faisant abstraction de lui. Le bonheur évangélique est forcément conjugué au pluriel.

Sans reprendre tous ces points en détail, je voudrais m’arrêter avec vous [ce matin] sur deux points :

Premier point … A qui s’adressent les promesses de Jésus ? Qui concernent-elles ? Quels en sont les destinataires ?

Dans sa prédication, Jésus promet le bonheur mais il ne s’agit pas d’un bonheur « béat », tout rose, d’un bonheur indemne de tout malheur.
Il ne s’agit pas non plus d’un bonheur à construire uniquement par ses propres forces, à obtenir par soi-même… comme s’il ne dépendait que de nous de vivre seulement des bons moments, sans rencontrer un jour ou l’autre une difficulté sur notre chemin.

Personne n’est à l’abri d’un évènement malheureux, personne ne peut éviter qu’un événement tragique vienne un jour secouer son existence. C’est précisément parce qu’elles prennent au sérieux cette réalité que les assertions paradoxales des béatitudes (comme : « heureux ceux qui pleurent... ils seront consolés ») viennent nous interroger.
En effet, qu’est-ce qui peut nous permettre de transcender, de dépasser le malheur, les larmes, la violence, l’injustice ?

La réponse de Jésus est celle de l’espérance de celui qui cherche le royaume (Mt 6,33) : le monde nouveau de Dieu … l’espérance d’un bonheur malgré l’adversité… l’espérance d’un bonheur qui peu à peu se creuse dans la relation à Dieu… d’un bonheur qui est promis à qui marche à la suite du Christ, à qui adopte un comportement fondé sur les paroles de Jésus, à qui s’enracine dans les valeurs de l’Evangile (que sont la pauvreté, la douceur, la miséricorde, la paix), pour vivre une vie juste devant Dieu, une vie ajustée au désir de Dieu, fondée sur sa justice.

Autrement dit, pour Jésus, le véritable bonheur découle de la communion avec Dieu. Le bonheur ne dépend pas des valeurs de ce monde, de ce que l’on possède ou de ce dont on jouit, mais de ce que l’on est devant et avec Dieu (cf. Ps 1).

Cette communion avec Dieu est comprise comme un cheminement, comme un projet de vie, qui permet à l’homme de percevoir et d’occuper sa juste place dans le monde, dans sa relation aux autres. 

Le bonheur qu’évoquent les béatitudes n’est donc pas le bonheur « béat » de celui « qui éprouve une satisfaction niaise de soi-même » (pour reprendre la définition du terme « béat » selon le Trésor de la langue française), mais celui d’une marche qu’opèrent des personnes dont la vie est orientée par des valeurs opposées aux critères du monde, qui sont ceux de la puissance et de la réussite.

Ceux que Jésus appelle « bienheureux » sont ceux qui sont en marche vers le royaume et la justice de Dieu (Mt 6, 33).
Ce sont ceux qui ont adopté un certain style de vie… un style de vie fait de confiance, de pauvreté, de douceur, de compassion. Ce sont ceux qui ont le cœur disponible, qui sont des artisans de paix. Ce sont encore ceux qui ont faim et soif de justice (v.6) ou qui sont persécutés à cause de la justice (v.10).

En d’autres termes, ce sont des hommes et des femmes qui ont fait un choix de vie : celui de suivre le Christ.
Ce choix est synonyme d’une nouvelle manière de vivre. Il signifie l’adoption de certains comportements relationnels fondés sur l’amour et la compassion.
Ces comportements ne sont pas sans risque. Ils sont, au contraire, susceptibles de faire vivre ceux qui les empruntent dans la faiblesse, la vulnérabilité ou l’épreuve.

C’est à eux – à ceux qui s’engagent sur ce chemin – que Jésus promet le bonheur qui conduit au royaume des cieux (v.3 & 10), c’est-à-dire dans la proximité de Dieu.

Pour recevoir et vivre cette promesse, les auditeurs de Jésus sont donc invités à s’engager – à prendre leur part, à se charger de leur croix (Mt 10, 37-39) – à devenir « disciples », « artisans » du monde nouveau de Dieu, en adoptant une attitude nouvelle qui vit de la miséricorde du Père céleste (Lc 6, 36) et qui cherche sa justice.

- pause (chant ou musique) -

Après cet éclairage sur les destinataires des promesses de Jésus… j’en viens au second point… D’où vient le bonheur paradoxal des béatitudes ? Qu’est-ce qui caractérise le véritable bonheur selon Jésus ?

Le paradoxe des béatitudes vient du renversement des valeurs mis en avant (avec leurs conséquences possibles) et du bonheur promis correspondant (malgré ces conséquences).
Jésus ne dit pas « heureux les riches, heureux les forts », mais précisément le contraire. Il met en exergue des valeurs qui ne sont pas celles du monde.

Ce qui est paradoxal dans les béatitudes, c’est que ceux à qui s’adresse une promesse de bonheur sont définis par leur comportement, par la décision qu’ils ont prise d’adopter une attitude juste (inspirée de la miséricorde et la générosité de Dieu). En raison de cette attitude, ils sont – pour certains d’entre eux – l’objet de pressions ou de répression. Mais, en même temps, ils sont dores et déjà déclarés « bienheureux ».

Autrement dit, Jésus déclare (paradoxalement) « bienheureuses » des personnes qui – au moins en partie – semblent subir une situation difficile ou même une forme de malheur (révélé par des larmes (v.5) ou des persécutions (v.10)). Ces épreuves sont comprises comme la conséquence possible d’un comportement juste, comme ce qui résulte du choix de ces hommes et ces femmes de Dieu, qui ont pris appui sur des valeurs justes, en y souscrivant concrètement.

Il y a donc une tension entre le royaume, le monde nouveau de Dieu, dans lequel les disciples sont déclarés « bienheureux », et le monde présent, la société dans laquelle les disciples continuent à vivre, en subissant parfois des situations difficilement supportables.

Jésus prévient ses disciples (cf. aussi Mt 8, 20). Il est possible que ceux qui s’enracinent fidèlement dans la volonté de Dieu, dans sa loi, puissent en subir les conséquences, dans la mesure où ils viennent s’opposer aux logiques de notre monde (marqué – nous le savons – par l’injustice, le règne de la force et de la violence des plus puissants)… afin de changer les mentalités, de les orienter dans la perspective du royaume de Dieu.

Le paradoxe des béatitudes met donc en avant – et en concurrence – deux conceptions du salut : celle que Jésus vient proposer, et celle à laquelle les humains ont majoritairement adhéré, à savoir qu’il n’y a de salut qu’avec plus d’avoir et plus de pouvoir.
C’est précisément cette vision du salut que les béatitudes contestent.

Certaines promesses des béatitudes sont au présent (v.3.10) et d’autres au futur (v.4-9).
Cela signifie que ceux qui ont « l’esprit de pauvreté » (v.3) ou qui sont « persécutés pour la justice » (v.10) sont dores et déjà dans la proximité du royaume, du monde nouveau de Dieu.
Ce monde nouveau n’est donc pas seulement un monde à venir, mais c’est une réalité qui est déjà là (cf. Lc 17, 20-21), qui a déjà pris pied sur notre terre avec Jésus, et qu’il nous invite à rechercher.
Aux autres – aux affligés, aux affamés de justice – est promis un bonheur à venir, un bonheur capable de surmonter leur malheur actuel : lorsqu’ils seront consolés (v.5) ou rassasiés de la justice de Dieu (v.6). 

Le bonheur promis par Jésus est un bonheur qui n’est pas une négation du malheur, mais qui est compris comme son dépassement. Et c’est en cela qu’il s’agit du véritable bonheur, d’un bonheur inespéré… car c’est un bonheur qui non seulement ne nie pas les difficultés, ni les épreuves, mais qui est capable d’intégrer le malheur en le traversant et en le surmontant.
C’est un bonheur capable de vaincre définitivement le malheur, et, de ce fait, apte à atteindre un point de non retour… une « forme » d’éternité.

Personnellement, ce que j’aime dans les béatitudes, c’est cette idée d’un bonheur qui n’est pas naïf… d’un bonheur qui prend acte et qui intègre la possibilité même du malheur.
Il me semble que les béatitudes viennent s’opposer à une idée récente du bonheur selon laquelle rien de doit venir altérer notre bonheur.
Dans les béatitudes, Jésus ne dit pas « heureux ceux qui ne pleurent pas », mais « heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés ».
Il montre par là qu’il n’y a pas de véritable bonheur intact… indemne d’une part de malheur. Il n’y a pas de vrai bonheur sans trace d’un malheur surmonté.

Autrement dit, il n’y a pas de bonheur possible sans intégration de ce qui pourrait venir s’y opposer et le limiter, sans intégration de la possibilité même d’une résistance au bonheur, de la survenue d’un malheur.
Jésus n’exclut pas la dimension possible du malheur, mais il annonce un bonheur capable de la traverser et de la dépasser.

Cette force capable de surmonter le malheur jusqu’à atteindre le bonheur, c’est la relation à Dieu, l’assurance de sa présence en toute circonstance, la certitude de sa proximité pour qui vit de sa Parole (Mt 7, 24 ; Mt 25, 40).

Il s’agit d’un bonheur qui trouvera son plein accomplissement dans le futur, mais qui, en réalité, commence dès maintenant.
En effet, la pleine félicité à venir est comprise comme une conséquence immédiate d’un présent qui est vécu au service de la volonté de Dieu.

Ceux qui reçoivent la promesse d’un bonheur sont ceux qui cheminent dès maintenant à la suite du Christ, qui agissent courageusement et patiemment pour la paix, la douceur ou la miséricorde, qui sont au service de la justice de Dieu… autrement dit… ce sont des hommes et des femmes qui vivent déjà dans la perspective du royaume des cieux… qui sont dé-préoccupés d’eux-mêmes (Mt 6, 25.31-33 ; Mc 8, 34-35) et tournés vers les autres.
En vivant dans l’amour du prochain, ils sont déjà entrés dans la logique de la promesse, ils sont déjà associés à la joie des enfants de Dieu.

En relisant attentivement les béatitudes, on peut constater que Jésus met l’accent sur une double proclamation : la recherche de la justice et la promesse de la justice (Mt 5, 6 & 10).
Cela montre que pour Jésus, le véritable bonheur – le bonheur de celui qui marche sous le regard de Dieu, en s’enracinant dans sa Parole – est lié à cette notion de « justice » de Dieu.
Seul le juste, seul celui qui tente d’accomplir la volonté de Dieu (Mt 7, 21), en enracinant son existence dans les valeurs de l’Evangile, participe à la proximité du royaume des cieux.
Par ses choix et son style de vie – fait de pauvreté, de douceur, de paix – il peut certes traverser de situations difficiles et éprouvantes, puisqu’il s’oppose aux valeurs du monde – fondées sur la richesse, la puissance et la force – mais il est assuré de marcher dans la bonne direction, il est certain de vivre ses relations aux autres dans la justesse des commandements divins fondés sur l’amour et la miséricorde du Père (Mt 6, 44-45. 48).

Les béatitudes nous donne donc un nouveau regard sur la notion de « bonheur ». Le bonheur dont parle Jésus ne peut pas être un bonheur égoïste. Il ne désigne pas ce qu’on peut entendre habituellement derrière ce mot lorsqu’on l’assimile aux termes : plaisir, jouissance, chance, bonne fortune. Ce n’est pas le bonheur de l’homme riche, de celui qui satisfait ses désirs personnels ou de celui à qui la vie sourit. Mais il advient dans la réalisation de la « justice », c’est-à-dire dans la fidélité à la loi de Dieu.
Pour Jésus, seul celui qui tente d’accomplir ce qui est juste aux yeux de Dieu, de mettre en pratique sa Parole, peut être déclaré « bienheureux », car il sait qu’il répond à ce que Dieu veut pour l’être humain.
La « justice » pour l’évangéliste Matthieu (cf. aussi en Gn 15,6) est un engagement : une fidélité de vie, une vie ajustée au désir de Dieu, à laquelle le croyant décide de se tenir.

Conclusion

Alors, Frères et sœurs, que retenir de cette méditation des béatitudes ?

Jésus appelle ses disciples à le suivre, à adopter un style de vie, un comportement qui s’enracine dans l’amour, la paix et la justice.
En s’engageant sur ce chemin, le disciple reçoit une promesse… non pas celle que rien ne lui arrivera, qu’il ne traversera pas de situations difficiles… mais la promesse que, malgré ces évènements, rien ne peut altérer le bonheur qui lui est promis : celui de vivre dans la proximité de Dieu. C’est, en effet, ce qu’expriment les différents termes : « avoir le royaume des cieux » (v.3.10), « voir Dieu » (v.8) ou « être appelé fils de Dieu » (v.9).
Adopter et mettre en pratique les valeurs de l’Evangile, c’est vivre dans la proximité de Dieu.

La conviction sous-jacente aux béatitudes est que seule la vie devant Dieu et avec Dieu peut véritablement procurer le bonheur, c’est-à-dire nous mettre « debout et en marche », dans une dynamique de vie.
Ce bonheur que Dieu nous donne nous ne pouvons pas l’arracher, le conquérir, mais nous pouvons le recevoir, en apprenant à vivre de son amour, en apprenant à nous libérer de nos égoïsmes, pour nous ouvrir aux autres.
Et pour cela – pour peu à peu nous laisser transformer – il faut d’abord nous mettre à l’écoute de sa Parole.
Ecouter, ce n’est pas rester à distance, c’est suivre et s’engager. Il n’y qu’une manière adéquate d’écouter les paroles de Jésus, c’est de marcher à la suite du Christ, en mettant ses paroles en pratique, en plaçant notre confiance en Dieu.

Alors…que l’Esprit saint nous conduise et nous aide à marcher dans l’esprit des béatitudes.
Amen.



dimanche 12 février 2012

Mt 4, 12-25

Mt 4, 12-25 

Lectures bibliques : Dt 30, 11-20 ; Ps 119, 97-112 ; Mt 4, 12-25 ; Mt 8, 18-22
Volonté : Ga 5, 13-14
Thématique : vocation, appel et suivance[1].

Prédication = voir plus bas, après les lectures

Lectures

- Dt 30, 11-20

11Oui, ce commandement que je te donne aujourd'hui n'est pas trop difficile pour toi, il n'est pas hors d'atteinte. 12Il n'est pas au ciel ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, monter au ciel nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » 13Il n'est pas non plus au-delà des mers ; on dirait alors : « Qui va, pour nous, passer outre-mer nous le chercher, et nous le faire entendre pour que nous le mettions en pratique ? » 14Oui, la parole est toute proche de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, pour que tu la mettes en pratique.

15Vois : je mets aujourd'hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur, 16moi qui te commande aujourd'hui d'aimer le SEIGNEUR ton Dieu, de suivre ses chemins, de garder ses commandements, ses lois et ses coutumes. Alors tu vivras, tu deviendras nombreux, et le SEIGNEUR ton Dieu te bénira dans le pays où tu entres pour en prendre possession. 17Mais si ton cœur se détourne, si tu n'écoutes pas, si tu te laisses entraîner à te prosterner devant d'autres dieux et à les servir, 18je vous le déclare aujourd'hui : vous disparaîtrez totalement, vous ne prolongerez pas vos jours sur la terre où tu vas entrer pour en prendre possession en passant le Jourdain.

19J'en prends à témoin aujourd'hui contre vous le ciel et la terre : c'est la vie et la mort que j'ai mises devant vous, c'est la bénédiction et la malédiction. Tu choisiras la vie pour que tu vives, toi et ta descendance, 20en aimant le SEIGNEUR ton Dieu, en écoutant sa voix et en t'attachant à lui. C'est ainsi que tu vivras et que tu prolongeras tes jours, en habitant sur la terre que le SEIGNEUR a juré de donner à tes pères Abraham, Isaac et Jacob.

- Ps 119, 97-112

Mem

97Combien j'aime ta Loi,
tous les jours je la médite.
98Ton commandement me rend plus sage que mes ennemis,
je le fais mien pour toujours.
99Je suis plus avisé que tous mes maîtres,
car j'ai médité tes exigences.
100J'ai plus de discernement que les anciens,
car j'ai observé tes préceptes.
101J'ai évité toutes les routes du mal
afin de garder ta parole.
102Je ne me suis pas détourné de tes décisions,
car c'est toi qui m'as instruit.
103Que tes ordres sont doux à mon palais,
plus que le miel à ma bouche !
104Grâce à tes préceptes j'ai du discernement,
aussi je déteste toutes les routes du mensonge.

Noun

105Ta parole est une lampe pour mes pas,
une lumière pour mon sentier.
106J'ai juré, et je le confirme,
de garder tes justes décisions.
107Je suis bien trop humilié,
SEIGNEUR, fais-moi revivre selon ta parole.
108Agrée, SEIGNEUR, l'offrande de mes prières,
enseigne-moi tes décisions.
109Au constant péril de ma vie,
je n'ai pas oublié ta Loi.
110Des infidèles m'ont tendu un piège,
mais je n'ai pas erré loin de tes préceptes.
111Tes exigences sont à jamais mon patrimoine :
elles sont la joie de mon cœur.
112Je m'applique à pratiquer tes décrets ;
c'est à jamais ma récompense.

- Mt 4, 12-25

12Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée. 13Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali, 14pour que s'accomplisse ce qu'avait dit le prophète Esaïe :

15Terre de Zabulon, terre de Nephtali,
route de la mer,
pays au-delà du Jourdain,
Galilée des Nations !
16Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres
a vu une grande lumière ;
pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s'est levée.

17A partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s'est approché. »

18Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c'étaient des pêcheurs. 19Il leur dit : « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d'hommes. » 20Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent. 21Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d'arranger leurs filets. Il les appela. 22Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

23Puis, parcourant toute la Galilée, il enseignait dans leurs synagogues, proclamait la Bonne Nouvelle du Règne et guérissait toute maladie et toute infirmité parmi le peuple. 24Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui amena tous ceux qui souffraient, en proie à toutes sortes de maladies et de tourments : démoniaques, lunatiques, paralysés ; il les guérit. 25Et de grandes foules le suivirent, venues de la Galilée et de la Décapole, de Jérusalem et de la Judée, et d'au-delà du Jourdain.

- Mt 8, 18-22

18Voyant de grandes foules autour de lui, Jésus donna l'ordre de s'en aller sur l'autre rive. 19Un scribe s'approcha et lui dit : « Maître, je te suivrai partout où tu iras. » 20Jésus lui dit : « Les renards ont des terriers et les oiseaux du ciel des nids ; le Fils de l'homme, lui, n'a pas où poser la tête. » 21Un autre des disciples lui dit : « Seigneur, permets-moi d'aller d'abord enterrer mon père. » 22Mais Jésus lui dit : « Suis-moi, et laisse les morts enterrer leurs morts. »


1ère approche du texte & Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 12/02/12

I. 1ère approche du texte

Le passage sur lequel nous méditons ce matin marque le début du ministère public de Jésus. Il est constitué de plusieurs éléments :

- Premièrement, l’annonce de la proximité du royaume. « Convertissez-vous : le royaume des cieux s’est approché » (Mt 4, 17). Jésus indique un événement qui est là (qui a déjà eu lieu dans le temps et dont les effets perdurent) : le royaume s’est approché… il est aux portes.
Cette proximité soulève implicitement la question de l’accueil de ce royaume. Les auditeurs de Jésus sont-ils prêts à l’accueillir, à le recevoir ?... sont-ils prêts à se mettre en marche, en mouvement… à entrer dans un cheminement qui implique un changement de mentalité, de repères et de valeurs ?

Dans l’expression « royaume des cieux », le terme « cieux » est une métaphore, une figure pour dire « Dieu » (en évitant, par respect, de prononcer son Nom). Ce terme permet aussi de dire que Dieu exerce un pouvoir qui s’oppose aux royaumes « de la terre » ou « du monde » (Mt 4,8).
En d’autres termes, « Royaume des cieux » veut dire que Dieu règne efficacement dans l’histoire, mais que ce royaume n’est pas comparable aux royaumes du monde. Non pas qu’il soit sur les nuages, au ciel, hors de la réalité, mais plutôt parce qu’il est différent, tout autre : il a des valeurs propres, en contradiction radicale avec celles des royaumes du monde.
Il ne se conquiert pas, mais il se reçoit, pour qui se convertit, se tourne vers Dieu et s’ouvre à lui.

- Le deuxième point qui marque le début du ministère de Jésus, c’est l’appel des quatre premiers disciples. Jésus les appelle « derrière » lui, à sa suite (Mt 4, 19).
Le mot « derrière » dénote ici une relation de maître à disciples.

L’expression « pêcheurs d’hommes » employée par Jésus rappelle le prophète Jérémie (Jr 16, 16). Ici, le verbe « Pêcher » a sans doute le sens de « faire venir », « ramener », « gagner des hommes au royaume de Dieu ». Ce qui est intéressant dans cette expression (« pêcheurs d’hommes ») c’est qu’il s’agit, d’une certaine manière, d’une analogie contraire avec les « pécheurs de poissons ». Pour les uns, il s’agit de ramener des poissons, en les faisant passer de la vie à la mort. Pour les autres – au contraire – il s’agit de conduire des hommes de la mort à la vie… des eaux ténébreuses de la mer à la vie nouvelle (Rm 6, 4).

Vous avez sans doute remarqué que cet épisode de l’appel des disciples est très bref, très concis. Ce qui peut nous frapper, c’est le « tout de suite », l’instantanéité qui accompagne la réponse… comme si cet appel s’était imposé aux disciples… comme une évidence… comme quelque chose qui nécessite une décision immédiate (un « oui » ou un « non »).
Et cette réponse coïncide avec un déplacement des disciples qui « aussitôt laissent leurs filets », pour suivre Jésus. (Mt 4, 20).
Cet enchaînement accéléré de l’appel et de la suivance (c’est-à-dire du mouvement des disciples à la suite de Jésus) semble montrer la force de l’irruption du royaume dans l’histoire de ces hommes (qui, instantanément, obéissent et se mettent en mouvement).

- Le troisième point de ce début de ministère récapitule toute l’activité de Jésus en Galilée : enseigner, prêcher, guérir. L’enseignement a pour objet l’interprétation des Ecritures. La prédication porte sur « l’Evangile du royaume », la Bonne Nouvelle : la joyeuse annonce de la proximité du royaume des cieux. Enfin, la guérison de « toute maladie et toute infirmité » (cf. Mt 4, 23 qui renvoie peut-être à la « promesse » de Dt 7, 15) montre la dynamique de l’activité thérapeutique de Jésus, capable de libérer les hommes de diverses maladies (v.24).

Dans cet épisode, l’évangéliste Matthieu souligne la popularité de la prédication de Jésus : sa renommée et le fait que « beaucoup de foules » le suivent (Mt 4, 25).
Il s’agit là, vraisemblablement, de la situation de l’Eglise telle qu’elle se présente à l’époque de l’évangéliste Matthieu. A ce moment-là, ce n’est plus seulement un petit noyau de « disciples » suivant l’enseignement de Jésus, mais un grand nombre (venant d’Israël et des Nations) qui s’est mis à suivre le Christ Ressuscité.
Cette situation laisse entendre que l’Evangile est bien destiné à atteindre « de grandes foules » (v.25), c’est-à-dire toutes les nations… comme le rappellera la fin de l’évangile (Mt 28, 19) : « Allez donc : de toutes les nations faites des disciples… ».

II. Prédication

Intéressons-nous, ce matin, à ce que dit l’évangéliste Matthieu (chap. 4) concernant le début du ministère public de Jésus… et arrêtons-nous sur un des aspects de cet épisode : celui de l’appel des disciples.

Il existe un mot souvent employé pour parler de cet appel, c’est celui de « vocation ».
Du latin vocare (appeler), le terme de « vocation » peut avoir plusieurs dimensions :
Il peut, d’une part, désigner notre vocation fondamentale et commune : celle de « devenir enfants de Dieu » (Jn 1, 12), à la suite de Jésus Christ.
Il peut, d’autre part, signifier l’appel que peuvent ressentir des personnes à une mission particulière.
Quand on parle de « vocation », en France, on pense tout de suite à certains métiers : pasteur, médecin, enseignant, etc.
Mais, par exemple, en Allemagne, c’est le même terme (Beruf) qui signifie « profession » et « vocation ».
Il ne faut donc pas forcément distinguer ces deux aspects : Il est possible de suivre le Christ – de vivre notre vocation fondamentale – de différentes manières, à travers différentes vocations particulières.

Le concept de « vocation » est lié, d’une part, au thème de l’écoute, car il s’agit d’être attentif à un appel, et, d’autre part, au thème de la suivance – c’est-à-dire à la réponse donnée – car l’écoute est normalement suivi d’un effet, d’une mise en mouvement… faisant suite à la réception d’un appel.

Ce qui me semble important pour nous ce matin – du fait de notre mode de vie contemporain, marqué par des emplois du temps chargés, des rythmes rapides, des vies fragmentées – c’est d’être attentif aux conditions de possibilité d’une vocation, à ce qui fait qu’une parole peut être entendue et reçue.
Dans le cas des disciples, trois éléments me paraissent essentiels : la disponibilité, la liberté, et la confiance.

L’écoute d’un appel aussi bien que la réponse à cet appel nécessitent avant tout une certaine disponibilité : disponibilité à entendre et disponibilité à suivre.
C’est là un des enjeux de la suivance (c’est-à-dire de l’engagement à la suite du Christ, là où nous sommes, quel que soit notre état, notre situation professionnelle ou notre âge) : Il s’agit, d’une part, de se mettre dans une disposition d’écoute et d’ouverture, pour pouvoir être réceptif à un appel (parfois inattendu), et, d’autre part, de faire preuve de confiance, de liberté et d’audace, pour pouvoir y répondre librement (le moment venu)…. car cette réponse implique un changement : elle signifie d’accepter de se laisser déplacer, de se mettre en mouvement… autrement dit, de « suivre » en toute confiance (dans la foi en Celui qui appelle, en sa Parole donnée, écoutée et reçue)[2].

Ce qui résulte de la vocation, c’est le fait de « suivre » le Christ.
C’est cet élément clé que l’on retrouve à deux reprises dans notre passage : « laissant aussitôt / leurs filets / leurs barque et leur père / ils le suivirent » (v.20.22).

Alors… de quoi s’agit-il lorsque l’on parle de « suivre » le Christ ?

Avant de dire, ce que peut être la suivance (le fait de devenir disciple), je crois qu’il faut commencer par dissiper un malentendu et dire ce qu’elle n’est pas.
Il me semble qu’on confond souvent « suivre » et « imiter ».
Or, la suivance n’a rien à voir avec l’imitation.
Il serait illusoire de vouloir imiter le Christ, dans une sorte de perfection, d’idéal… en réalité impossible à atteindre.
Si on confond la suivance et l’imitation, alors « suivre Jésus » devient une nouvelle loi (un légalisme) : une loi trop exigeante, perdue d’avance, vouée à l’échec, désespérante… car inatteignable.

« Suivre le Christ »… ce n’est pas une nouvelle forme d’esclavage, de servilité… mais c’est la liberté…  liberté inscrite dans la foi, dans la confiance en une parole donnée… qui m’invite à « suivre », à inscrire mon existence dans la dynamique du royaume, c’est-à-dire dans le service et l’amour.
Sur ce point, on pourrait presque dire que « suivre », c’est le contraire d’« imiter », dans la mesure où la stricte imitation – en réduisant la diversité des chemins et des vocations – peut entraver la vie et restreindre la liberté.

Il est évident que tous les êtres humains n’ont pas reçu les mêmes charismes, le même appel, la même vocation. Les chemins qui conduisent au Christ sont pluriels, car les dons de Dieu sont multiples.
Chacun doit pouvoir suivre le Christ à sa manière, en avançant à son pas, dans la voie qui lui semble être la sienne, et dans laquelle, il pense pouvoir cheminer et se laisser transformer par l’Esprit saint, en vivant dans la proximité du royaume : c’est-à-dire en s’enracinant dans l’amour, le don et la gratuité… en oeuvrant pour la paix et la justice… là où il se trouve.

Comme le souligne l’apôtre Paul, c’est à la liberté que le Christ nous appelle (Ga 5, 13) en devenant compagnon de route, en cheminant à sa suite. Et cela ne peut se faire qu’avec ce que nous sommes (notre personnalité), à notre manière, en empruntant nos propres routes, et non en suivant une unique piste toute tracée d’avance.

Cette distinction entre « suivre » et « imiter » m’amène à ouvrir une parenthèse sur le terrain de l’éthique… des questions morales :
« Suivre le Christ » ne correspond pas à un contenu éthique. Il ne s’agit pas de faire ceci ou de ne pas faire cela. Mais il s’agit d’un acte de foi, d’un engagement de l’être…. de notre personne… à la suite du Christ.
« Suivre le Christ » consiste à répondre à un appel, et non à adopter un modèle unique, un seul comportement « chrétien ».
C’est là d’ailleurs toute la richesse et toute la difficulté de l’éthique.
S’il existe une éthique chrétienne, fondée sur les enseignements de Jésus et l’interprétation des Ecritures, cette éthique (basée sur une distinction claire entre ce qui est bien ou mal, ce qui est porteur de vie ou de mort (cf. Dt 30, 19-20)) doit pouvoir éclairer nos choix, nos actes et nos comportements. Mais elle n’est pas un code de la route qui prévoit toutes les situations ; elle n’est pas un carcan destiné à régler précisément tous nos faits et gestes.

Dans son sermon sur la montagne (Mt : chap. 5 à 7), Jésus entend accomplir la Loi en la dépassant lorsque son interprétation ne conduit pas à la justice, lorsqu’elle exclut des personnes de la société, pendant qu’elle enferme les autres dans un légalisme desséchant, au lieu de les conduire à plus de vie et de liberté sous le regard de Dieu.

Dans une situation donnée, dans un contexte particulier, il peut parfois exister plusieurs façons d’agir pour le bien, vers ce qui libère, ce qui relève et qui fait vivre, comme il peut se trouver plusieurs façons d’agir pour le mal, vers ce qui enferme, divise ou détruit.
Il s’agit donc, en toute circonstance, de s’interroger.
Et peut-être faut-il commencer par le commencement, en nous questionnant sur notre manière d’agir, dans telle ou telle situation, lorsque nous avons des choix importants à faire :
Nous arrive-t-il de prendre du temps… de prier, pour demander à Dieu son discernement ? de dialoguer avec un autre chrétien dans la confiance et la confidence ?
Nous posons-nous la question de savoir… si tel ou tel choix est générateur de plus de vie pour nous-mêmes et notre entourage ? si c’est un choix (à long terme) qui ouvre, qui libère, qui vivifie, ou, au contraire, qui enferme, qui réduit ?
Autrement dit, à l’heure du choix, mon action (à cet instant) peut-elle aider mon prochain à être un homme (ou une femme) devant Dieu ?
Au moment de faire des choix importants, les Ecritures peuvent nous aider dans notre réflexion, à condition toutefois de s’attacher à l’Esprit et non à la lettre qui tue (2 Co 3, 6).
Le psaume que nous avons entendu nous rappelle qu’il est bon de se mettre à l’écoute de la parole pour choisir la vie : « Ta parole est une lampe pour mes pas, une lumière pour mon sentier » (Ps 119, 105).
(Je ferme ici cette parenthèse.)

En parlant de « vocation » – comme écoute d’un appel, pour suivre le Christ – j’ai fait allusion à deux aspects : l’écoute permettant d’entendre cet appel (d’une part) …. la réponse donnée, la suivance (d’autre part).
Ce double aspect montre que toute « vocation » relève à la fois d’un impératif (d’une absence de choix) et d’un choix (d’une réponse libre).

Le 1er élément : l’appel… fait référence à une extériorité…à quelque chose qui nous saisit venant d’ailleurs… à la parole – l’interpellation – qu’un autre nous adresse.
Dans le passage que nous avons entendu, c’est une rencontre, une relation personnelle entre le Christ et chacun des disciples qui est à l’origine de leur vocation. Jésus adresse une parole et cette parole saisit, touche, forme un appel ; elle se présente comme impératif dans le cœur de chacun. Il y a là un mystère, un secret, une parole qui chemine et travaille intérieurement.
De ce point de vue, on peut dire que la 1ère étape de la suivance correspond à un non-choix : une absence de choix. 
Voilà qu’une rencontre survient, qu’un appel retentit, et le disciple est sommé de répondre.
Il n’a choisi ni le lieu, ni le temps, ni la manière, ni le chemin….mais il lui faut répondre (dire « oui » ou « non »)… obéir ou refuser d’obéir…. il n’y a pas d’échappatoire.

Suivre le Christ ne consiste pas alors à abandonner sa volonté... mais (à cet instant, en cette occasion) à mettre sa volonté en accord avec la Parole de Dieu, à mettre sa volonté dans celle de Dieu. Autrement dit, à tourner sa volonté vers Dieu.

Le 2nd élément de la suivance : c’est précisément le choix de la réponse. Notre épisode (dans sa brièveté) ne nous livre pas le détail de la réponse de Simon-Pierre, d’André, de Jacques ou de Jean, mais nous montre l’instantanéité de leur réponse à travers leurs actes : abandonner leurs filets ou leur barque… qui correspond ici à un « oui » immédiat… un acte de foi.

En répondant positivement – en obéissant librement à l’appel reçu – chacun des disciples se met alors dans une situation où la foi devient possible… où elle peut désormais grandir et s’épanouir.

En effet, si Jacques, Jean, et les autres disciples n’avaient pas suivi Jésus… ils n’auraient, en réalité, jamais appris véritablement ce qu’est la foi.
Il y a donc là une relation à double sens entre la « foi » et la « suivance » : il faut d’abord croire – faire confiance – pour suivre le Christ, mais il faut aussi suivre le Christ, pour apprendre ce qu’est la foi, pour que cette foi s’élargisse et s’épanouisse.
Ce n’est qu’en marchant à la suite de Jésus que les disciples vont peu à peu apprendre ce qu’est la foi[3].

Cela veut dire – a contrario – qu’il n’y a pas de foi véritablement épanouie, sans obéissance, sans suivance... et donc… qu’on ne peut pas vraiment dissocier la foi et les actes. Il doit y avoir une cohérence entre la confiance et la suivance, entre la foi et les actes.

La foi engage !… et c’est une difficulté pour beaucoup ! Plusieurs passages de la Bible nous montrent que la réponse au Christ peut aussi être négative : le jeune homme riche, par exemple, ne parvient pas à lâcher sa fortune pour suivre Jésus.
De même, d’autres personnages bibliques tentent de différer leur réponse, comme, par exemple, le disciple qui demande à Jésus « d’aller d’abord enterrer son père » (Mt 8, 21-22).
[Face à un deuil qui incluait six jours de condoléances après la sépulture (qui avait lieu en Palestine le jour même de la mort), Jésus exprime l’urgence d’une mission qui ne doit plus être retardée.
Cette urgence – qui prime sur les devoirs religieux (prétendument sacrés) – c’est la promotion du monde nouveau de Dieu… c’est l’urgence du salut dont l’humanité a besoin.
Pour comprendre la réponse (assez radicale) de Jésus, il faut lire ici de façon métaphorique le mot « morts ». Pour l’évangéliste Matthieu, ceux qui n’entrent pas dans le royaume sont, d’une certaine manière, déjà « morts ». La suivance de Jésus est la clé qui donne accès au royaume… donc à la vie en plénitude. Il faut donc, avant tout, se préoccuper de ne pas être mort, plutôt que de se préoccuper d’enterrer les morts.]

En réalité, bien des personnages bibliques refusent dans un premier temps leur vocation. Il suffit de penser à Moïse ou à Jonas.
Les objections formulées face à un appel ne sont pas forcément négatives : elles peuvent révéler, au contraire, la prise au sérieux d’une vocation et l’engagement qui en découle.
Un certain temps est parfois nécessaire pour mûrir, dépasser les peurs et réaliser que Dieu accompagne celui (ou celle) qu’il appelle, ici ou là.

Mais les exemples de refus dont témoigne l’évangile soulèvent également plusieurs questions :
- Quels peuvent être, dans notre existence, les obstacles susceptibles de nous empêcher de répondre pleinement à notre vocation ?
A l’instar du jeune homme riche, il semble que l’attrait du pouvoir ou de l’argent peut faire barrage à cet appel. Mais, en réalité, toute préoccupation – lorsqu’elle prend trop de place et risque de devenir pour nous une idole – peut nous empêcher d’entendre ou de répondre à notre vocation d’enfants de Dieu, aussi bien qu’à une vocation particulière.
- Il faut également nous demander si – comme le scribe ou le disciple dans le deuil (Mt 8, 18-22) – nous n’avons pas aussi tendance à poser un certain nombre de conditions avant de nous engager à suivre le Christ, ou à trouver un certain nombre d’excuses pour différer notre réponse à son appel.

Il me semble que selon les périodes de notre vie, nous ne sommes pas toujours prêts à répondre au Christ. Et c’est souvent a posteriori que nous pouvons prendre conscience d’un appel que nous avons reçu, par le passé, chacun à notre manière, dans telle ou telle situation particulière.

La Bonne Nouvelle que nous laisse les divers récits de vocations, c’est que, malgré nos questions, nos hésitations ou nos refus temporaires, il n’est jamais trop tard pour Dieu… il n’est jamais trop tard pour répondre à son appel.
Bien des passages bibliques mettent en avant la fidélité et la patience de Dieu.
Ce qui compte, c’est bien de répondre… quelle que soit l’heure : souvenons-nous de Jonas ou de la parabole des ouvriers embauchés à des heures différentes de la journée (Mt 20, 1-16).

Pour conclure cette méditation, j’aimerais que nous gardions en mémoire les trois éléments déjà évoqués : la disponibilité, la liberté et la confiance.

« Devenir disciple » ne nécessite pas de compétences a priori, ni de capacités ou d’aptitudes particulières. Jésus ne demande pas un savoir-faire préalable, des diplômes ou un C.V. bien étoffé. Il n’appelle pas les uns ou les autres pour leur qualité exceptionnelle, leur sainteté ou leur perfection.
Regardez les disciples : ce sont des pécheurs, des hommes simples.

Mais aux yeux de Jésus, ils ont l’essentiel : d’abord la disponibilité pour se mettre à l’écoute d’une parole, ensuite la liberté pour pouvoir répondre et suivre le Christ, enfin la confiance pour surmonter leur faiblesse et s’appuyer sur Dieu.
C’est là – je crois – tout ce qui est finalement nécessaire à la suivance : la disponibilité pour écouter, la liberté pour agir, s’engager et prendre ses responsabilités, et la confiance, pour s’en remettre à Dieu, compter sur son appui en toute situation.

Autrement dit, la grâce de Dieu suffit (2 Co 12, 9)…. Il ne reste à l’homme qu’à l’accepter et à s’engager sur le chemin qu’elle ouvre : celui de la gratuité et de l’amour.

Face à tout ce qui peut nous emprisonner dans notre vie quotidienne ou dans nos choix… face à nos peurs : peur de ne pas y arriver, peur d’être jugé, peur de l’échec, peur de manquer, peur de la charge ou de notre faiblesse, peur de perdre… face à toutes ces peurs… et conscient de nos limites et de nos fragilités…. Jésus nous appelle à nous en remettre totalement à la grâce de Dieu, pour vivre libres et confiants.

« Venez à ma suite…. et je vous ferai pêcheurs d’hommes » ! (v.19)
Une Parole est donnée…. un appel est lancé.
Il n’y a pas d’explication…pas de mode d’emploi.
Nous voilà simplement appelés à répondre dans la confiance… à suivre le Christ…en se fiant à sa seule Parole.

Cher(e)s ami(e)s… en ces temps où nos vies sont souvent bien remplies et parfois agitées… que l’Esprit saint souffle sur nous un vent de paix et de liberté …. apte à susciter disponibilité et écoute … afin qu’en ouvrant nos cœurs à la Parole … nous suivions le Christ…. pour vivre (avec l’audace de la foi) dans la proximité du royaume des cieux.
C’est ce royaume que nous sommes appelés à rendre manifeste « ici-bas » autour de nous.

« Suivre le Christ », ce n’est pas imiter Jésus, mais c’est faire naître le Christ en nous, c’est laisser émerger en nous l’être humain véritable, le Nouvel Adam, l’être humain vivant en communion avec Dieu.
En vivant cette unité, nous devenons alors témoins : témoins de l’amour de Dieu, qui veut enlacer tout être humain dans les filets de sa grâce… de son salut qui fait vivre.
Amen. 


[1] Nous empruntons ce mot à D. Bonhoeffer. Le titre de son ouvrage Nachfolge (le Prix de la Grâce) pourrait être traduit par : « suivance », « obéissance » ou « obéissance dans la suivance » ou encore « devenir disciple ».
[2] D’une certaine manière, la suivance est liée au thème de la conversion, car elle implique un changement, un mouvement, une rupture.
[3] Autrement dit, la suivance (l’entrée dans l’obéissance à la suite du Christ) est, à la fois, une conséquence et une condition de la foi. Il s’agit là d’un rapport dialectique (mis en avant par D. Bonhoeffer) : la foi précède la suivance, mais la suivance précède l’épanouissement de la foi. « Croire » n’appartient pas au registre de l’observation en retrait du monde, mais à celui de l’immersion à la suite du Christ, qui impose un arrachement de l’ancienne vie à la manière du monde et engendre une situation nouvelle d’individu en Christ. Ce n’est que dans cette situation – dans la suivance, dans l’obéissance, dans la proximité avec le Christ – que la foi peut s’apprendre, se vivre et s’élargir. En d’autres termes : on n’apprend véritablement à croire qu’en marchant à la suite du Christ.