dimanche 12 octobre 2014

Mt 5, 1-12

Le bonheur selon les Béatitudes

Lecture biblique : Mt 5, 1-12
Prédication de Pascal LEFEBVRE [1]  / Tonneins, le 12/10/14
(Suite du « culte autrement » du 14/09/14, sur le thème du « bonheur »)

Prédication = voir plus bas, ci-dessous

Avant la lecture biblique :

Lors du dernier « culte autrement », nous nous sommes questionnés sur le thème du « bonheur », avec l’Ecclésiaste et un passage de Paul : Le bonheur est-il à construire ou à accueillir ? Est-il une quête ou un chemin ?

Je vous propose de poursuivre la réflexion avec les fameuses « Béatitudes » du sermon sur la Montagne (cf. Mt 5, 3-12) :  

A travers une série d’affirmations paradoxales, Jésus affirme « bienheureux » ceux que notre société et notre mentalité classeraient parmi les malchanceux et les défavorisés.

C’est là ce qui est proprement étonnant : que Jésus s’adresse aux exclus, aux malheureux… pour leur parler d’un chemin de bonheur possible … alors même que les situations décrites semblent promises au malheur : pauvreté, larmes, persécution à cause de la justice ou à cause de l’Evangile du Christ.

Cela nous révèle que le bonheur n’est pas toujours ce qu’on imagine… En tout cas, on ne peut pas le réduire à l’idée que notre société de consommation s’en fait : au « bien-être », à l’épanouissement personnel ou à la jouissance… ni même à l’insouciance ou au « chacun pour soi ».
Le vrai bonheur, c’est autre chose qu’une préoccupation égocentrique.

D’ailleurs… fondamentalement… puis-je être heureux, sans me soucier d’autrui ? Puis-je être heureux, si mon frère est malheureux ?

Je crois que les Béatitudes apportent une réponse décisive à la question du bonheur, en exprimant, à leur manière, une idée simple :
Dans la vie, on n’est jamais à l’abri d’un malheur. Mais, un malheur n’est pas forcément un drame. En réalité, la rencontre de difficultés, l’expérience des épreuves, peut nous changer, nous transformer, et nous conduire sur un chemin qui nous fait prendre conscience de ce qui est véritablement essentiel, pour vivre libres et heureux, en relation avec Dieu et notre prochain.

Lecture : Mt 5, 1-12 (voir traduction plus bas)

Prédication :

* La 1ère question que posent les Béatitudes est la suivante : 
Jésus adresse-t-il une promesse de bonheur à ceux qui sont justes ou ceux qui souffrent, pour un « après », un au-delà ? – Dans ce cas, ses mots seraient surtout des paroles de consolation, invitant ceux qui sont dans la galère à patienter, en attendant une récompense, une rétribution post-mortem – Ou – autre lecture – peut-on entendre, dans ses affirmations, l’idée que, même au milieu des difficultés présentes, le bonheur peut se rencontrer dans l’aujourd’hui ?… une bonne rencontre peut arriver, quelque chose de nouveau peut surgir… dans la mesure où Dieu soutient les Justes, et dans la mesure où l’homme reste disponible pour accueillir ce qui se présente à lui… Autrement dit, dans la mesure où il adopte un nouvel état d’esprit ?

C’est dans ce deuxième sens que je vous propose de lire les Béatitudes, comme la promesse d’un vrai bonheur à ceux qui marchent dans la voie de la justice, à ceux qui sont disponibles à leurs prochains.

Contre toute attente – de façon inouïe et inespérée – Jésus soutient que le bonheur peut se rencontrer au milieu des épreuves. Que même là, une route peut s’ouvrir, un chemin peut apparaître sous les branchages et les épines.

Pour dire ce bonheur, Jésus ne parle pas d’un état de bien-être, de béatitude (justement !), auquel il faudrait accéder, pour pouvoir y goûter… mais il en parle comme d’un chemin, d’une marche[2]… d’un accès au bonheur qui se construit dans la relation à l’Autre/autre… qui se découvre dans la disponibilité et la rencontre de ceux que nous croisons sur notre route.
Je dirais que Jésus nous parle d’un bonheur à accueillir… un bonheur qui se découvre dans la justesse de la relation à l’autre… malgré les nuages, les tempêtes et les bourrasques.

* Il débute son sermon en parlant « des pauvres de cœur » (Mt 5,3) :
A travers eux, Jésus fait allusion à ceux qui n’ont pas grand-chose dans le cœur ou le porte-monnaie, sinon beaucoup de place vide, à cause des blessures ou des galères de la vie. Sans doute aimeraient-ils qu’il en soit autrement. Mais toujours est-il que ces pauvres en eux-mêmes – du fait même de leur pauvreté, du fait qu’ils ne se mettent pas toujours au centre – sont dans une attitude d’ouverture et d’attente face au monde, face à Dieu et aux autres.
Parce qu’ils ne sont pas dans le plein, dans le trop plein, ils sont capables d’accueillir les événements et les êtres qui passent sur leur route. Ils ont une disponibilité de cœur et une liberté d’esprit qui les rend aptes à accueillir une présence, à gouter et à partager le bonheur de la rencontre avec l’autre, la simplicité d’un inattendu positif, la joie de l’éphémère.
C’est en ce sens que les pauvres de cœurs marchent – comme les enfants (cf. Mt 19,14) – le cœur ouvert et disponible, en direction du Royaume.

* Il y a aussi ceux qui ont faim et soif de justice (Mt 5, 6) :
Ils font sans doute partie de ceux qui ont subi une situation d’injustice (Mt 5,10) ou de violence dans leur existence. De ce fait, ils sont d’autant plus attentifs à autrui et révoltés par le malheur des autres.
Leur capacité d’empathie et de compassion, les rend ouverts et bienveillants, prêts à porter secours à leurs prochains… prêts à vivre et à partager de vraies rencontres avec leurs semblables, malgré les évènements contraires.
Par leur attention aux autres et leur compassion, ces hommes et ces femmes répondent sans nulle doute à la volonté de justice de Dieu… C’est en ce sens qu’ils sont rassasiés de la justice (v.6) et déjà dans la proximité du règne de Dieu (v.10).

* Il y a encore les miséricordieux (Mt 5,7) : Ceux-là ne s’arrêtent pas aux « qu’en-dira-t-on », aux affronts ou aux vexations. Ils ont peut-être fait des erreurs dans leur vie. Mais, précisément, la confrontation avec leurs failles, leurs fragilités ou celles des autres, a pu créer en eux une brèche, une ouverture.
Par leur parcours ou leur expérience – parce qu’ils ont commis des fautes ou subi des offenses… et parce qu’ils ont la chance d’avoir trouvé le pardon sur leur route – ils en sont devenus compréhensifs.
Loin de toute dureté de cœur… ils sont devenus capables de tolérance et même de miséricorde vis-à-vis d’autrui. Ils ont compris que le pardon est la seule issue au changement… qu’il est une ouverture à la nouveauté de vie… un chemin de libération, pour continuer d’avancer dans l’existence.

Ces miséricordieux sont déclarés « bienheureux » dans la mesure où ils sont désormais capables de dépasser les obstacles, les erreurs et les fautes… pour accueillir ceux qu’ils rencontrent tels qu’ils sont… pour leur permettre de passer à autre chose.

Parce qu’ils savent pardonner, ce sont des hommes libres… libres vis-à-vis de leur frères et libres vis-à-vis de Dieu… sûrs d’être pardonnés par Celui qui appelle au pardon (cf. Mt 6,14 ; Mt 18, 21-35).

* C’est à tous ces gens-là – les blessés de la vie : les pauvres de cœur, les assoiffés de justice, les débiteurs-pardonnés – que Jésus annonce qu’ils sont heureux…
« Heureux les pauvres de cœur, le royaume des cieux est à eux. […]
Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, le royaume des cieux est à eux » (Mt 5, 3.10)

Au premier abord, on peut avoir de la peine à le croire. Pourtant, il semble bien que les expériences difficiles de la vie contribuent à retourner les regards et les mentalités.
C’est à partir de ce constat qu’on peut comprendre les affirmations des Béatitudes :
Parce que ces personnes ont connu des difficultés particulières, des galères, des coups durs, quelque chose s’est modifié, transformé dans leur vision de l’existence, dans leurs relations aux autres.
A travers leurs malheurs, ces petits, ces blessés, ces cabossés de la vie – et peut-être, sommes-nous aussi parmi eux, d’une manière ou d’une autre… car, qui n’a jamais connu d’échec ou de deuil dans son existence ? – … à travers leurs vulnérabilités, ces hommes et ces femmes… sont devenus plus aptes, mieux aptes, à saisir l’essentiel… à accueillir ceux qui se présentent sur leur chemin, avec leurs limites, leurs fragilités, leurs préoccupations et leurs angoisses.

Par leur expérience personnelle – celle des bons et des mauvais jours, des fastes et des néfastes, ceux de la pauvreté et de l’injustice – ils sont désormais devenus disponibles et réceptifs au bonheur simple : celui d’une bonne rencontre… d’une découverte fraternelle à cueillir… d’une relation qui s’offre gratuitement…. qu’il faut juste savoir reconnaître et recevoir quand elle passe.

Mais peut-être que la clef du mystère des Béatitudes est donnée par les cœurs purs qui voient Dieu (Mt 5, 8) et les artisans de paix, à travers qui, Dieu se donne à voir (Mt 5,9) :

* « Heureux les cœurs purs, ils verront Dieu » (Mt 5,8).
Ceux qui ont le cœur pur, sont ceux qui voient toujours le bien, malgré les vilénies du monde… ceux qui regardent la vie et les autres avec bonté… avec les yeux de la confiance :
Ce sont ceux qui accueillent autrui avec foi et bienveillance… qui portent dans leur regard une lumière – la petite flamme de l’amour – qui illumine les cœurs par leur regard pétillant et libérateur.
En bref, ce sont ceux qui voient le visage de Dieu dans celui de leurs frères… qui voient l’image de Dieu inscrite en tout être humain.
A n’en pas douter, avoir un tel regard rend heureux et distille le bonheur.

D’ailleurs, n’est-il pas vrai que l’accueil, le sourire et la bonne humeur sont créateurs d’ouverture et de joie ?

* Enfin, nous avons les artisans de paix : « Heureux ceux qui font œuvre de paix, car ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9).
A leur manière, ceux qui font œuvre de paix sont des « fils de Dieu », des « envoyés de Dieu », dans la mesure où ils manifestent la présence de Dieu aux hommes, au milieu des tensions et des conflits.
C’est à travers eux – par eux – que Dieu se révèle, comme le Père qui nous aime.

Lorsqu’ils sont eux-mêmes engagés dans des conflits, les artisans de paix sont ceux qui restent toujours ouverts au miracle de la paix… ceux qui savent saisir les occasions, les opportunités, les offres de paix de l’adversaire… ceux qui osent parier sur l’humanité de l’ennemi… ceux qui savent passer-outre les blessures du passé, qui osent dépasser la logique de la réciprocité – du œil pour œil, dent pour dent – pour sortir de l’engrenage de la méfiance, de la violence et de la haine.

Ce ne sont pas seulement des créateurs ou des vecteurs de paix, mais potentiellement des prophètes de bonheur, des porteurs de « Bonne Nouvelle », à la suite du Christ.

On peut penser, dans l’histoire contemporaine, à certaines figures… par exemple, aux défenseurs de la non-violence : Gandhi, Martin Luther King, Mandela, Lanza del Vasto.

* Ainsi Donc, Jésus nous offre les Béatitudes comme une promesse pour notre aujourd’hui… la promesse que le bonheur – le Royaume – est à portée de main de qui saura et osera le reconnaître et l’accueillir.
La paix… la justice… le bonheur sont à portée de main de l’humanité, ici et maintenant.

Mais, le croyons-nous vraiment ?
Faisons-nous réellement confiance ce que nous dit Jésus ?

Le problème, c’est que nous préférons et croyons, bien souvent, les obtenir par nos moyens et nos propres forces – à notre manière – plutôt que les recevoir d’un Autre.

Dans notre désir d’indépendance – comme notre société nous y invite – nous avons tendance à crier « ni Dieu ni maître ». Et, cette paix, cette justice, ce bonheur… nous prétendons les construire par nos procédés et nos méthodes, plutôt que de nous ouvrir, avec confiance, à ce que la vie – ou Dieu – met sur notre route.

Mais, la réalité, c’est que… dans notre prétention à l’autonomie… dans notre orgueil à construire, seuls et par nous-mêmes, le chemin d’un bonheur pour l’humanité… nous n’y parvenons pas !

Ce constat nous pouvons, malheureusement, le faire tous les jours en regardant le journal télévisé, qui nous montre partout tant de violences et de souffrances, de vies abimées et gâchées, inutilement… au nom du pouvoir ou de la vérité que certains prétendent avoir sur d’autres.

Dans cet échec, nous avons, bien sûr, notre part de responsabilité, car – bien malgré nous – notre manière de vivre ne transforme pas toujours positivement ce monde. Mais, plus encore, c’est la convoitise d’une petite minorité – au regard des 7 milliards d’êtres humains – de ceux qui en veulent toujours plus, qui ne mettent aucun frein à leur désir d’avoir et de pouvoir, qui ralentissent la marche et la progression du Royaume que Jésus est venu proclamer. 

Il me semble pourtant que les choses pourraient être radicalement différentes, si enfin on se décidait à se mettre à l’écoute de la Parole de Dieu… si enfin on acceptait le chemin que Dieu propose à l’humanité… qui n’est pas celui de la force, de la puissance qui contrôle ou qui impose… mais, précisément, le contraire… comme nous le font entendre les Béatitudes.

Le résultat de cet échec – qu’on peut espérer provisoire – c’est justement que nous n’avons plus d’espérance pour aujourd’hui… c’est que nous avons une fâcheuse tendance à penser que le bonheur que le Christ nous promet, ne peut jamais être pour ici et maintenant. Alors, nous le repoussons toujours au lendemain… pour un « après »… un hypothétique futur… et même dans un « au-delà ».

Pourtant, en tant que Croyants, il nous faut être attentif et confiant en ce que Jésus dit et promet, lorsqu’il nous parle d’un bonheur possible dans notre réalité présente.

Il vient nous redire qu’ici, au milieu de la vie et même des conflits, des beaux jours comme des mauvais, des luttes et des combats de tous les jours, Dieu se donne à rencontrer.

C’est là qu’il se donne à voir… aussi bien dans le visage d’un Crucifié accueillant tout homme – même si lui n’a pas été accueilli –… que dans le quotidien et l’ordinaire de nos vies… pour autant que nous soyons disponibles pour le recevoir… pour autant que nous ayons le courage d’y risquer toujours à nouveau la foi, l’espérance et l’amour… en pariant sur la douceur et la pureté du cœur, malgré la dureté des temps et la perversité du monde… en pariant sur la justice et la paix, malgré l’injustice et la haine… en pariant sur la consolation et le pardon, malgré les larmes et le désir de vengeance… en pariant sur le don et la solidarité, malgré l’économie de la concurrence et la force de l’individualisme.

Encore une fois… le chemin du bonheur tracé par Jésus est discret. Il ne passe pas par la force et le pouvoir qui en impose, mais par ce qui est humble, faible et doux… par la liberté, la justice et la paix… les seules voies d’un bonheur possible pour l’humanité.

* Ce que nous apprennent les Béatitudes, c’est que cela commence par notre cœur. Car, comment pourrions-nous prétendre changer le monde, sans commencer par nous-mêmes.
C’est là – dans notre intériorité – que le chemin du bonheur peut commencer, quand nous nous mettons à l’écoute de Dieu… quand nous nous laissons convertir et transformer par lui.

Bien sûr, quand Dieu vient agir dans les cœurs cela se fait toujours sans bruit, mais tel le levain enfoui dans la pâte, cela finit toujours par avoir des effets (cf. Mt 13, 33) et porter des fruits.

* Alors, chers amis, pour conclure… que pouvons-nous retenir de cette méditation ? Deux idées maîtresses, peut-être :

- Au travers des Béatitudes qui mettent en perspective des situations de relations humaines[3], Jésus nous rappelle que le bonheur se découvre avec les autres, dans l’accueil des rencontres quotidiennes.
C’est en ce sens que Jésus parle du bonheur comme d’un chemin, d’une marche qui passe par le don et le partage… car il n’y a pas de vrai bonheur qui soit égoïste et « solitaire ». Le bonheur est toujours « solidaire ». Il se conjugue au pluriel ; il se partage forcément, comme la joie. Il est la conséquence d’un positionnement juste vis-à-vis de soi, de Dieu et des autres.

- D’autre part, Jésus nous redit qu’il n’y a pas de fatalité du malheur. Le bonheur ne dépend pas seulement des choses (heureuses ou éprouvantes) qu’on subit, extérieurement… mais, en premier lieu, de notre manière d’accueillir chaque situation et chaque être… de nos convictions, de notre intériorité, de notre capacité de transformer les choses, de rebondir, grâce au courage et à l’amour que Dieu nous donne.

Quelles que soient les épreuves que nous traversons, on peut toujours trouver le chemin du bonheur… parce qu’il est toujours possible d’agir selon l’Evangile… de trouver quelqu’un à aimer, quelqu’un à qui apporter paix et pardon, quelqu’un à qui on puisse donner ou de qui recevoir. Et c’est bien cela qui rend heureux : être bienveillant, juste et généreux… donner le meilleur de soi-même, pour faire émerger le meilleur de l’autre.

Amen.



- Mt 5, 1-12 (traduction NBS)

Voyant les foules, [Jésus] monta sur la montagne, il s'assit, et ses disciples vinrent à lui.
2Puis il prit la parole et se mit à les instruire :
3Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux !
4Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
5Heureux ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
6Heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés !
7Heureux ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
8Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu !
9Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu !
10Heureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !
11Heureux êtes-vous lorsqu'on vous insulte, qu'on vous persécute et qu'on répand faussement sur vous toutes sortes de méchancetés, à cause de moi.
12Réjouissez-vous et soyez transportés d'allégresse, parce que votre récompense est grande dans les cieux ; car c'est ainsi qu'on a persécuté les prophètes qui vous ont précédés.

- Mt 5, 3-10 (traduction Chouraqui)

En marche ceux qui sont spirituellement pauvres, car le royaume des cieux est à eux !
En marche ceux qui sont en deuil, car ils seront consolés !
En marche ceux qui sont doux, car ils hériteront la terre !
En marche ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés ! 
En marche ceux qui sont compatissants, car ils obtiendront compassion !
En marche ceux qui ont le cœur disponible, car ils verront Dieu !
En marche ceux qui sont persécutés à cause de la justice, car le royaume des cieux est à eux !



[1] Prédication en partie inspirée d’une méditation de Richard Bennahmias, « La recherche du bonheur ».
[2] Comme le souligne la traduction d’André Chouraqui : « En marche ceux qui sont spirituellement pauvres, car le royaume des cieux est à eux !.. Etc. »
[3] Soif de douceur et de justice, désir de donner le pardon et la paix à nos frères.

dimanche 5 octobre 2014

Mt 14, 22-33

Mt 14, 22-33
Lecture biblique : Mt 14, 22-33
Thématique : foi et salut… ne pas « se tromper de foi »
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 05/10/14

* Ce matin l’évangile fait résonner un texte qui peut nous plonger dans l’embarras ou la perplexité : On ne sait pas trop quoi faire, ni trop quoi penser devant ce récit qui nous raconte un miracle de la nature… qui présente, plus ou moins, Jésus comme un « super-héros », un « demi-dieu » capable de marcher sur les eaux.

Alors, faut-il se contenter d’une lecture littérale de ce passage – une lecture au 1er degré, qui vient buter contre notre perception habituelle de la réalité et notre rationalité – et finalement se retrouver comme les disciples, peut-être bloqués, troublés, affolés même, devant le pouvoir hors du commun de Jésus ?… ou faut-il plutôt essayer de décrypter le sens de ce passage, d’une autre manière, à travers une lecture plus symbolique et métaphorique ?

C’est ce que je vous propose de faire, en nous posant deux questions :
-       Premièrement, pourquoi l’évangéliste Matthieu nous raconte-t-il cet événement ? Que veut-il signifier en affirmant que Jésus marche sur la mer ?
-       Et, deuxièmement, que faut-il penser de la demande de Pierre qui veut faire la même chose que Jésus ? Mais qui échoue dans sa tentative ?

* Le début du passage plante le décor. L’évangéliste précise que Jésus se retire, seul, sur la montagne, pour prier. Ce détail n’est pas sans importance : L’élévation sur la montagne et la prière symbolisent la proximité de Jésus avec Dieu.
D’emblée, Jésus est présenté comme celui qui vit en communion avec l’Eternel.

A contrario, les disciples sont dans une barque sur la mer, c’est-à-dire, symboliquement, sur un lieu de danger.
En effet, pour les contemporains de Pierre – pour les gens de l’époque – la mer représente le lieu des profondeurs inconnues, de l’abyme et même de la mort.
Les disciples sont donc confrontés à une situation d’insécurité… en pleine nuit, placés en terrain incertain… en proie au danger.

* Nous avons alors le premier épisode du récit : Alors que la barque dans laquelle se trouvent les disciples, est tourmentée par les vagues, à cause du vent contraire – on a souvent associé l’image de la barque à celle de l’église, de la communauté menacée – Jésus, lui, marche sur les eaux, pour les rejoindre.

Déjà, une telle affirmation a de quoi nous étonner. Mais, essayons de dépasser le sens propre, pour y déceler une affirmation christologique :
En disant que Jésus marche sur la mer et domine le vent…  l’évangéliste Matthieu cherche à nous dire quelque chose de l’identité de Jésus : Il affirme, tout simplement, que Dieu est présent et agissant en Jésus… qu’une présence divine permet à l’homme Jésus de dominer les éléments.

Dans l’Ancien Testament, Yahvé est celui qui a autorité sur les éléments, la mer et les océans.
En affirmant que Jésus marche sur la mer, l’évangile nous révèle – sans ambages – que Jésus est revêtu d’une autorité qui lui vient de Dieu… que cette autorité divine lui permet de dominer la mer, donc symboliquement les dangers et même la mort.

Est-ce une manière de préfigurer la résurrection – la capacité que Dieu donnera à Jésus de vaincre la mort ? Peut-être ! C’est, en tout cas, une manière de dire que Dieu est présent et agissant en Jésus… qu’il se manifeste par Jésus, comme il avait agi autrefois par Moïse, qui avait permis à Israël de passer la mer à pied sec (cf. Ex 14-15).

Mais, le récit présente aussitôt les conséquences de cette manifestation, de cette christophanie : cet événement, pour le moins surprenant, stupéfiant, suscite la crainte, la peur et l’angoisse.
Ce qui est alors susceptible de redonner confiance, de rassurer, d’apporter la paix dans le cœur des disciples, c’est la Parole… la parole du Christ : « Ayez confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ».

* Nous avons ensuite la deuxième étape de ce récit, avec la demande de Pierre de marcher sur les eaux.
Jésus l’autorise et Pierre commence alors à s’engager sur la mer. 
Mais, rapidement, il a peur à cause du vent et commence à s’enfoncer. Il crie alors vers Jésus : « Seigneur, sauve-moi » et Jésus le saisit.

Alors, comment interpréter cette demande Pierre ? cet échec de marcher sur les eaux ? et le reproche que Jésus lui adresse ? Quel est réellement le problème de l’apôtre ?

Il y a deux niveaux… deux manières de comprendre ce passage :

- Dans une première lecture – selon la plupart des commentateurs – l’apôtre Pierre présenterait une bonne volonté – celle de suivre Jésus (c’est ainsi qu’on peut comprendre sa demande de faire comme Jésus) – mais une foi défaillante.

Pierre est l’image du disciple fonceur, un peu fougueux, qui a confiance en lui. Aussi, s’engage-t-il à suivre Jésus. Mais, au moment où le vent vient à souffler, lorsqu’un évènement extérieur inattendu survient et vient secouer le disciple, cela crée en lui une grande incertitude… une inquiétude, une peur, qui vient ébranler sa foi.
Finalement, Pierre prend conscience de sa fragilité, de sa vulnérabilité… et se met à couler.

C’est seulement dans un deuxième temps que l’apôtre consent réellement à s’abandonner dans la confiance, à s’en remettre à Jésus pour sa vie.
Au moment où il commence à s’enfoncer… là, au cœur de l’épreuve… enfin, il lâche prise. Il crie vers Jésus et s’en remet pleinement à lui.

Qu’est-ce que nous montre ce passage ? Que la confiance en soi ne suffit pas pour surmonter les épreuves de la vie. Que la foi, c’est autre chose que la confiance en soi ou une vague confiance en Dieu.

Comme le montre Pierre, la confiance en soi est certes nécessaire, mais pas suffisante. En réalité, Pierre n’a pas fait totalement confiance en Jésus. Il a voulu garder la maîtrise de la situation, d’une certaine manière, la dominer… au lieu de s’abandonner à Jésus.
Il a fallu un deuxième temps, le surgissement d’un événement extérieur, pour que Pierre accepte réellement de remettre sa vie entre les mains de Jésus.
Cette foi, cet abandon, il l’exprime à travers son cri : « Seigneur, sauve-moi ! ».

Ainsi, selon ce premier niveau de lecture, notre passage nous montre que nous sommes, nous-mêmes, souvent à l’image Pierre, la figure du disciple par excellence.

Face au discours de notre société qui nous invite à être pleinement autonomes et indépendants, qui nous appelle à nous construire par nous-mêmes, à réussir par nos propres forces… nous avons bien du mal à accepter de lâcher prise, à accepter de dépendre d’un Autre, à confier la maîtrise de notre vie à quelqu’un d’autre, à nous abandonner dans la confiance en Jésus Christ.

Il faut parfois que nous nous retrouvions dans une situation difficile ou même extrême, au cœur d’une situation éprouvante, parfois même désespérée, pour qu’enfin, nous acceptions de lâcher-prise et de nous en remettre à Dieu.

Ce récit nous permet ainsi de mieux comprendre ce qu’est la foi :
La foi, ce n’est pas seulement vouloir suivre Jésus, d’essayer de faire comme lui ou de l’imiter… mais c’est réellement lui faire confiance et nous en remettre à lui pour notre vie... c’est oser remettre son destin, son salut entre ses mains.

- Alors, à côté de cette première interprétation, nous trouvons un deuxième niveau de lecture, peut-être plus fondamental :
Pour le découvrir, il faut s’appuyer sur la remarque que Jésus adresse à Pierre, en disant : « homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Quel est le doute de Pierre ?

Une lecture plus approfondie révèle que le doute de Pierre porte, en fait, sur l’identité de Jésus…  et que l’obstacle à sa foi, vient de sa volonté de domination, de son désir de rester maître de la situation.

En effet, comment Pierre pourrait-il faire confiance à Jésus s’il ne sait pas vraiment qui il est ? Et s’il n’accepte pas sa condition de disciple ?
C’est bien la question – l’hypothèse – qu’il laisse en suspens, face à Jésus, qu’il prend d’abord pour un fantôme : « Seigneur, si c’est bien toi (?) – dit-il – ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux ».

Cette phrase traduit deux choses :
-       D’une part, Pierre doute de l’identité de Jésus. En tout cas, il insinue un doute : « si c’est bien toi (?)…  demande-t-il » un peu comme le diabolos – le tentateur – dans le récit de la tentation de Jésus au désert : « si tu es fils de Dieu… ordonne que ces pierres deviennent du pain » (cf. Mt 4,3)… « si c’est bien toi, Seigneur… ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux » (cf. Mt 14,28).[1]
-       Et, d’autre part, la demande de Pierre de venir sur les eaux – d’avoir autorité sur les éléments comme Jésus – trahit, en réalité, le désir de Pierre – on pourrait dire son orgueil, son « péché » – celui de vouloir dominer la situation, en occupant la même place que Jésus… son désir de se mettre à la première place… on pourrait dire, son désir d’être dieu à la place de Dieu.

Dans sa prétention à vouloir rejoindre Jésus, d’une certaine manière, Pierre instrumentalise le Christ, en le mettant au service de son propre pouvoir. Ce qu’il cherche ici ce n’est pas à être le disciple de Jésus, à être au service de Dieu, mais à devenir un maître comme Jésus. Il utilise Jésus pour conquérir un privilège, une domination sur les éléments.

En d’autres termes, le manque de foi de Pierre, ce n’est pas seulement de ne pas avoir assez confiance en Jésus pour marcher sur les eaux, mais, c’est, fondamentalement, de vouloir marcher sur les eaux.

Le manque de foi, c’est d’abord de « se tromper de foi » : C’est de vouloir avoir le même pouvoir que Jésus… ou d’essayer de se servir de lui pour conquérir un pouvoir surhumain… au lieu de lui faire confiance, de se fier à sa Parole : « c’est moi, n’ayez pas peur, confiance ! » dit le Christ.

La demande de Pierre et sa tentative infructueuse nous montrent que l’apôtre est à côté de la plaque… qu’il a confondu la foi comme abandon consenti, avec le pouvoir que pourrait procurer la foi :
Au lieu de s’abandonner dans la confiance, il a cru que la proximité de Jésus pourrait lui procurer une puissance particulière, lui permettre de dépasser sa condition humaine, pour être comme Dieu… à la manière d’Adam et Eve, qui, écoutant le serpent de la convoitise, pensaient pouvoir être comme des dieux, à la place de Dieu (cf. Gn 3,4-5).

Ainsi, cet épisode nous rappelle ce qu’est la véritable foi : Ce n’est pas croire ou demander à Dieu le moyen de dépasser notre finitude, notre fragilité… la capacité de surmonter les abîmes et la mort, par nous-mêmes… Mais, c’est accepter de nous en remettre à lui pour notre vie.  

C’est, au fond, accueillir et faire sienne cette parole de confiance (v.27) que le Christ nous adresse, pour venir apaiser nos craintes au cœur même de la tempête, pour nous inviter à nous confier pleinement à lui, quoi qu’il arrive… dans la certitude qu’il vient à notre secours, qu’il nous apporte le salut… qu’il nous l’offre… et donc que nous n’avons besoin de vouloir l’arracher ou le conquérir.

Et c’est en cela que la foi nous libère… de notre peur de l’inconnu, de l’angoisse de la mort, de notre besoin de tout maîtriser : Dans la foi, nous sommes libres pour vivre l’instant présent et construire l’avenir avec les autres… car nous sommes libérés de la préoccupation de notre propre salut.

Conclusion :

* Pour conclure, je voudrais revenir un instant sur la problématique que j’ai soulevée en introduction :
J’ai souligné la difficulté légitime que nous pouvons ressentir face à ce type récit ... à cause de son caractère « irrationnel »… à cause du miracle opéré par Jésus… qui nous empêche, d’une certaine manière, d’envisager cet épisode comme le compte rendu d’un fait historique.

N’y a t-il pas une manière de contourner cette difficulté ?
Peut-être ! Pour cela, il faut se demander à quel moment de la vie du Christ cet épisode a t-il pu avoir lieu ? S’est-il passé avant ou après la résurrection ?

Bien sûr, nous n’avons pas la réponse… et Matthieu l’intègre en plein milieu de son évangile, suggérant ainsi l’activité extraordinaire et miraculeuse du Jésus terrestre.

Cependant, compte tenu que les récits et les paroles concernant Jésus ont d’abord été véhiculés par la tradition orale, avant d’être rassemblés dans les évangiles… il n’est pas du tout certain que cet événement ait eu lieu au moment précis où Matthieu le situe.

Dans le texte, un indice troublant – qui précise que les disciples, en voyant Jésus marcher sur la mer, le prennent pour un fantôme (v.26) – peut nous interroger en ce sens (Voir également Jn 20,19.26) et, au contraire, nous orienter vers un épisode qui aurait eu lieu après Pâques.

Si tel est le cas, cela expliquerait pourquoi Pierre a du mal à reconnaître et à identifier Jésus.[2] Et cela donnerait sens à l’affolement et à la peur des disciples.
Cela signifierait que nous n’avons pas affaire ici à l’homme Jésus marchant sur les eaux, mais à une apparition du Christ glorifié, après sa mort… qui est perçu par ses disciples, comme un « fantôme ».

En effet, nous devons nous souvenir que les évangiles sont une relecture post-pascale de la vie publique de Jésus. C’est en raison de l’événement de Pâques – de l’apparition de Jésus Christ vivant, après sa mort sur la croix – que les disciples sont revenus à la foi envers le maître qu’ils avaient abandonné, renié ou trahi.

On peut donc se demander, si ce récit n’est pas, en réalité, et originairement, un récit d’apparition post-pascale.[3]

* Dans cette hypothèse, notre passage aurait un autre sens : Outre l’annonce de la résurrection… il permettrait d’établir un contraste, de nous rappeler la différence fondamentale qui existe entre l’attitude du maître, Jésus, et celle des disciples :

Alors que Pierre n’a pas soutenu son ami et maître, Jésus… qu’il l’a laissé tomber face au danger… à la menace d’un jugement et la condamnation à mort qui attendait Jésus. Ici, le Christ réagit à l’opposé de l’apôtre : Face au péril, au risque de la mort, Jésus se rend pleinement solidaire de son ami Pierre… il se porte à son secours, pour le sauver.

Et si c’était cela, le cœur du message de cet épisode ? 
En réalité, ce n’est pas tant le manque de foi de Pierre qui nous intéresse, que de savoir que le Christ nous offre le salut. 

Ce que nous enseigne ce récit, c’est la manière dont nous sommes aimés par le Seigneur :

Alors qu’il peut nous arriver d’être infidèles, de laisser tomber ceux qui pourtant comptent sur nous… alors que face aux difficultés, aux tempêtes de la vie, nous avons parfois le réflexe de fuir ou peur de nous engager (même pour nos proches)… l’Evangile nous adresse une Bonne Nouvelle et nous rappelle que le Dieu de Jésus Christ fait tout le contraire… qu’il reste fidèle.

Dieu se rend solidaire de celui qui coule sous les difficultés. Il est le Dieu qui n’a cesse de venir nous sauver quand nos pas sont incertains ou quand nous sommes submergés par les épreuves.

Cette Bonne Nouvelle de l’amour inconditionnel de Dieu, qui offre son soutien à tous ceux qui crient vers lui, ne peut que nous porter à la confiance et la reconnaissance.
Nous pouvons – encore et à nouveau – nous réjouir, de nous savoir aimés de Dieu, tels que nous sommes et quoi qu’il arrive !

Alors, face à cette main tendue… il ne nous reste finalement qu’à ouvrir la nôtre… à nous tourner vers lui… en lui offrant notre confiance.

Amen.



[1] Autrement dit, l’initiative de Pierre reflète, d’une certaine manière, une volonté de mettre le Seigneur à l’épreuve, d’en révéler la présence, de le contraindre à se découvrir.
[2] Nous avons noté que Pierre doute de la présence réelle de Jésus : « si c’est véritablement toi… ».
[3] On peut d’autant plus penser qu’il s’agit d’une christophanie pascale que le récit semble être modelé sur le passage de la mer par Moïse et Israël (cf. Ex 14-15) lors de la Pâque juive. Il faut repérer les nombreux échos : la peur des disciples et le « n’ayez pas peur » // Ex 14,13 ; le vent violent // Ex 14,21 ; la fin de la nuit, la veille du matin // Ex 14,24 ; etc.)