dimanche 30 novembre 2014

Mt 15, 21-28

Mt 15, 21-28
Lectures bibliques : Mt 10, 5-8 ; Mt 15, 21-31  
Loi / volonté de Dieu : Ep 2,11-22
Thématique : la foi d’une païenne / Quand Dieu choisit une femme étrangère pour révéler à Jésus le caractère universel de sa mission
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 30/11/14 = voir plus bas, après les lectures

Lectures

Mt 10, 5-8

5Ces douze [disciples], Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; 6allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël. 7En chemin, proclamez que le Règne des cieux s’est approché. 8Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, chassez les démons. Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement.

Mt 15, 21-31

Partant de là, Jésus se retira dans la région de Tyr et de Sidon. 22Et voici qu’une Cananéenne vint de là et elle se mit à crier : « Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par un démon. » 23Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, lui firent cette demande : « Renvoie-la, car elle nous poursuit de ses cris. » 24Jésus répondit : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël. » 25Mais la femme vint se prosterner devant lui : « Seigneur, dit-elle, viens à mon secours ! » 26Il répondit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants pour le jeter aux petits chiens. » – 27« C’est vrai, Seigneur ! reprit-elle ; et justement les petits chiens mangent des miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. » 28Alors Jésus lui répondit : « Femme, ta foi est grande ! Qu’il t’arrive comme tu le veux ! » Et sa fille fut guérie dès cette heure-là.

29De là Jésus gagna les bords de la mer de Galilée. Il monta dans la montagne, et là il s’assit. 30Des gens en grande foule vinrent à lui, ayant avec eux des boiteux, des aveugles, des estropiés, des muets et bien d’autres encore. Ils les déposèrent à ses pieds, et il les guérit. 31Aussi les foules s’émerveillaient-elles à la vue des muets qui parlaient, des estropiés qui redevenaient valides, des boiteux qui marchaient droit et des aveugles qui recouvraient la vue. Et elles rendirent gloire au Dieu d’Israël.

Prédication

* C’est toujours avec étonnement que nous pouvons découvrir ou redécouvrir cette page de l’évangile.

Jésus ne nous est pas présenté sous un jour habituel, comme un Christ accueillant et généreux, prêt à aider et à guérir, prêt à dialoguer avec les uns ou les autres ou à répondre aux Pharisiens… mais, de façon très humaine, comme un homme fatigué et pressé, qui cherche à se mettre à l’écart, à s’isoler le temps de reprendre souffle… et qui même là, à la frontière entre territoire Juif et païen, se retrouve encore dérangé par des sollicitations en tout genre.

* Pourtant, ce c’est pas un Jésus indifférent que nous présente ce passage… mais un Jésus centré sur sa mission : sauver les brebis perdues de la maison d’Israël (Mt 15,24) … annoncer que le Royaume, le monde nouveau de Dieu, est devenu tout proche (Mt 4,17)… appeler les Juifs qu’il rencontre à changer de mentalité, à faire confiance à Dieu et à rechercher la justice (Mt 4,17 ; 6,30.33).
C’est un Jésus tellement préoccupé par cette tâche difficile, qu’il ne prend pas le temps de répondre aux sollicitations d’une femme cananéenne qui crie vers lui. (Rappelons – entre parenthèses – que les Cananéens sont les ennemis héréditaires des Juifs).

Si cette femme étrangère s’adresse à lui, c’est certainement que sa renommée de guérisseur, sa réputation de thaumaturge, devait le précéder partout où il se déplaçait. C’est sans doute que le maître devait être régulièrement interpelé et accaparé ici ou là, en vue d’accomplir tel ou tel acte de guérison.

Alors… finalement… il est tout à fait possible que Jésus soit las et fatigué : lassé d’être constamment interrompu et dérangé…  lassé d’être considéré comme un distributeur automatique de miracles… et qu’il ait décidé cette fois-ci de résister, de refuser… de continuer sa route sans tourner la tête.

Evidement, le comportement de Jésus peut nous sembler étonnant. Mais, en réalité, ne répond-il pas à un projet… un projet de salut ?
En effet, comment Jésus pourrait-il sauver le monde à lui tout seul ?
Certes, il vient apporter le salut … mais ce salut, il doit d’abord le transmettre à ses disciples qui travaillent avec lui et à ses concitoyens, aux plus proches… afin qu’ils se convertissent… afin que de proches en proches, touchés par la grâce et l’Esprit saint, ils puissent, à leur tour, transmettre la Bonne Nouvelle du salut de Dieu.

Cette mission répond donc à une logique : Face au surcroit de travail, en vue de l’advenue du Royaume…. face aux multiples demandes de guérison, de salut, de libération… personne ne peut régler toute la misère du monde à lui seul – y compris Jésus.
Il doit d’abord se concentrer sur sa mission première : guider et rassembler les brebis perdues d’Israël. Ensuite, on verra pour les autres nations quand d’autres disciples auront été trouvés et formés. Une chose à la fois ! A chaque jour suffit sa peine (cf. Mt 6,34) !

Bien entendu… on peut quand même être surpris par l’attitude dure de Jésus, qui semble presque insensible aux souffrances de cette femme. Mais, en réalité, nous-mêmes – à notre niveau – n’agissons-nous pas de la même manière ?

Que faisons-nous face aux nombreuses sollicitations des associations caritatives, des ONG, des pauvres, des SDF, des réfugiés, des malheureux dans la rue ou ailleurs… face à toute la misère du monde, ici à nos portes, ou là-bas, à l’autre bout de la planète ?
On ne peut pas répondre à tout !
Comme Jésus, dans ce passage, nous avons tendance, nous aussi – même si ça paraît cruel et injuste – à établir des priorités dans nos actes de solidarité et de charité, à faire des choix en assumant notre part de responsabilité.

Personne ne peut régler, à lui seul, toute la misère du monde. Et ce n’est pas ce que nous demande l’Evangile. Mais chacun peut porter sa part et travailler à un monde meilleur… en commençant par son prochain.

Jésus en est pleinement conscient… lui qui assume ici sa mission, sans culpabilité… lui qui se sait envoyé, d’abord et avant tout, pour agir auprès des siens, du peuple d’Israël… de ce peuple qui a reçu un appel particulier de Dieu, pour éclairer les autres nations (Gn 12,3 ; Mt 5, 14-16).

Ce n’est donc pas par indifférence ou égoïsme que Jésus refuse son aide à cette pauvre femme. Mais c’est avec courage, parce qu’il sait être animé par une mission particulière de laquelle il ne veut pas se départir, sur laquelle il veut rester concentré.

* Malgré tout, ce récit nous montre que les choses ne vont pas en rester là : Finalement, Jésus ne va pas pouvoir faire autrement que d’habitude… lui qui ne cesse d’être à l’écoute et d’entrer en dialogue avec celles et ceux qui croisent son chemin.

Nous assistons tout au long de cette rencontre à un dialogue presque dérangeant, où Jésus va se faire de plus en plus provocant et où la Cananéenne va répondre point par point aux remarques négatives, jusqu’à ce que Jésus finisse par céder à sa requête.

On peut penser que cet entretien avec cette étrangère intelligente et persévérante, a été déterminant pour lui :
La femme l’a non seulement contraint à élargir le champ de sa mission… mais elle lui a sans doute permis de prendre pleinement conscience du projet de Dieu : un salut universel ouvert à tous les humains, indépendamment de leur appartenance religieuse préalable.

Evidement cette découverte était assez inconcevable et révolutionnaire au 1er siècle de notre ère. Mais, en réalité, elle l’est encore aujourd’hui pour de nombreux de Croyants, qui pensent que seuls les membres confessants de leur Eglise ou de leur communauté peuvent avoir accès au salut de Dieu.
Or, notre passage interroge précisément cette vision religieuse exclusiviste… et même cette conception d’un Dieu qui exclurait les uns au profit des autres ?

* Si vous le voulez bien… reprenons brièvement les termes de ce dialogue :

- C’est la femme étrangère qui prend l’initiative, qui va à la rencontre de Jésus, qu’elle reconnaît tout de suite comme le Messie, « fils de David ». Elle demande la guérison – la vie – pour sa fille tourmentée par un mal (v.22).
- D’abord, dans une attitude qui peut nous sembler sévère, presque insensible, Jésus ne lui répond pas un seul mot (v.23).

Comme je le disais à l’instant cette apparente indifférence de Jésus peut nous questionner, au premier abord. Mais… soyons honnêtes !… ne faisons nous pas la même chose quand nous ne répondons pas ou plus aux sollicitations de celles et ceux qui demandent notre aide pour survivre ou manger – quelques pièces – sur le trottoir ?  
A force (et c’est surtout vrai dans les grandes villes), ces hommes et ces femmes de la rue, de la gare ou du métro…. nous finissons par ne même plus les voir, par les ignorer.
Faut-il y voir de l’indifférence ? ou davantage une manière de nous recroqueviller sur nous-mêmes ?… peut-être par impuissance, par lassitude ou pour nous protéger de la misère qui nous assaille ?

- Quoi qu’il en soit, ici, ce sont les disciples qui réagissent (v.23). Face à l’insistance de cette femme, ils prient leur maître de faire quelque chose, afin de congédier l’importune.[1]
- Ainsi, Jésus finit par répondre à ses cris, en rappelant le sens de sa mission : Il ne peut pas s’intéresser aux non-Juifs, aux païens. Il doit se focaliser sur sa mission auprès d’Israël (v.24)… Autrement dit, il ne fera rien pour elle.

- Mais la femme insiste à nouveau, elle se prosterne devant lui et sollicite encore son aide (v.25).
- Jésus lui répond toujours de façon négative (v.26), traitant les Juifs d’« enfants », de « fils »… et les païens – dont elle fait partie – de « petits chiens »… un diminutif péjoratif, presque humiliant… qui établit une sorte de frontière entre les purs (les croyants, les enfants) et les impurs (les païens, les chiens)… qui rappelle que les goyim, les étrangers, sont a priori exclus du banquet messianique.
On ne peut jeter aux petits chiens le pain destiné aux invités, aux fils. Ce ne serait « pas bon » (v.26)… ce serait « contraire à la volonté de Dieu » ! C’est ce que Jésus laisse entendre à cet instant.

- Contre toute attente, la femme ne reçoit pas les paroles blessantes de Jésus comme une insulte. Elle ne conteste même pas sa manière de voir. Elle n’émet aucun argument contraire… aucun jugement.
Au lieu de s’opposer à ce que dit Jésus, elle s’appuie sur sa parole ; elle l’approuve. Elle accepte cette perspective d’être exclue, de n’avoir aucun droit, d’être traitée comme un chien, par amour de sa fille malade.
En même temps, elle rebondit sur l’image du « pain » employée par Jésus, en ajoutant la notion de restes… de « miettes » (v.27).
Si elle est comme les « petits chiens », alors elle peut bien profiter du surplus qui n’est pas consommé par les invités… des quelques miettes qui tombent de la table des « enfants », qu’elle appelle maintenant des « maîtres ».
Puisqu’elle est un chien… elle se contentera de miettes du règne de Dieu.

- Et voilà que Jésus – surpris par la réaction de son interlocutrice – se retrouve piégé. Devant cette foi et cette humilité hors du commun, il abandonne toute résistance. Il est obligé d’adopter son point de vue… de considérer la situation non plus en maître, mais à partir du dessous de la table… c’est-à-dire du point de vue des petits.
Les petits chiens mangent les miettes qui tombent sous la table, c’est indéniable. Il ne peut pas l’interdire. Il ne peut donc que se plier au désir de cette mère qui agit par amour de son enfant, avec perspicacité et sagesse. Il exauce ainsi sa prière (v.28).

La femme – par son audace et à sa persévérance – a finalement gagné ! Mieux encore, elle fait réaliser à Jésus que les païens sont peut-être prêts à s’ouvrir à la bonne nouvelle du salut, à la nouvelle mentalité du règne de Dieu.

* Le lecteur de l’Evangile ne peut qu’admirer la grande intuition de foi de cette étrangère, qui perçoit – à juste titre – qu’au banquet du Royaume le pain n’est pas compté : il y en a en surabondance pour tous et personne ne risque d’en manquer.
Ainsi, ce qu’on peut donner aux second (ici, aux païens) n’enlève rien aux premiers (aux Juifs, à ce peuple que Dieu a choisi pour être lumière des nations).

L’intuition de cette femme fait percevoir à Jésus que le temps est désormais proche où même les petits chiens seront admis dans la salle du banquet. Elle lui fait comprendre que la volonté de Dieu, son projet pour l’humanité, ne se cantonne pas au peuple d’Israël : Tous les humains peuvent entrer dans le monde nouveau de Dieu, pour autant qu’ils accueillent avec confiance le message de salut proclamé par Jésus.

C’est en raison de sa simplicité et de son discernement que Jésus loue sa foi[2]… une foi qui ne s’inscrit pas dans la logique du mérite, de la revendication… mais une foi humble et sincère, qui appartient à l’économie de la grâce : qui sait se contenter des miettes… qui ne demande que des miettes au Seigneur capable de donner le pain de vie (cf. Jn 6).

C’est bien en cela que sa foi est admirable : En réalité, cette femme ne demande rien pour elle-même. Elle agit pour sa fille. Elle est tellement humble, qu’elle reconnaît son indignité et sa pauvreté. Elle avoue ne rien mériter, n’avoir droit à rien… ou presque : des miettes.
Auprès de Jésus, elle sollicite seulement la grâce et le salut de Dieu, dont elle a un besoin vital.

* Nous pouvons tirer plusieurs enseignements de ce récit :

- D’une part, la Cananéenne, par sa persévérance et son humilité, nous offre un exemple, un modèle de foi :
Son attitude – qui s’appuie sur la parole de Jésus dans laquelle elle se glisse jusqu’à percevoir une brèche pour sa propre vie – nous appelle à ne pas nous décourager dans la prière, même quand il semble que celle-ci tarde à être entendue ou exaucée.
Par ailleurs, elle nous montre que la douceur et l’humilité peuvent être facteurs de transformation.

- D’autre part, le changement de comportement de Jésus est également intéressant :
Bien entendu, il nous rappelle que nous ne pouvons pas tout faire… qu’il convient d’assumer nos choix et nos responsabilités dans nos actes de solidarité et de charité. Nous ne sommes pas appelés à sauver le monde, mais à agir et à œuvrer là où nous sommes, autour de nous, en commençant par nos prochains, nos frères et sœurs les plus proches.
En même temps, on voit bien que Jésus a accepté de changer d’attitude vis-à-vis de cette femme : D’intransigeant qu’il était, il s’est peu à peu laissé déplacer et émouvoir par cette mère de famille qui n’a pas eu peur d’aller jusqu’au bout de sa demande.
En dialoguant avec elle… il a accepté de remettre en question sa manière de voir… de se détourner de sa mission première… grâce à la douce ténacité de cette femme qui s’est rendue proche de lui.

C’est très important de noter que cette femme s’est rendue proche de Jésus. Dans l’évangile quelqu’un interroge Jésus et lui demande « Qui est mon prochain ? » (Lc 10,29, voir Lc 10, 25-37).
Le prochain – celui que Jésus nous appelle à aimer comme nous-mêmes (Mt 22,39) – ce n’est pas seulement celui qui est proche de moi du fait d’origines communes (familiales, ethniques ou sociologiques), ou celui dont je pense être proche, à cause d’une proximité de foi, de religion ou d’idéaux partagés… le prochain, c’est aussi celui que je ne choisis pas : celui qui se rend proche de moi… parce qu’il vient croiser ma route… parce qu’il vient m’interroger, m’interpeller, me solliciter, ou même me déranger.

Parfois… par leur attitude et leur interpellation… ce sont les autres qui m’invitent à questionner mes convictions… à bousculer mes a priori ou mes préjugés… qui me permettent de cheminer dans la foi, dans mes certitudes ou mes représentations.
Ce qui est intéressant ici, c’est que ce soit le fait d’une femme étrangère… de quelqu’un qui occupe vraiment à la dernière place pour un Juif pieux du 1er siècle.

A cause de cette rencontre inattendue … grâce à la foi de cette femme païenne qui s’est rendue proche de Jésus… celui-ci va désormais entrevoir le caractère universel de sa mission.

Certes, cette femme ne respecte sans doute pas toutes les prescriptions de la Torah, sans doute est-elle assez ignorante sur le sujet… et sans doute n’adhère-t-elle pas à une confession de foi pleinement orthodoxe… mais qu’importe ! Sa foi est grande ! Elle a cru – de tout son cœur, de toute son âme, de toute son intelligence – au salut apporté par Jésus, le fils de David, l’envoyé de Dieu.
Grâce à lui, elle croit que Dieu peut faire toute chose nouvelle dans sa vie… dans la vie de celles et ceux qui se confient à Lui.

* Ainsi… chers amis…  c’est à une triple grâce… une triple transformation de vie que nous assistons dans ce récit :
- Pour Jésus, ce cadeau c’est qu’une femme étrangère lui fasse comprendre l’étendue de sa mission : non seulement pour les enfants d’Israël, mais pour toutes les nations.
- Pour cette femme c’est de comprendre, qu’elle que soit sa place, qu’elle peut faire partie de la tablée, de la famille de Dieu.
- Pour sa fille, c’est d’être guérie grâce à l’action du Christ et la foi de sa mère.[3]

Mais cette histoire n’est pas seulement le récit d’une rencontre passée. Aujourd’hui encore, nous pouvons, nous aussi, être renouvelés et transformés dans notre vie par la foi :

Alors… osons suivre l’exemple de cette « petite femme »[4] :
Reconnaissons humblement que nous ne pouvons pas nous suffire à nous-mêmes, et croyons avec force qu’il est possible de vivre de la grâce de Dieu.
Dès lors, laissons Dieu agir dans nos cœurs : accueillons, en nous, l’amour et la guérison qu’il nous offre, pour transformer peu à peu nos vies.

Amen.



[1] La parole des disciples est ambiguë. Elle peut être traduite par « renvoie-la » ou « libère-la » (v.23). En fait, peu importe… pourvu qu’elle cesse de crier après eux.
[2] Jésus dira que sa foi est « grande » : c’est l’unique mention d’un tel compliment dans tout le Nouveau Testament !
[3] Je reprends ces trois points d’une méditation d’Elian Cuvillier.
[4] Je reprends l’expression d’une prédication de Luther.

lundi 20 octobre 2014

Mt 15, 1-20

Mt 15, 1-20
Lectures bibliques : Mi 6, 6-8 ; Rm 14, 13-21 ; Mt 15, 1-20                         
Thématiques : Tradition ou Parole de Dieu / le pur et l’impur.
Prédication de Pascal LEFEBVRE[1] / Marmande, le 19/10/14

* Ce matin, notre passage présente une controverse sur la question du pur et de l’impur.

Deux questions complémentaires sont réunies qui constituent – pour les premières communautés chrétiennes – deux grands obstacles à une communion de table entre Juifs et païens : la façon de manger, avec les mains préalablement lavées ; et la kasherut de la nourriture, c’est-à-dire la pureté ou non de ce que l’on mange.

Derrière ces questions – qui ne nous concernent plus vraiment aujourd’hui… à moins de vivre dans un foyer mixte, Juif et Chrétien – l’évangéliste Matthieu nous laisse entendre que la vraie problématique se situe, en réalité, ailleurs… à un autre niveau… sur un autre terrain… qui lui nous intéresse plus directement :
-       La polémique sur le fait de se laver ou non les mains avant de manger se transforme en controverse sur le rapport à l’Ecriture et à la tradition.
-       Et la question de la nourriture impure susceptible de contaminer l’homme débouche sur la question de la pureté du cœur et des pensées, plutôt que sur celle des aliments.

A travers ce désaccord avec les Pharisiens, Jésus se positionne en tant qu’interprète des Ecritures. Il opère une sorte de « relativisation » – ou plutôt de « hiérarchisation » – pour nous conduire à nous focaliser sur l’essentiel :
-       Dans le premier cas, il relativise la tradition des Anciens, pour nous ramener aux prescriptions fondamentales de la Torah : notamment, à l’amour des plus proches, à la solidarité familiale.
-       Dans le second, il semble même relativiser la Loi sur la pureté des aliments du Lévitique (Lv 11), pour la subordonner à un autre précepte plus fondamental : la pureté de nos intentions, de notre cœur, de nos paroles.

Autrement dit, ce qui est en jeu ici, ce n’est pas d’abord un problème de tradition ou de règles religieuses, mais il est question – plus fondamentalement – de notre vie relationnelle, de notre rapport à l’autre.
Jésus nous montre comment accomplir la Torah écrite… en y étant plus fidèle… en s’attachant à l’esprit des Ecritures, plutôt qu’à la lettre. 

Regardons plus en détail les deux problématiques et voyons en quoi cela nous concerne dans notre actualité :

*  Le 1ère débat commence par une question des Pharisiens : « Pourquoi tes disciples transgressent-ils la tradition des anciens » en ne se lavant pas les mains, avant de manger ?

Cette question est, en réalité, un reproche. Les interlocuteurs de Jésus ne se préoccupent pas vraiment des raisons de cette attitude. Ce qui les chagrine, plus sûrement, c’est que le mauvais exemple des disciples vient contester leur autorité, celle de la tradition qu’ils défendent et qu’ils s’attachent à conserver.

Mais, cette question fait tout de suite réagir Jésus. Car, on voit bien ce qui se cache derrière : En fait, les Pharisiens entendent imposer leur manière d’agir comme étant la seule bonne, conforme et autorisée… ils prétendent détenir et conserver le monopole de l’interprétation des Ecritures.

Jésus répond immédiatement à ce reproche. Il affirme, au contraire, que ce sont eux – les Pharisiens – qui transgressent le commandement de Dieu et privent de force la Parole de Dieu, au nom d’une tradition humaine.

Le cas évoqué porte sur la pratique du qorban – de l’offrande (cf. Mc 7, 11) – une sorte de vœu par lequel on consacrait un objet à l’usage exclusif de Dieu.
En vertu de cette pratique, un fils – un homme – pouvait offrir à Dieu ce qu’il aurait normalement dû donner à ses parents, pour leur venir en aide.
Evidemment à cette époque, il n’y avait ni assurance vieillesse ni caisse de retraite complémentaire. Sans aide de leur descendance, des parents âgés, incapables de travailler, pouvaient facilement tomber dans la misère.

Jésus a donc parfaitement raison de dénoncer cette tradition qui vient directement concurrencer le Décalogue, qui appelle – quant à lui – à honorer, à respecter, à porter attention et secours à ses parents (cf. Dt 5,16).

Il conteste ainsi l’autorité des Pharisiens qui – selon lui – se sont éloignés du cœur de la Torah. En effet, pour Jésus, les deux plus grands commandements – l’amour de Dieu et l’amour du prochain – sont indissociables. Il n’est donc pas question de faire une offrande à Dieu, au détriment du prochain ou aux dépends de ses propres parents… surtout quand on place sa confiance en un Dieu d’amour, qui aime chaque être humain, sans condition.

Ce n’est pas la 1ère fois que Jésus participe à ce débat. Il l’avait déjà fait lors d’une controverse au sujet du sabbat, en reprenant l’affirmation du prophète Osée : « c’est la miséricorde (l’amour, le pardon) que je veux, non le sacrifice » (cf. Mt 12,7 ; Os 6,6).

A travers ce récit, nous voyons bien quel est le véritable enjeu :
Qu’est-ce qui fait vraiment autorité sur nos vies ? A qui, à quoi, accordons-nous confiance et autorité ?

Pour Jésus, la réponse est claire : Les Pharisiens se sont éloignés de l’esprit des Ecritures, à cause de la tradition des anciens, à cause de conventions humaines.
On ne peut jamais séparer l’amour de Dieu de l’amour du prochain (cf. Mt 22, 34-40)… car le Dieu auquel nous croyons est d’abord et avant tout celui qui aime l’autre… un Dieu qui se donne, par amour des êtres humains, qu’il considère comme ses enfants.
Autrement dit, si Dieu est « Père », nous sommes « frères » et « sœurs ».

* Dans la 2ème partie de notre passage, d’une certaine manière, Jésus va plus loin que dans la 1ère controverse :

A travers la question du pur et de l’impur, il ne prend plus seulement le contre-pied de ce que disent la Tradition et les Pharisiens, mais il vient établir une sorte de hiérarchie dans les prescriptions de la Torah… il vient subordonner certaines prescriptions des Ecritures – relatives aux interdits et aux règles de pureté – à un principe qu’il juge plus fondamental, plus essentiel, plus central : la pureté du cœur dans les relations avec autrui… la conversion de notre cœur… avant les règles de pureté alimentaire.

Il faut bien nous rendre compte de l’audace et de la liberté dont Jésus fait preuve ici, lorsqu’il affirme : « ce n’est pas ce qui entre dans la bouche (la nourriture) qui rend l’homme impur; mais ce qui sort de la bouche (ses paroles), voilà ce qui rend l’homme impur » (Mt 15, 11).

[S’il a jugé nécessaire de prendre position contre un usage pourtant considéré comme « sacré » ou presque – et même contre l’autorité des saintes Ecritures – c’est que l’affaire est en réalité plus importante qu’il n’y paraît et va beaucoup loin que l’obligation d’éviter de manger tel ou tel type de nourriture.

Dans le Judaïsme du 1er siècle, la pureté obéit à deux sortes de règles :
- En premier lieu, il faut se purifier des souillures éventuelles qu'on a pu contracter dans la vie quotidienne, notamment si on a eu des contacts avec des non-juifs. Il faut alors éliminer ces souillures par des ablutions.
- Ensuite, il y a les règles concernant la nourriture. Celle-ci doit être conforme à certaines normes précisées en détail dans le Premier Testament aux livres du Lévitique (chap. 11) et du Deutéronome (chap. 14).

Avec le temps, il y a eu un élargissement des personnes concernées par ces règles :
Au départ, selon le Premier Testament, les rites de purification ne concernaient que les prêtres d'Israël au moment où ceux-ci devaient officier dans le sanctuaire ambulant du désert ou au Temple de Jérusalem.
II s’agissait alors qu'ils se présentent devant Dieu débarrassés de tout ce qui paraissait indigne de lui, de tout ce qui n'appartenait pas à son domaine divin. Disons-le : il s’agissait de se séparer de toute impureté, de tout ce qui n'était pas « sacré », avant de se rapprocher du Dieu saint.
Mai­s, par la suite, les Pharisiens ont pensé que Dieu serait encore mieux honoré, si on appliquait ces règles de pureté à tous les membres du peuple de Dieu dans tous les domaines de la vie quotidienne.
Ces règles de pureté sont ainsi devenues une loi applicable d'autorité à tout Israélite. Elles devaient en particulier souligner ce qui faisait la particularité du peuple juif… ce qui le distinguait des autres humains.

Bien sûr, cela partait d'une intention tout à fait honorable, à savoir du désir que Dieu soit honoré au maximum et à l'unanimité par l’ensemble de son peuple.
A première vue, il n’y a rien à en redire. C’est le propre de toutes les religions de chercher à honorer au maximum le dieu qu’elles veulent servir.

Mais, il faut quand même examiner la question de plus près : Est-ce réellement cela que Dieu attend de nous : le Dieu de la Bible, le Dieu dont Jésus est l’ambassadeur ?
À entendre les prophètes, ses porte-parole - comme Esaïe, Jérémie, Michée ou d'autres ­- et surtout à écouter et à regarder Jésus tel que nous le dépeint l'Évangile, on a de très fortes raisons d’en douter.

On s’aperçoit, en réalité, que Dieu ne réclame rien pour lui-même. Il ne demande pas qu’on lui apporte des offrandes dignes de lui, que nous lui présentions des sacrifices, et encore moins qu’on lui offre nos souffrances, comme certains ont pu le proposer.
En un mot Dieu ne fait valoir aucun des droits qu’il pourrait avoir sur ses sujets, comme y prétendaient jadis les rois qui dominaient les peuples.

Si Dieu se met en relation avec nous, ce n’est pas pour lui-même. C’est pour l'ensemble des humains.
Ce qui préoccupe Dieu, ce n’est pas lui-même, c’est toute l’humanité.
Le Dieu que nous présente Jésus Christ n’est pas un dieu tyrannique et égocentrique, mais un Dieu qui se souci de ses créatures et de sa création. Ce n’est pas un Dieu qui recherche les honneurs et la gloire, mais un Dieu qui prend sur lui le péché pour le surmonter… qui veut transformer le mal en bien… qui se rend solidaire de la souffrance humaine… c’est un Dieu qui offre la vie et qui relève, malgré les épreuves et malgré la mort.

S’il doit donc se passer quelque chose entre Dieu et nous, ce ne peut pas être par des rites, ce n'est pas par ce que nous prétendons faire pour lui, mais, c’est dans le sens l’inverse : C’est lui qui est à l’initiative, c’est lui qui nous offre sa grâce, c’est lui qui vient à nous, pour nous inviter à répondre à son appel.
C’est lui qui nous donne sa Parole, afin que nous nous mettions à son écoute… que nous la mettions en œuvre dans nos relations avec les autres humains.

Pour le reste, ce qui va de nous à Dieu, ce sont des « traditions humaines », comme le dit Jésus.][2]

A travers tout l’évangile, à travers sa vie, Jésus nous rappelle que ce qui intéresse Dieu en priorité, c’est le sort des humains, ses enfants… tous ses enfants… y compris les plus petits, les exclus.
Dès lors, ce qu’il attend de nous, c’est que nous changions de mentalité, pour qu’à notre tour, nous nous intéressions au sort de nos frères et de nos sœurs… pour que nous nous mettions à traiter les humains comme Dieu, lui-même, aime à le faire… avec fidélité et droiture, en respectant leur liberté, leurs besoins, leur dignité.

En d’autres termes, ce que Dieu attend de nous, ce ne sont pas des règles à appliquer, des rites à respecter, des sacrifices à faire, mais c’est que nous changions notre cœur… que nous soyons justes et solidaires.

C’est la raison pour laquelle, Jésus soutient que la pureté ou l’impureté ne sont pas liées à notre extériorité ou notre alimentation, mais à notre intériorité, à notre cœur (cf. Mt 15, 11.17-20 ; Mc 7, 15.21-23). C’est là qu’il faut laisser l’Esprit du Seigneur agir, pour nous changer, nous transformer… car, c’est de là, potentiellement, que vient le mal : du cœur de l’homme.

(Entre parenthèses, on peut remarquer que tous les dérèglements évoqués par Jésus, lorsqu’il parle des actions mauvaises qui viennent du cœur (cf. Mt 15, 19), ne sont pas des dépravations dont les effets sont individuels, mais des atteintes portées à autrui : c’est bien cela « le péché », c’est ce qui menace une juste relation à l’autre, ce qui vient léser le prochain et lui causer des dommages.)

Si Jésus qualifie les Pharisiens d’« hypocrites », ce n’est pas parce qu’ils font semblant, mais parce qu’ils portent un masque, comme les comédiens ou les tragédiens de l’antiquité… parce que ce qui compte pour eux, c’est ce qui paraît, ce qui se voit (cf. Mt 23,25).
Mais, aux yeux de Jésus, ils ne s’attaquent pas aux vrais problèmes. Ils sont aveugles.

Ce qui se voit n’est parfois qu’apparence. Ce qui importe c’est l’intérieur, c’est notre cœur. Car c’est là le siège de nos intentions, de notre désir, de nos motivations, de nos paroles et de nos actes.
Pour produire de bons fruits – dira Jésus, ailleurs – il faut d’abord que l’arbre soit bon (cf. Mt 7, 15-20).
Il ne faut pas être exigeant ou rigoureux pour ce qui est extérieur, car tout ça est sans importance… « traditions humaines ».
Mais il faut d’abord se préoccuper de purifier notre être intérieur… en nous confiant à Dieu, en le laissant régner en nous… afin que toute notre vie s’accorde à sa volonté bienveillante pour tous les humains que nous croisons.

* Alors… pour conclure… que peut-on faire et retenir de tout cela dans notre aujourd’hui ?

D’abord, rester vigilant et nous armer de l’Evangile, pour regarder le monde et faire preuve de discernement :

Bien entendu, les Pharisiens n’ont plus les mêmes habits qu’hier, mais il en existe toujours – et parfois, peut-être, sommes-nous aussi de ceux-là.
Il y a toujours des hommes et des femmes dans notre monde qui se parent de beaux vêtements, qui prétendent défendre telle ou telle cause, tradition, religion, convention, ordre social – parfois d’ailleurs, en excluant les autres : ceux qui ne possèdent pas les même qualités, héritages ou propriétés qu’eux … souvent, en toute bonne foi – mais qui, en réalité, ne soutiennent que leur autorité et leur pouvoir, en vue de garder leur sphère d’influence, leur main mise sur autrui… en vue de conserver leur pré-carré et leurs avantages.

Certains peuvent même le faire au nom de Dieu, de la vérité, d’une tradition multiséculaire… de la science… ou, au niveau politique et économique, au nom de l’intérêt général… mais il faut toujours se demander, en fin de compte, ce qu’ils défendent réellement (?)… Quels intérêts servent-ils ? : Ceux d’un dieu (qui n’a rien demandé sinon l’amour), ceux d’un parti, d’une idéologie, d’une corporation… ou peut-être leur propre place, leur ambition personnelle ou leur porte-monnaie ?
Rares sont ceux qui sont uniquement motivés par l’amour et l’intérêt du prochain.

En tant que croyants, nous avons reçu les lunettes de l’Evangile pour regarder le monde, pour débusquer les idoles contemporaines, pour démasquer et dénoncer les injustices et les hypocrisies, pour protester pour Dieu et pour l’Homme.

La difficulté, cependant, c’est que tout n’est pas noir ou blanc ! Il arrive que nous aussi, nous soyons de ceux-là (à compter parmi les Pharisiens) bien malgré nous.
Il arrive de nous laisser piéger dans des conformismes… de nous laisser entraîner, conditionner, séduire, par des conventions humaines… au lieu de rester fidèle à l’Evangile de l’amour de Dieu et du prochain.
Il nous arrive aussi de nous arrêter sur des choses secondaires, superficielles et finalement sans importance… il peut nous arriver de devenir peu à peu imperméable à l’essentiel… de devenir aveugle et pourtant sûr du contraire.

Alors, il est nécessaire de faire comme Jésus – de se mettre à l’écart (cf. Mt 14, 23), seul ou avec d’autres – pour prier, pour nous replacer devant Dieu et sa Parole … comme nous le faisons chaque dimanche et peut-être aussi chez nous.
Il est nécessaire de nous rappeler la Bonne Nouvelle de l’Evangile, la promesse d’un salut – non pas individuel – mais d’un salut – une guérison – destiné à l’ensemble de l’humanité.

Puisque c’est là ce qui nous est offert…  il est bon de nous laisser convertir et transformer par l’Esprit de Dieu, pour qu’il vienne – par son amour – purifier notre désir, nos pensées, nos paroles… tout ce qui chemine et sort de notre cœur… afin que nous soyons des témoins par toute notre vie et des promoteurs du Royaume… afin que nous réalisions et que nous proclamions que le salut des uns ne va jamais sans celui des autres… que le salut est comme le bonheur : qu’il ne s’agit pas d’une quête individuelle, isolée et égoïste… mais qu’il ne peut s’accueillir et se trouver qu’ensemble, avec les autres humains.

Je crois que c’est cela que Jésus vient nous rappeler ce matin :
Au-delà de toute règle, de toute tradition humaine et même au-delà de l’autorité souveraine des saintes Ecritures, chère aux Protestants, il y a la Parole de Dieu qui t’appelle :
Ecoute, le Seigneur notre Dieu est UN. Tu n’auras pas d’autres dieux que Celui qui t’appelle à aimer ton prochain comme toi-même (cf. Dt 6,4 ; 5,7 ; Mt 22,39).[3]

Amen.



[1] En partie inspirée d’une méditation de Jean Marc Babut.
[2] Toute cette partie entre […] reprend (avec quelques modifications) une médiation de Jean Marc Babut (Actualité de Marc, Cerf, p.139-140).
[3] Comme le souligne J-M Babut, « Ce qui est vraiment Parole de Dieu : c’est ce qui sert le prochain » (Actualité de Marc, p.138).