dimanche 4 octobre 2015

Mt 25, 31-46

Mt 25, 31-46
Lectures bibliques : [Es 58, 6-8 ou Lc 13, 1-5] ; Mt 25, 31-46
+ lectures dans la prédication : Qo/Ec 11, 1-2 ; Mt 10, 42 ; Ga 6, 7-9 ; Pr 19, 17.
Thématique : Ce qu'un homme aura semé, c'est aussi ce qu'il récoltera. (Ga 6,7)
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 04/10/15 – Culte de rentrée

Ce récit du jugement dernier est une sorte de « mythe » : c’est un texte qui nous dit une vérité à travers une histoire. C’est une sorte d’image, de parabole apocalyptique… qu’il nous faut décrypter pour ne pas nous tromper sur Dieu, sur nous-mêmes et sur la vie.

On peut, bien sûr, entendre ce texte comme une indication métaphorique de ce qui risque de se passer au jugement final ou, à minima, au moment de notre mort. Mais, en réalité, en nous parlant du futur, des choses dernières, ce passage de l’évangile nous renvoie à notre présent, à notre quotidien, ici et maintenant.

En nous révélant que nous serons jugés sur l’amour – sur l’amour dépourvu de tout calcul, seul critère du jugement – c’est, de fait, dans notre existence présente que Jésus nous presse d’agir selon ses commandements.
Nous ne devons pas nous laisser aller au fil du temps, dans l’inconscience, mais, au contraire, vivre chaque jour dans l’éveil et prendre sans cesse des décisions concernant la vie et les êtres qui nous entourent.

La question est de savoir si nos pensées et nos actes profitent à notre développement humain, à notre croissance spirituelle, et s’ils génèrent de l’amour, de la liberté et du bien-être pour autrui… En un mot, s’ils sont - ou non - conformes au projet de Dieu pour l’être humain et utiles aux autres (?)

Je vous propose d’interpréter ce matin ce passage de l’évangile, grâce à d’autres textes (que vous avez sur vos feuilles) :

Qohéleth - Ecclésiaste 11, 1-2
« Jette ton pain sur la face des eaux, car avec le temps tu le retrouveras ; donnes-en une part à sept et même à huit, car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre. »

Matthieu 10, 42
« Quiconque donnera seulement un verre d'eau froide à l'un de ces petits parce qu'il est mon disciple, je vous le dis en vérité, il ne perdra point sa récompense. »

Galates 6, 7- 9
« Ce qu'un homme aura semé, c'est aussi ce qu'il moissonnera. […] Ne nous lassons pas de faire le bien ; car nous moissonnerons au temps convenable, si nous ne nous relâchons pas. »

Proverbes 19, 17
« Celui qui a pitié du pauvre prête à l'Eternel, Qui lui rendra selon son œuvre. »

L’idée centrale exprimée par ces versets, c’est que tout ce que l’homme pense, dit ou fait, et croit, cela lui revient sous une forme semblable un peu plus tard.

Quand c’est une chose positive : cela ne pose généralement pas de problème. Personne ne se plaint de recevoir des bénédictions dans sa vie.
Mais quand ce retour, ce « boomerang » est négatif, faut-il y voir la décision de Dieu ? Est-ce que Dieu nous punirait du haut du ciel ? Faut-il croire en un Dieu qui nous jugerait et nous infligerait une correction pour notre égocentrisme, notre orgueil ou notre convoitise ?

A mon avis, en écoutant ce que dit Jésus dans les évangiles (cf. par ex. Lc 13, 1-5), la réponse est que ce n’est ni Dieu, ni le Fils de l’homme qui nous punit ou nous récompense, en tant qu’autorité transcendante extérieure, mais que c’est tout simplement nous-mêmes, par nos choix de vie, qui récoltons les effets de nos pensées et de nos actes… et donc, d’une certaine manière, qui nous punissons ou nous récompensons, du fait de notre ouverture ou non à la vie.

Il faut bien entendre que ce texte est une image d’un jugement… mais que ce jugement n’aura pas seulement lieu à la fin des temps ou à notre mort, au moment où la lumière poindra sur notre vie… En fait ce qui se joue dans ce discernement est déjà effectif dans notre monde ici-bas… et ce jugement n’est pas le fruit de la décision d’une instance supérieure et transcendance, d’un dieu juge à la barbe blanche, ni même du Christ, mais il est une loi de l’existence elle-même (comme nous le rappellent, à leurs manières, les versets bibliques que nous venons d’entendre : cf. Qohéleth - Ecclésiaste 11, 1-2 ; Galates 6, 7- 9).

Le Dieu de Jésus Christ n’est pas un comptable pointilleux pesant sur sa balance chacun de nos actes…  il n’est pas un dieu vengeur, susceptible de nous damner pour l’éternité… ni un dieu méchant, pervers ou cruel… qui aurait besoin de nous mettre à l’épreuve ou qui se satisferait du sang de sacrifices pour pouvoir pardonner. Si tel était le cas, ce ne serait qu’un dieu mythologique, hérité du paganisme …  un dieu beaucoup trop humain pour être crédible.

Le Dieu de Jésus Christ est un Dieu d’amour, il est la Source universelle de l’Être, la Vie qui souffle, qui croît et qui rayonne en nous et dans le monde. Il est le Dieu Esprit et Lumière, capable de nous influencer et de nous transformer positivement lorsque nous sommes ouverts et connectés à lui.

Ce que ces textes expriment, c’est l’idée que l’homme est lui-même créateur de sa réalité. Par sa conscience, sa pensée, ses paroles et ses actes, il induit son présent et son avenir… et ceux-ci ne sont pas indépendants du sort des autres êtres… car les hommes et l’ensemble de leur environnement sont interdépendants.

C’est ce que Jésus dit ailleurs dans son sermon sur la montagne : Tout bon arbres produit de bons fruits. tout arbre malade produit de mauvais fruit. (cf. Mt 7, 17)
Si ta façon de regarder la vie est négative, si ton œil est malade, tu seras dans les ténèbres. Si ton œil est sain, ton corps tout entier, ta vie toute entière sera dans la lumière. La lampe du corps c’est l’œil.  (Mt 6, 22-23) Tout dépend de ta façon de regarder la vie :
La regardes-tu avec un regard égocentrique, tourné sur toi-même, plein de convoitise et de concupiscence ? ou la regardes-tu avec un regard d’amour pour les autres, plein de compassion, d’altruisme et de bienveillance ?
La vie se trouve-t-elle dans l’accaparement ou dans le don de soi ?

Mais revenons à la parabole du jugement dernier :

* Où se trouve la surprise dans cette histoire racontée par l’évangéliste Matthieu ?

Elle se trouve dans la révélation du lien indissociable entre le Christ et les humains, les plus petits parmi nos frères. A l’heure du jugement, tous sont étonnés et demandent : « quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir… de te voir malade ou en prison et de venir à toi ? » (v.37-39) La surprise vient du fait que c’est quand nous sommes bons avec nos frères (que nous les nourrissons, vêtissons, accueillons, visitons, consolons) que nous le faisons en réalité au Christ (v.40)… et en dernier instance que nous le faisons en conséquence à nous-mêmes (v.34)… en élevant notre conscience, en élargissant notre cœur et notre destinée.

Ce que cette histoire du jugement dernier exprime ainsi, c’est le lien mystérieux et inaltérable qui existe en réalité entre l’autre et moi… entre vous et moi… entre chacun de nous.
Il y a une fraternité cachée, une solidarité de destin : Ce qui m’arrive n’est pas étranger à ce qui arrive à mon frère : si je l’aime et que j’agis en sa faveur, d’une manière ou d’une autre, j’en récolterai aussi et autrement les fruits.
Si, au contraire, pris par mon égo et la préoccupation de ma petite personne, je l’ignore ou le méprise, j’en récolterai également les effets… car nous sommes tous liés, tous enfants d’un même Père.

Oui… « à chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères – dit le Christ – c’est à moi que vous l’avez fait » (v.40)… et à chaque fois que vous agissez ainsi, vous en tirez des fruits : non seulement le bonheur d’être juste (cf. Mt 5, 7-9)… mais, de fait une plus grande proximité avec le Père… vous vous approchez de lui… vous êtes en communion avec lui … vous êtes bénis !
C’est ainsi que le Fils de l’homme appelle les Justes et les Généreux dans cette parabole : « les Bénis de mon Père » (v.34).

A contrario, ceux qui ne font rien pour autrui, qui ne pense qu’à leur égo… se voient éloignés de la Source divine. Ce qui signifie qu’ils ne sont plus en connexion avec le Souffle de Dieu en eux-mêmes, qu’ils risquent de perdre le sens de leur vie.

Autrement dit – à travers cette histoire inspirée par l’apocalyptique juive[1] – ce passage des évangiles nous fait prendre conscience du lien indéfectible entre le Père et nous, les humains, ses enfants.
L’Esprit de Dieu anime tous les êtres vivants. Si je perds le sens de la communion fraternelle, la compréhension du fait que chaque homme est lié au Père, indirectement, je porte atteinte à ma propre relation au Père, je l’amoindris au lieu de l’amplifier.

* Après la question de la surprise de la parabole, penchons-nous sur ce qui peut faire difficulté : l’image de la séparation entre des brebis et des chèvres/ ou des boucs. Pourquoi avoir choisis ces animaux, plutôt que d’autres ? Qu’est-ce qui les caractérise ?

Nous avons les brebis d’un côté. Les chèvres de l’autre…. Et inévitablement, en tant que lecteurs ou auditeurs, nous nous posons la question : dans quel camp nous retrouverons-nous ?

Je n’y connais pas grand chose au sujet des animaux d’élevage… mais ce qu’on peut dire, sans risque de se tromper, c’est que les brebis et les moutons sont connus pour leur docilité et leur obéissance.
Les brebis sont patientes et ne s’agressent pas, même lorsqu’elles sont entassées, serrées dans un coin de leur enclos.
Elles paissent tranquillement, ne revendiquent jamais le terrain qui n’est pas le leur et laissent le pâturage tondu à ras, mais non endommagé. Ce qui permet à l’herbe de repousser après leur passage.

Les chèvres, quant à elles, sont plus rebelles. Elles grimpent et sautent sur les rochers, se fourvoyant dans des endroits dangereux. Ce sont des spoliatrices et des voleuses. Elles mangent tout et se font concurrence.
Les chèvres sont l’image des êtres qui ne suivent que leur propre désir, sans se préoccuper des conséquences… Elles sèment la destruction autour d’elles.

Or, vous remarquerez que dans cette parabole, ce sont les brebis qui sont placées à droite… qui se trouvent dans la proximité du Père.

En montrant en exemple les brebis, on peut penser que Jésus donne l’image de celles et ceux qui acceptent de se mettre à l’écoute de la voix de leur Berger, de celui veut les guider et les protéger.
A contrario, par leur comportement et leurs actions, les chèvres choisissent de ne pas se placer sous la protection du Berger, mais de se débrouiller seules, en avalant n’importe quoi et en écoutant qu’elles-mêmes.

A travers elles, Jésus se réfère à ceux qui n’ont pas la capacité d’écouter qui ou quoi que ce soit, parce que leur esprit est trop rebelle et égocentrique.

Dans la parabole une séparation est faite entre les deux types d’animaux :
- Les premiers agissent bien et en communion les uns avec les autres et finalement continueront à vivre dans la paix, la protection et l’assouvissement de leurs besoins que connaît le Berger.
- Les seconds, qui ont choisi de vivre dans l’indifférence à l’égard du Berger et des autres, devront supporter toute la force terrifiante de leur conscience rebelle.

Alors, bien sûr, comme il s’agit ici d’un « mythe », l’histoire fait intervenir un arbitre, un personnage central – le Fils de l’homme – pour opérer une sorte de discernement, de jugement et délivrer le verdict, la sentence finale.
Mais, il faut bien comprendre que ce qui arrive aux chèvres dans cette histoire, en réalité, n’est pas une punition de quelqu’un de très haut – encore une fois : Dieu ne punit pas / le Christ non plus… sinon nous ne pourrions pas leur faire confiance et croire en leur amour inconditionnel.

Ce qui arrive aux chèvres est tout simplement – pourrait-on dire – une conséquence naturelle de la loi de l’existence, à savoir : ce qui réside dans notre esprit et notre cœur finit par s’extérioriser dans notre corps, dans notre vie et notre environnement.
Quand nous résistons ou nous nous rebellons, la vie finit par nous opposer une résistance dans l’accomplissement de nos désirs.
Si nous nous enfermons dans le mépris ou l’indifférence à l’égard d’autrui, cette attitude risque bien de nous retomber dessus : des portes se fermeront et cet enfermement risque même de porter atteinte à notre force vitale et de nous rendre malades.
(C’est sans doute la raison pour laquelle Jésus nous appelle à bénir, à ne jamais juger, ni maudire (Mt 5, 44 ; Mt 7, 1s ; Lc 6, 28 ; Rm 12,14)… car nos pensées, nos paroles et nos actes ne sont pas sans impacts ni sur autrui, ni sur nous-mêmes.)

Alors, on peut avoir l’impression que cette loi – le fait qu’on récolte ce qu’on sème (comme le dit Paul : Ga 6,7 ss) – est contraire à la notion de grâce, si chère aux Protestants.
Mais, posons-nous la question : les chèvres ont elles été réceptives à la grâce, à l’amour qui leur était offert ? Elles n’en ont eu que faire ! Elles n’en ont fait qu’à leur tête !
Dans cette petite histoire, elles n’ont aucunement répondu à la grâce en modifiant leur mentalité et leur comportement.

* Dès lors, si tout ce qu’on vient de dire est vrai… si ce récit nous expose en fait une loi de l’existence… une question se pose encore : en quoi tout cela est-il une bonne nouvelle ?

La bonne nouvelle réside – entre autres – dans le fait que nous pouvons décider d’agir comme des brebis. Il suffit de se mettre à l’écoute du Berger, de Dieu, de la Source de notre être, qui nous donne vitalité, amour et compassion pour autrui.

La bonne nouvelle, c’est qu’en nous laissant construire par Dieu, par son souffle et son amour, nous modifions notre présent et notre futur.

Si nous voulons changer notre vie, changeons nos pensées… changeons les paroles qui découlent de nos pensées… changeons les actions qui découlent de nos pensées.

Ce récit du jugement dernier vient nous rappeler que les choses ne sont pas figées... qu’il n’y a pas de fatalité.
Bien sûr, nous pouvons rencontrer des épreuves et des difficultés dans notre vie, mais l’évangile vient nous redire que nous sommes acteurs et créateurs de notre réalité : si nous voulons nous rapprocher de la lumière comme les brebis, les bénis du Père… si nous voulons obtenir de bons fruits et savoir les partager avec d’autres … il faut travailler sur nous-mêmes, sur notre arbre (cf. Mt 7,17) , pour le transformer en bon arbre, pour en purifier la conscience et l’ouvrir à la sève de l’amour.

Tout le travail de notre vie est de nous ouvrir à Dieu, à la Source de l’amour en nous, pour laisser rayonner l’influx de sa force vitale et devenir un canal de la conscience divine, qui offre protection et guérison, comme un Père : qui nourrit, donne à boire, recueille, vêtit, visite, etc.
En nous ouvrant à l’Esprit de Dieu, nous pouvons véritablement devenir ses fils et ses filles, à la suite de Jésus… et devenir des artisans de paix, de bienveillance, de justice, de réconfort, de réconciliation, de guérison.

* Interrogeons-nous, encore un instant – et pour conclure –, sur les récits des évangiles qui nous racontent les multiples guérisons et les actes étonnants que Jésus a accomplis : Comment Jésus a-t-il pu réaliser tout cela pour tant de malades et d’exclus ?
S’il a pu faire ces « miracles » extraordinaires, c’est parce qu’il était totalement connecté et ouvert à la Source de l’être, à la conscience divine protectrice, qu’il appelle « Père »… et qui agit dans notre intériorité.

Et la chose surprenante, c’est que ces facultés ne sont pas réservées à Jésus. Il le dit lui-même. Il annonce que nous pouvons faire de même et même de plus grandes œuvres (cf. Jn 14,12)… mais à une seule condition : être pleinement unis au Père dans la foi, la confiance.

C’est cela, non seulement qui peut modifier notre vie et notre futur, pour qu’ils soient pleinement bénis, mais qui peut aussi nous permettre de développer des dons et des charismes extraordinaires, pour les mettre au service des autres.

Alors… frères et sœurs, chers amis… il ne nous reste plus qu’une seule chose à faire… c’est la résolution à prendre dans cette nouvelle année scolaire : se mettre à méditer quotidiennement dans le silence, pour ouvrir notre cœur, notre âme et tout notre être et sentir la présence de Dieu et son amour en nous… nous envahir, nous élever, nous purifier.

Le chemin de transformation que nous donne Jésus passe par la méditation et la prière, pour aller vers les autres.

Vous remarquerez que dans les évangiles Jésus ne cesse à la fois d’agir pour autrui, de guérir, et de se recueillir, seul, dans la méditation avec son Père sur la montagne.
Nous avons, nous aussi, besoin de ce temps quotidien de cœur à cœur avec Dieu : c’est la meilleure façon de voir notre vie peu à peu croître et se bonifier.

Si nous ouvrons notre cœur à la grâce de Dieu, si nous écoutons sa voix (comme les brebis écoutent leur berger), nous recevrons ses bénédictions dans notre vie et nous deviendrons à notre tour « bénédiction » pour les autres.  

Amen.




[1] Matthieu reprend ici, dans ce passage, des motifs inspirés des Ecritures : « L’idée d'un jugement général à la fin des temps en prélude à une domination divine absolue avait cours dans le judaïsme des deux derniers siècles avant notre ère. On la trouve déjà chez Zacharie 14. On la trouve également chez Daniel qui emploie une expression toute proche, « Fils d'homme »: « Je contemplais, dans les visions de la nuit : Voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d'homme. li s'av­ança jusqu'à l'Ancien et fut conduit en sa présence. À lui furent conférés empire, honneur et royaume, et tous peuples, nations et langues le servirent. Son empire est un empire éternel qui ne passera point, et son royaume ne sera point détruit » (Daniel 7, 13-14). Après avoir décrit la vision de l'Ancien des Jours que l'on peut assimiler à Dieu, le prophète avait en effet narré la venue de ce fameux Fils d'homme dans lequel les chrétiens reconnaîtront Jésus. Il sera le gouverneur choisi par Dieu après le règne infâme de l'Antéchrist décrit un peu auparavant : il recevra un souverain empire sur le monde, par-delà toutes les barrières politiques, culturelles et linguistiques et, surtout, son règne n'aura pas de fin. Comme le Fils d'homme de Daniel, le Fils de l'homme de Matthieu domine l'univers : sa souveraineté s'exprime par un trône de gloire. Il est donc roi du monde. » (cf. Regis Burnet, Paroles de la Bible, éd. Seuil, p.173)

dimanche 27 septembre 2015

Lc 16, 1-13

Lc 16, 1-13 
Lectures bibliques : Lc 16, 1-13 ; Lc 12, 33-34 ; Mt 6, 3-4
Thématique : la parabole du gérant habile
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 27/09/15
(Inspirée d’un commentaire de Daniel Marguerat et Emmanuelle Steffek)

* L’actualité de cette semaine a été marquée (entre autres) par des révélations troublantes concernant le 1er constructeur automobile : Volkswagen. Nous avons appris que la marque allemande – réputée pour son sérieux et sa fiabilité – a en réalité triché aux tests d'homologation des émissions polluantes pour un certain nombre de ses véhicules diesels, en implantant des puces électroniques destinées à tromper ces contrôles. Il semble que cette triche de grande envergure ait été organisée depuis les sommets de la hiérarchie, puisque le patron de la marque a dû démissionner quelques jours après que cette information ait été rendue publique.

Bien sûr, nous n’avons pas à juger les hommes responsables de cette fraude massive. Les tribunaux s’en chargeront. Mais, il est intéressant de se pencher sur la raison de cette triche, qui jette, du coup, une certaine méfiance à l’égard de ce constructeur réputé.

Il apparaît que les véhicules de la marque rejetteraient en fait davantage de Nox que le seuil autorisé, c'est à dire d’oxydes d'azote, un polluant agressif pour les voies respiratoires et qui génère le fameux SMOG au-dessus des villes. Or, les normes pour ce genre de polluant sont beaucoup plus strictes aux Etats-Unis qu’en Europe ou ailleurs.
Pour produire des véhicules moins polluants, il aurait fallu modifier les moteurs diesel et cela aurait nécessité des investissements ou développements conséquents. Autrement dit, la seule explication de cette triche de grande ampleur est vraisemblablement l’appât du gain ou le développement commercial coûte que coûte pour être N°1.
Il était dans doute plus facile et moins onéreux d’inventer une puce électronique pour falsifier les tests antipollution que de financer des laboratoires de recherche et développement pour diminuer les rejets polluants.

Il semble donc que l’Evangile ait une fois de plus raison lorsqu’il affirme qu’on ne peut pas servir 2 maîtres à la fois : Dieu ou l’argent. Ici, c’est l’argent que le fabriquant a choisi sans se soucier des règles destinées à protéger l’intérêt collectif et la santé des particuliers.

* Cette actualité illustre en fait très bien le dilemme dans lequel nous pouvons tous être plongés à notre niveau individuel à chaque fois que l’occasion se présente : lorsqu’il s’agit de déclarer nos impôts, d’embaucher un ouvrier pour quelques travaux à la maison, lorsque la caissière du supermarché se trompe quand elle nous rend la monnaie, etc. … est-ce que nous n’avons pas la tentation, nous aussi, de faire des économies, disons même de tricher pour dépenser moins… même si cela implique aussi un tiers.
Evidement, les conséquences ne sont pas les mêmes lorsqu’il s’agit de quelques euros, dizaine ou centaines d’euros… mais sur le fond ce n’est pas tellement différent.

N’avons-nous pas tendance à nous offusquer et même à nous insurger contre les tricheurs et les profiteurs, tout en faisant parfois de même – à notre petit niveau – lorsque l’occasion se présente à nous ?

Autrement dit, parvenons-nous à être vraiment détaché de l’anti-dieu « Mamon » et de ses attraits…  ou de nos peurs : souci de mettre de côté, peur de manquer, besoin de sécurité, etc.

* Cette question rejoint d’une certaine manière la parabole du gérant habille :

L’histoire, sans doute inspirée d’un fait divers, nous présente un homme – un gérant, un intendant – qui s’est peut-être un peu arrangé avec les biens de son maître, en profitant plus ou moins de sa richesse et de ses largesses.
Quoi qu’il en soit, des bruits remontent jusqu’à son riche patron dont il aurait dilapidé les biens. Une plainte pour gestion déloyale lui étant parvenue, le propriétaire lui signifie son congé.

Face à décision brutale de le renvoyer, le gérant rentre en lui-même et se livre à une analyse réaliste de ses possibilités. Se sentant incapable ni de bécher, ni de mendier, il invente une troisième solution : Il réalise que la solution la plus avantageuse pour lui, avant son départ, consiste à profiter de son ultime pouvoir pour abaisser les dettes des débiteurs de son maître, afin de tirer de cette générosité une grande reconnaissance de leur part.
Evidemment quand on doit 3700 litres d’huile, un rabais de 50% n’est pas de refus ! On comprend que l’intendant se soit fait des amis !

Mais, la parabole suscite notre étonnement quand on apprend que le maître finalement ne réprouve pas le comportement du gérant, mais le félicite pour son habilité.

Si l’homme s’était ménagé une sortie et des amis aux dépens de son maître – (comme on l’interprète souvent, en analysant la parabole) – on aurait du mal à comprendre pourquoi celui-ci en fait l’éloge.
Bien sûr, on peut penser que le gérant est un bon perdant, qu’il s’incline devant l’astuce de son intendant. Mais l’explication est peut-être ailleurs.

Il est possible qu’en réalité ce gérant ne soit pas un escroc, mais un homme habile.
En effet, si on remonte aux coutumes de l’époque et au droit romain, il apparaît que les gérants de métairie gagnaient leur salaire grâce à des commissions : grâce aux commissions qu’ils prélevaient sur les opérations commerciales qu’ils réalisaient.

Autrement dit, si le gérant est félicité, ce n’est pas parce qu’il a volé son patron (ce qui serait contraire au décalogue), mais parce que – contre toute attente – il a changé de comportement et a renoncé à ses marges personnelles sur ses transactions.
De cette façon, il a inversé la fonction de l’argent : au lieu de l’amasser comme un gage de sécurité et un objet de jouissance et de confort immédiat, il a pensé à l’avenir et l’a investi pour ouvrir des relations et se faire des amis.

Au lieu d’amasser pour lui un trésor, il se crée un trésor de reconnaissance auprès des anciens débiteurs (cf . Lc 12,21).

Si cet homme totalement opportuniste est félicité, ce n’est pas pour sa moralité, mais pour sa réaction rapide et inventive face à une menace proche. C’est parce qu’il a détourné la finalité de l’argent : Au lieu de servir uniquement un but égocentrique, il a utilisé l’argent comme un moyen de nouer des relations humaines,… en abandonnant ses commissions, donc en laissant cet argent aux débiteurs de son maître.

D’une certaine manière, l’homme est entré dans la logique de la grâce, de la gratuité, en renonçant à son bon droit (non pas à sa retraite chapeau, mais à ses commissions).
Cela dit, il faut garder à l’esprit que la motivation de son acte, généreux en apparence, est en réalité intéressé : il se ménage des relations futures, sachant qu’il sera dès demain sans emploi.

 Comment doit-on comprendre la phrase qui conclut la parabole ?

« En effet, les fils de ce monde (ceux qui appartiennent à ce monde) sont plus habiles (plus avisés) vis-à-vis de leurs semblables que ceux qui appartiennent à la lumière (les fils de la lumière) » (v.8)

Ce qui est mis en avant dans l’habileté du gérant, c’est son intelligence et sa malignité.  Cela dit, il est présenté, malgré tout, comme un « fils de ce monde », c’est-à-dire comme appartenant à groupe de ceux qui ne connaissent que le monde présent et n’agissent que pour lui. Cet homme habile ne l’est que d’un point de vue matérialiste.

A ceux-là, l’évangéliste Luc oppose « les fils de la lumière », c’est-à-dire ceux qui ont d’autres préoccupations que l’argent, qui ne conçoivent pas le monde et ses attraits comme étant uniquement visibles et matériels, mais qui reçoivent leur lumière de Dieu, la Source de l’Être et de l’Amour.

En d’autres termes, ce verset vient retourner le sens de la parabole : Certes, cet homme opportuniste peut être salué pour son habileté, mais il reste un homme de ce monde, un homme attaché à son égo … un homme qui n’a pas compris grand chose au projet d’amour de Dieu pour l’humanité.

Cette conclusion laisse entendre que les « fils de la lumière » n’ont pas l’habileté du gérant pour les choses de ce monde, mais sans doute ont-ils fondamentalement d’autres préoccupations plus exaltantes et plus nourrissantes en termes de croissance humaine et spirituelle que ceux qui ne pensent qu’à l’argent ou à leur petit égo.

* L’évangéliste Luc a placé après cette parabole plusieurs réflexions éparses sur l’argent qu’il a rassemblé ici. Il est tout à fait possible que cette parabole assez scandaleuse qui met en avant un personnage douteux quant à sa probité, ait pu choquer les premiers chrétiens.
Cela expliquerait pourquoi Luc place ici d’autres paroles de Jésus permettant de faciliter la compréhension de son message.

- « Eh bien ! moi, je vous dis : faites-vous des amis avec l’Argent trompeur pour qu’une fois celui-ci disparu, ces amis vous accueillent dans les demeures éternelles » (v.9)

L’expression « argent trompeur », littéralement le « Mamon d’injustice » désigne l’argent idolâtré tel qu’il fascine les humains, mais dont la possession est toujours liée à un système de répartition injuste.

Premier commentaire : si le gérant a su se servir des biens pour assurer son avenir sur cette terre, que les Chrétiens en usent pareillement mais pour préparer leur avenir éternel.

Or, le moyen que Jésus propose pour acquérir des trésors dans le ciel, c’est de se laisser transformer dans notre intériorité par l’amour, c’est de s’enraciner dans le don : le don de soi et de ses biens. Cela passe par le lâcher-prise (la déproccupation de soi-même) et l’ouverture du cœur, qui peut se concrétiser dans le don de soi, de son temps ou de son argent, en faveur des plus petits et des plus pauvres (cf. Lc 12, 33 ; Mt 25).

- « Celui qui est digne de confiance pour une toute petite affaire est digne de confiance aussi pour une grande ; et celui qui est trompeur pour une toute petite affaire est trompeur aussi pour une grande. Si donc vous n’avez pas été dignes de confiance pour l’Argent trompeur, qui vous confiera le bien véritable ? Et si vous n’avez pas été dignes de confiance pour ce qui vous est étranger, qui vous donnera ce qui est à vous ? » (v.10-12)

Le deuxième commentaire dissipe le malentendu qui verrait dans la parabole une permission de frauder : une bonne gestion dans les affaires matérielles rend digne de se voir confier la gestion des affaires spirituelles.
(D’une certaine manière, l’argent est présenté comme le test de la fidélité des disciples. La fidélité et la confiance commencent déjà par l’argent.)
L’exhortation s’adresse notamment aux responsables des communautés chrétiennes, chargés de la croissance spirituelle des fidèles. 

Ce qui est intéressant ici, c’est que Jésus présente l’argent comme un bien qui nous est « étranger ». Au contraire, l’accès au royaume, (cf. 12,32), l’accès à la présence de Dieu en nous, est présenté(e) comme une réalité qui est à nous, qui nous est non seulement possible et ouverte, mais donnée.

Alors, pourquoi chercher à acquérir ce qui nous est étranger, quand ce qui est à nous est à portée de main ?
Prenons-nous le temps de méditer, de prier, pour nous ouvrir à cette grâce qui nous est offerte… à cette lumière qui est portée de notre cœur ?

En d’autres termes, sommes-nous autant préoccupé par notre progression spirituelle, par l’élargissement de notre cœur, que par nos soucis d’argent, qui restent une réalité extérieure, étrangère au développement de notre intériorité.

- « Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra le premier et aimera le second ; ou bien il s'attachera au premier et méprisera le second. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'argent. » (v.13)

Le troisième commentaire pointe sur le verbe « servir ». Dieu n’est pas l’ennemi de l’argent, mais idolâtrer l’argent est incompatible avec la confiance en Dieu. L’argent n’est qu’un instrument, un moyen, pas un but, ni une finalité, ni un maître.

Jésus insiste ici sur un choix que nous avons à faire : en qui / en quoi doit-on ultimement placer notre confiance ?
On ne peut pas investir sa sécurité à la fois en Dieu et en l’argent.

Si Jésus nous demande de faire ce choix, c’est que pour lui notre confiance en Dieu peut et doit être totale. Dieu le Père est amour et bienveillance. Il sait ce dont nous avons besoin, avant même que nous lui demandions.
Notre seule tâche est de lui faire pleinement confiance, de nous ouvrir à sa Source, à son Esprit d’amour. En nous élevant spirituellement, en nous laissant construire par Dieu et influencer par son Souffle, nous nous nous ouvrirons et recevrons ses bénédictions.

* La question soulevée par ces textes – comme ceux de l’Ancien testament qui laissent parfois entendre la colère des prophètes – est de savoir si nous partageons / ou pas les bénédictions que nous avons reçues de notre Créateur dans la vie.

Dans les livres prophétiques, Esaïe ou Jérémie (Es 10, 1-3 ; Jr 5, 26-28) se fâchent après les riches incapables de restituer aux pauvres la part de bénédiction qu’ils ont reçu. Leur tort est d’accaparer pour eux seuls des bienfaits dont le peuple entier pourrait aussi profiter.

La convoitise est en réalité une tentation qui touche tout le monde, et pas seulement les plus riches. La possession implique une responsabilité à l’égard des autres, notamment des plus démunis.

Lorsque Jésus oppose le service de Dieu le Père et celui de l’Argent /Mamon, il porte à notre conscience le risque de la fascination de l’argent et la dénonce, car elle s’alimente d’une cupidité qui se refuse au partage.
Ce qui est en jeu, c’est notre égo, qui tend à ramener toute chose à soi-même.

Or, Jésus, précisément, nous invite à surmonter cet égo, par l’amour, en nous rappelant que nous sommes tous frères, fils d’un même Père.
Il défend une spiritualité de l’argent, basé sur une confiance placée en Dieu seul… une confiance qui nous appelle à la générosité et au partage.

En conclusion, c’est à un changement de mentalité que Jésus nous appelle… à commencer par nous arrêter de nous préoccuper de ce qui nous est étranger – l’argent / Mamon – pour nous intéresser à ce qui est à nous et qui nous est offert : le royaume… le règne de Dieu en nous… dans notre cœur et notre vie.


Amen.

dimanche 20 septembre 2015

Mt 25, 14-30

Mt 25, 14-30
Lectures bibliques : Ga 6,  1-10 ; Mt 25, 14-30
Thématique : les serviteurs fidèles/confiants  ou la parabole des talents
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Marmande, le 20/09/15
(inspirée d’un commentaire d’Anselm Grün[1])

Nous connaissons bien cette fameuse parabole des talents :

Un homme – qui représente sans doute la figure du Christ – doit partir en voyage… partir de façon définitive. Avant son départ, il décide de rassembler ses serviteurs et de leur donner ses biens. Ce qu’il fait en donnant à chacun selon ses capacités.
Les deux premiers serviteurs utilisent alors les talents confiés et en gagnent autant par leur propre travail. Mais le troisième serviteur réagit différemment. Au lieu de faire fructifier le talent reçu, il cache l’argent dans un trou, sans l’utiliser. Il ne le considère pas comme étant « son talent », mais comme étant toujours la propriété de son maître (v.18 ; v.25).

Contre toute attente, longtemps après, le maître revient – la parabole évoque sans doute le retour du Christ. Le maître ne revient pas pour demander des comptes à ses serviteurs, mais pour prendre des nouvelles. Il entre alors en dialogue avec chacun des serviteurs et considère l’usage qui a été fait des talents donnés.

Bien sûr, le problème se pose quand vient le tour du troisième serviteur. Non seulement celui-là n’avait reçu qu’un seul talent, mais, de surcroit, il n’a pas su ou pas osé en faire usage. Il ne l’a jamais considéré comme étant vraiment à lui. Il parle au maître en lui disant « voici ton talent… tu as ton bien » (v.25) Et la parabole se concentre sur le sort de ce dernier, qui constitue pour l’évangéliste Matthieu un contre exemple de ce qu’il faut faire : ce troisième serviteur est présenté comme l’anti-type du croyant… D’ailleurs, les choses finissent mal pour lui : Non seulement, il perd tout ce qu’il a, mais il finit dehors… Il est mis à la porte.

Si le troisième serviteur est ainsi mal considéré, la question qui se pose est toute simple : qu’a-t-il fait pour en arriver là ?

A bien écouter l’apôtre Paul, dans l’épître aux Galates : « ce que l’homme sème, il le récoltera » (Ga 6,7) Autrement dit, ici, ce qui arrive à ce serviteur n’est pas le résultat d’une hypothétique punition divine, d’un jugement dernier, mais la conséquence de ses propres choix. L’homme doit supporter les conséquences de ses mauvais choix : il n’a pas accepté le seul talent qui lui était confié, alors inévitablement, celui-ci lui sera enlevé… car son attitude montre que dès le début, il a refusé ce don. Il n’a compris ni le projet de son maître, ni qu’il s’agissait d’un don.

A travers l’exemple de ce troisième serviteur, Matthieu veut nous faire percevoir les conséquences de nos refus… car il nous arrive, nous aussi, de refuser les cadeaux que la vie nous a donnés.
Si nous enterrons nos talents, d’une certaine manière, nous les refusons… nous refusons de vivre. Nous risquons alors de nous scléroser et d’être à côté de la plaque, comme ce troisième serviteur.

Le thème de cette parabole, c’est la peur et la confiance.
Pourquoi les deux premiers serviteurs sont-ils loués et récompensés ? Non pas à cause de ce qu’ils ont fait, ni de leur habileté. Ils ne font que présenter au maître d’autres talents : des talents obtenus grâce à l’usage des talents reçus.
S’ils sont félicités par le maître, c’est pour leur confiance :
En utilisant les talents offerts, en les acceptant et en osant les utiliser, ils ont réussi à développer d’autres talents, grâce à leur confiance.
Au contraire, reculant devant le risque, le troisième serviteur a enterré son talent.

La parabole nous donne plusieurs raisons susceptibles d’expliquer l’attitude du dernier serviteur :

- D’abord, tout montre – comme je le disais – qu’il n’a pas compris l’intention de son maître. Il n’a pas reçu ce talent comme un don, comme un cadeau… mais comme une charge, dont il s’est empressé de se débarrasser en l’enfouissant dans la terre.
Cette attitude tient à son image de Dieu : « Maître – dit-il – je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n’as pas semé, tu ramasses où tu n’as pas répandu ; par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien. » (v.24-25)

Ce qui motive son comportement, c’est la peur, la méfiance… c’est-à-dire, le contraire de la confiance. Ce serviteur était paralysé par son image de Dieu : celle d’un Dieu juge capable de punir… d’un maître sévère qui ne laisse passer aucune faute.

La réponse du maître est sans équivoque : avec ce genre de représentation mentale de Dieu, le serviteur ne peut que récolter les fruits de son angoisse… des fruits amers !
C’est ce que Jésus fait comprendre à ses auditeurs :
«  Si tu as une image aussi négative de Dieu, si tu te le représente comme un comptable pointilleux, un Dieu despotique qui récolte où il n’a pas semé, ta vie est dores et déjà un enfer : elle est dores et déjà "pleurs et grincements de dents". Si tu as peur de Dieu, cette peur te paralyse et t’empêche de vivre. Une image morbide de Dieu ne peut que te rendre malade ».

- La deuxième raison qu’a ce serviteur d’enterrer son talent, c’est le souci de sécurité.
En effet, comparé aux autres qui ont reçu davantage (2 et 5 talents), il est possible que le troisième serviteur se soit senti défavorisé. En se comparant, il a non seulement refusé son sort, parce qu’il l’estimait inférieur, mais il a eu peur. Il n’a pas voulu perdre le peu qu’il avait. Ne voulant commettre aucune faute, voulant éviter toute critique, il s’est employé à conserver son bien sans y toucher.

Mais, la parabole montre qu’il aurait mieux fait de ne pas se comparer aux autres, ni de se laisser dominer par la peur.
C’est justement parce qu’il n’a voulu faire aucune faute, qu’il a tout faux.
On ne peut pas enfermer la vie sous cloche ou dans la terre, pour la garder intacte. Elle est faite pour être donnée, risquée, vécue.
Parce qu’il a voulu tout contrôler, ce dernier serviteur a perdu le contrôle de sa vie. Il tenait à lui-même et à son talent, et voilà qu’il finit par tout perdre.

Le maître le qualifie de « mauvais » et « fainéant », selon la traduction généralement admise ; en fait il faut lire non pas « paresseux », mais « craintif, peureux ». C’est par crainte qu'il n'a rien entrepris ; il était trop hésitant et indécis. Le maître lui reproche de n'avoir pas agi autrement en dépit de la mauvaise image qu'il avait de sa sévérité ; il aurait pu tout au moins déposer ­son argent chez un prêteur, et en percevoir les intérêts.
Mais cet homme s'est montré incapable de gérer son avoir, et c'est pourquoi son talent lui sera retiré et ira au premier serviteur (qui lui avait accepté avec foi les dons reçus).

Cette parabole se veut provocante. Elle est en fait une invitation à vivre dans la confiance et non dans la crainte.
Celui qui veille anxieusement à ne faire aucune faute finit par tout faire de travers : il se ménage lui-même une vie dans l’enfer de la peur. Il se détruit lui-même et se prive de la vie, en refusant celle qu’il a.

Au-delà de la leçon qu’on peut tirer de cette parabole, il faut préciser que cette histoire de talents, avec ses conséquences pour le 3ème serviteur, provoque souvent l'irritation des lecteurs.
A la première lecture, on éprouve de la compassion pour ce serviteur… même un sentiment d’injustice : de toute façon – se dit-on – il était déjà désavantagé et n’y pouvait rien. Et finalement on lui prend tout. Ça paraît contestable !

Il me semble que si nous éprouvons de la compassion pour ce serviteur, c’est que nous pouvons nous identifier à lui.
Bien souvent, face aux difficultés, il nous arrive de nous décourager, de perdre confiance ou de nous dévaloriser. La vie peut parfois nous paraître injuste. Et quand c’est le cas, nous avons tendance à nous apitoyer sur nous-mêmes.

Mais, Jésus nous invite à adopter une autre attitude. Avec cette parabole, il vient nous secouer.
En fait, il chasse nos découragements et notre peur, par la peur, en nous en montrant les effets néfastes pour nous mêmes. Il veut que nous reprenions le chemin de la confiance et de l’amour.

Nous pouvons le comprendre à travers une situation concrète :
Dans un ouvrage, un psychologue raconte son expérience avec une femme qu’il suivait et qui ne voyait en elle que des aspects négatifs. Rien n’allait. Elle se dévalorisait constamment. Plus le psychologue essayait d’être constructif et de lui montrer ses côtés positifs, plus elle sombrait dans le défaitisme et le pessimisme vis-à-vis d’elle-même.
Il eu alors une idée lumineuse. Il décida de renchérir tous les propos négatifs de sa patiente. Celle-ci finit pas se révolter : « Mais comment pouvez-vous dire cela de moi ? »

Cette histoire nous montre que des personnes ont parfois une attitude mentale désastreuse à l’égard d’elle-même. Cultivant le négatif dans leur tête, elles finissent par créer et induire ce négatif dans leur vie concrète… comme si leurs pensées avaient peu à peu forgé leur réalité.
Or, en accentuant cette attitude négative, en la renforçant dans le dialogue, paradoxalement, ce psychologue a fini par faire comprendre à cette femme à quel point sa vision était faussée et contreproductive.

Il faut se demander si Jésus ne fait pas la même chose dans cette parabole à travers ce qui arrive à ce troisième serviteur.
Les conséquences de son attitude, de sa peur, sont désastreuses pour lui-même.

En nous montrant les conséquences de la peur, Jésus cherche à susciter la confiance de ses auditeurs. En dépeignant nos faiblesses, il cherche à nous faire réagir et à nous faire découvrir les forces qui sont en nous, les talents que Dieu nous donne pour rebondir dans la vie.

La question n’est pas de savoir si ce qui arrive à ce troisième serviteur est juste ou non… (de toute façon, dans la vraie vie chacun reçoit des talents différents)… mais de se demander si ce serviteur ne récolte pas en grande partie ce qu’il a lui-même semé.
En l’occurrence n’ayant rien osé faire de ses semences (de ses dons, de ses talents, de ses charismes) sa récolte est nulle, égale à zéro. Il subit les résultats de sa peur de vivre.

Pour éviter de reproduire ce genre d’attitude, Jésus prescrit à ses auditeurs la confiance en la vie, la confiance en Dieu !

Celui qui s’apitoie sur lui-même doit ouvrir les yeux, cesser de se crisper sur sa personne et trouver le courage de vivre sa vie, en s’appuyant sur les dons qu’il a reçu de Dieu.

Nous avons tous reçu des talents, chacun à notre manière nous avons quelque chose à recevoir, à cultiver et à offrir dans notre vie… Dieu nous fait confiance pour découvrir et faire croître ce qui est enfoui en nous… afin d’en tirer de nouveaux talents… à partager avec nos frères.

* Pour conclure cette méditation, je voudrais m’arrêter avec vous sur ce que dit le maître aux deux premiers serviteurs.
Nous avons vu que ceux-ci ont accepté ce qui leur était offert et fait confiance à leur maître. Lorsque celui-ci les félicite, il met en avant leur « bonté » et leur « fidélité ».

En grec, le mot « fidélité » a la même racine que le mot « foi », « confiance ».

« La fidélité est un sentiment qui s'éprouve dans l'absence et qui consiste à inventer des voies inédites pour multiplier les dons reçus. Elle n'a rien d'une sorte d'attentisme paralysé ou d'un conservatisme mal placé qui laisse les choses dans l'état ancien.
La fidélité consiste à deviner les intentions du maître et à prouver que l'on entretient une juste relation avec lui par des actions concrètes.
Elle consiste ­à se mettre à la place du maître et à agir comme lui. C'est une attitude pleine d'amour car c'est une attitude qui fait sortir de soi [de son égo] pour chercher à agir comme un autre.
Être fidèle au maître, c'est entrer dans ses voies, tenter de penser comme lui, agir comme il agirait, [c’est-à-dire avec confiance, amour et bienveillance.] »[2]  

Amen.




[1] Anselm Grün, Jésus, le maître du salut, Evangile de Matthieu, Bayard, p.115-119.
[2] Régis Burnet, Paroles de la Bible, Au commencement était le verbe, Seuil, p.166.