dimanche 13 décembre 2015

Lc 3, 1-18

Lecture biblique : Lc 3, 1-18  (Repentance : Ps 51)
Thématique : Désir et besoin de conversion / Jean annonce la venue du Christ
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 13/12/15

* La période de l’avent nous donne de méditer sur ce passage du Nouveau Testament qui présente le baptême pratiqué par Jean, le précurseur du Christ.
Les évangiles le présentent comme un baptême de conversion, en vue du pardon, de la rémission des péchés.

Deux aspects de la prédication de Jean sont remarquables : l’appel à se convertir avant le jugement (v. 7-14) et l’annonce de la venue du Christ, le porteur de l’Esprit saint (v.15-18).

* Plusieurs choses peuvent nous étonner dans ce récit. Je noterai deux remarques :

- D’abord, un étonnement à propos de la popularité et de la renommée de Jean le Baptiste : l’évangile précise que des gens de toute la région – des foules (dit l’évangéliste Luc, v.7) – venaient pour ce baptême de purification.
Face au rayonnement considérable de Jean le baptiste, ces déplacements de population montrent une soif spirituelle de toute une partie de la population juive : Des gens qui ne vont pas ou plus seulement au temple, pour participer aux prières, pour sacrifier un animal et demander pardon à Dieu le jour du « grand pardon »… des gens qui, peut-être, se posent des questions, s’interrogent sur l’efficacité des rites du temple et remettent en cause la religion instituée… au point qu’ils cherchent une autre voie spirituelle.
En tout cas… des personnes, des foules, qui éprouvent le besoin d’une vie nouvelle… qui ressentent le besoin de déposer tout le poids du passé, des échecs, des erreurs, de fautes accumulées… d’abandonner tout cela dans le courant de la rivière, dans le Jourdain… pour repartir à neuf, pour mener enfin une vie nouvelle… et ne plus répéter tout ce péché qui les maintenait enfermé en arrière dans le passé, qui les empêchait d’avancer vers un autre avenir.
Ce que Jean proclame ici c’est un baptême de conversion, qui exprime un désir, une volonté de changement pour toutes ces foules.

Quand les choses, les mentalités, les routines, les mauvaises habitudes ne donnent plus soif de vie, de désir… quand le quotidien devient mortifère… Dieu nous accueille et nous donne la possibilité d’ouvrir notre avenir à la nouveauté. Il me semble que c’est là la première Bonne Nouvelle de notre passage.

Je crois qu’on peut aussi entendre cela pour notre monde d’aujourd’hui. Nous connaissons actuellement une période de troubles, de bouleversements. (On parle de « crises » économique, environnementale, terroriste ou politique)
Nous avons parfois l’impression que nous sommes dans un temps de transition, dans une sorte d’entre-deux, où beaucoup de gens semblent découragés, las, désabusés, perdus… où ils ne voient plus d’étoile briller, pour les guider dans la nuit…  Pour leur vie individuelle et sociétale, pour que leur existence retrouve une direction, un sens… ils ont soif de conversion, de changement.
Cela peut s’exprimer sur bien des plans : soif de changements politiques, soif de relations sociales (face à la solitude grandissante), soif de spiritualité, soif d’authenticité, de liens avec la nature et l’environnement… en un mot : soif de nouveauté… pour que la vie redevienne véritablement vivante.

- Ensuite, le deuxième étonnement de ce passage de l’évangile, c’est le besoin qu’ont tous ces gens d’accomplir ce geste symbolique de lavement du péché, en plongeant dans les eaux du Jourdain, pour se sentir « purifiés ». Cela indique une soif de paix, de guérison, d’harmonie avec soi-même, avec Dieu et avec les autres.

Ce que laisse entendre ici ce récit, c’est que, pour retrouver cette paix, il faut en passer par une étape qu’on appelle la repentance ou l’humilité. C’est-à-dire qu’il faut accepter de reconnaître tout ce qui va mal ou de travers dans sa vie : les erreurs commises, les blessures infligées à autrui (volontairement ou involontairement), le mal subi aussi par la faute d’autrui, la culpabilité, les déchirures relationnelles.… tout ce qui a été mauvais et qu’on regrette… tout ce qu’on ne voudrait pas recommencer, mais voir de différent désormais.

Il faut en passer par cette étape, pour poser les choses et faire le tri, entre ce qu’on veut garder, mettre dans notre grenier ou notre placard – comme les bonnes choses, les bons souvenirs et les photos qu’on garde en mémoire – à l’image du fils de l’homme qui va recueillir le bon grain, le blé, dans son grenier.
Et, différemment, il y a aussi le reste : tout ce qui mériterait d’être éliminé ou brulé, purifié par le feu… tout ce qu’il faudrait oublier ou détruire… à l’image de la balle qui sera brûlée au feu.

C’est un peu ça que Jean propose et annonce dans son baptême : c’est une plongée, une immersion, pour abandonner tout ce qui est mauvais, néfaste et mortifère à notre développement personnel et relationnel… pour désormais partir sur un nouveau chemin.

* On peut donc noter deux choses à propos du baptême proposé par Jean :

- D’une part, l’idée d’un baptême de conversion, pour la rémission des péchés, introduit la possibilité de déposer son fardeau, son péché, dans l’assurance que Dieu nous le remet. C’est donc indirectement l’annonce de « la grâce de Dieu » pour celui qui croit et se confie à Lui. Mais, on sait bien, en réalité, que - le plus souvent - l’obstacle, ce n’est pas Dieu, c’est nous-mêmes : c’est d’accepter, nous-mêmes, de lâcher notre péché et notre culpabilité… c’est d’accepter aussi de demander pardon à autrui, pour se détacher du passé, pour s’en libérer, pour passer à autre chose.

En parlant de « remise », de « rémission » des péchés, l’évangile montre que ce qui est problématique, ce n’est pas d’obtenir le pardon de Dieu. Car si Dieu nous aime comme ses enfants, on n’a pas trop de crainte à avoir…  son pardon nous est offert.
Non ! Ce qui est problématique, c’est d’être assez humble et pauvre en soi-même, pour reconnaître ses erreurs… c’est de lâcher son orgueil et son amour propre, accepter de demander pardon à autrui et soi-même se pardonner. C’est donc d’adopter cette attitude d’humilité et de pauvreté.

- D’autre part, ce baptême de purification pratiqué par Jean introduit aussi le baptisé dans une autre dimension, une nouvelle réalité, au moment où il sort de l’eau, au moment où il se reçoit comme étant « lavé de son péché », c’est celle de conversion. C’est le désir de se retourner, de faire demi-tour, pour ne pas recommencer comme avant, mais vivre désormais autrement.

Et c’est là – je crois – que se situe la Bonne Nouvelle proclamée par Jean : c’est la possibilité – grâce à l’amour de Dieu et à une soif réelle de changement – de s’engager dans une nouvelle direction, de mener une vie nouvelle sous le regard de Dieu…. car Dieu n’est pas là pour compter les points de nos fautes ou nos bonnes œuvres (comme certains le croient encore), mais Dieu est un souffle, une énergie qui nous pousse en avant, pour nous influencer positivement, pour nous dynamiser et nous apprendre le chemin de la confiance, de l’amour, de la fraternité et de la joie.

Autrement dit, nous devons garder en mémoire que le péché n’est pas d’abord une faute morale vis-à-vis de Dieu – Dieu n’est pas le comptable de notre péché, il faut sortir de l’image mythologique d’un Dieu-Juge qui va peser nos actions sur sa balance à la fin des temps… tout cela tient de l’imaginaire – Non ! le péché est avant tout quelque chose qui blesse autrui… une faute relationnelle qui a un impact sur un autre être humain qui est mon frère ou ma sœur et dont je dois – selon l’évangile – être solidaire.
«  Tout ce que vous avez fait / ou pas fait : à ce plus petit, qui est mon frère, c’est à moi que vous l’avez fait / ou pas fait » déclare le fils de l’homme, dans la parabole du jugement dernier (cf. Mt 25)

Le péché n’est donc pas une faute morale vis-à-vis d’un être suprême et transcendant qui s’appellerait Dieu, mais c’est avant tout un raté vis-à-vis d’un frère ou d’une sœur… C’est ce qui me coupe de l’autre, c’est-à-dire de relations harmonieuses et paisibles avec autrui…. Et donc c’est ce qui me coupe de moi-même, de ma propre humanité, de mon vrai Soi, créé à l’image de Dieu : de cette image de Dieu qui est, à la fois, en chaque être humain et, de façon solidaire, commune à tous les êtres humains.

Par exemple, si je blesse quelqu’un verbalement ou psychologiquement, cela atteint à la fois ma relation à autrui, mais cela touche aussi ma personnalité, qui a exprimé de la domination, de l’orgueil, de l’impatience ou de la susceptibilité, au lieu d’exprimer de l’amour et de la compassion.
Cela m’enferme moi-même dans un masque, un rôle, un personnage qui n’est pas l’expression fidèle de ce que « je suis », de ma vraie vocation d’enfant de Dieu, l’expression du vrai Soi.

A la rigueur, je pourrais oser dire que ce n’est pas du pardon de Dieu dont j’ai besoin, car d’une certaine manière, je sais qu’il m’est acquis, puisque - comme le souligne la parabole du fils prodigue (Lc 15) - Dieu est comme un Père bienveillant et bien aimant qui m’apporte grâce, soin et guérison… Il est un souffle qui m’apporte vitalité et renouvellement.
Ce dont j’ai besoin – avant tout – c’est de réconciliation avec autrui et de revenir à moi-même… de vivre dans la paix offerte par le Christ.

* Mais revenons à la suite de notre passage :

Jean s’étonne que certains parmi la foule, des Juifs pieux sans doute – des pharisiens et des saducéens, selon Matthieu (cf. Mt 3, 7) – viennent à lui pour se faire baptiser dans le Jourdain.
Est-ce que ces hommes ne seraient pas sincères dans leur démarche de repentance ? Ou l’agacement de Jean vient-il du fait que toutes ces personnes voient le baptême comme un acte magique, qui les sauverait de la « colère » de Dieu ?
On ne sait pas trop. Mais visiblement Jean s’interroge, car leur mentalité et leur comportement ne semblent pas en adéquation avec leur démarche.

« Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient ? 8Produisez donc des fruits qui témoignent de votre conversion ; et n’allez pas dire en vous-mêmes : “Nous avons pour père Abraham.” Car je vous le dis, des pierres que voici Dieu peut susciter des enfants à Abraham. 9Déjà même, la hache est prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu. » (v. 7-9) [1]

Le style de Jean est musclé. (Je ne suis pas sûr qu’un pasteur pourrait parler comme ça au culte le dimanche matin.) Le ton est violent et menaçant. C’était peut-être une manière de réveiller… de secouer… ses auditeurs (?)
Quoi qu’il en soit… pour Jean, le baptême est peut-être nécessaire, mais il n’est pas suffisant. Il ne suffit pas d’en passer par l’eau du Jourdain pour que les choses changent réellement. Il faut un véritable changement de mentalité, un retournement du cœur et de l’existence.
Il faut désormais devenir comme un bon arbre, pour produire de bon fruit. Exactement comme Jésus le dira plus tard (je cite) :

« « Il n’y a pas de bon arbre qui produise un fruit malade, et pas davantage d’arbre malade qui produise un bon fruit. 44Chaque arbre en effet se reconnaît au fruit qui lui est propre » (Lc 6, 43-44).

Par ailleurs, on peut s’étonner de l’expression « échapper à la colère qui vient ». De quelle colère Jean parle-t-il ?

On pense souvent que Jean s’inscrit ici dans la tradition des prophètes d’Israël (Amos, Osée, Jérémie) prédisant la venue du « jour du Seigneur », où la colère divine s’abattra sur les infidèles et les impies.
C’est possible. C’est ce que croient beaucoup d’exégètes. Mais si tel est le cas, la vision de Dieu que Jean déploie ici est encore celle de l’Ancien Testament : un Dieu de jugement et de châtiment. Elle n’a rien à voir avec le Dieu d’amour et de miséricorde que Jésus Christ présentera dans ses sermons et ses paraboles.

Pour ma part, je ne pense pas que Jean parle ici d’une hypothétique colère divine, lors du jugement dernier, mais plutôt de la colère des événements et des conséquences liées au mauvais comportement des humains… qui, s’ils sèment de mauvaises semences risquent de récolter de mauvais fruits.

Quand des tuiles ou des pépins nous tombent sur la tête, ce n’est pas un châtiment de Dieu qui nous tombe dessus – Dieu ne nous manipule pas à sa guise comme des marionnettes. Il ne nous punit pas – c’est tout simplement les conséquences, les mauvais fruits de nos mauvaises semences, de choix malheureux (les nôtre ou ceux d’autrui). Ce sont les fruits de notre libre arbitre.

Ce que Jean veut dire, c’est qu’il ne suffit pas d’être des héritiers d’Abraham, d’être des bons croyants « officiels », labélisés « circoncis », membres fidèles du « peuple élu »… il faut vivre cette foi, cette confiance, dans le quotidien et le concret de l’existence.
La foi en un Dieu juste et bon doit s’incarner dans notre manière de penser, nos paroles et nos actes… dans nos relations avec autrui. Elle doit imprégner notre conscience, pour nous amener à vivre et à agir de façon nouvelle.

D’ailleurs, la foule ne s’y trompe pas, puisqu’elle demande à Jean « que nous faut-il donc faire ? » (v.10)

La réponse de Jean est double :

- D’une part, elle est d’ordre éthique : faire le bien et ne rien faire de mal ; partager le vêtement et la nourriture avec les plus démunis ; pour les collecteurs d’impôts comme pour les militaires : ne pas faire de zèle, ne rien de prendre de plus, ne pas extorquer, ne pas accuser à tort, se contenter de son salaire. 
C’est en quelque sorte une morale de l’équité et de la solidarité qui est ici proposée.
Jean insiste sur les œuvres bonnes qui doivent découler de la foi. La conversion conduit à la justice.

- D’autre part, Jean fait plus que des recommandations ; il annonce la venue du Messie : celui qui ne pratiquera pas seulement un baptême d’eau, de purification du péché, mais un baptême de feu : qui apportera l’Esprit saint, le souffle de Dieu, susceptible de transformer durablement les hommes et les mentalités.
Il s’agira donc d’accueillir celui qui vient, car il est vraiment celui qui porte et apporte l’Esprit de Dieu.

Et c’est là – en conclusion – la Bonne Nouvelle de ce passage : c’est l’annonce de la venue du Christ, du porteur de l’Esprit : celui qui vient dans le monde pour souffler un vent de nouveauté, pour instiller l’amour et la fraternité… pour autant qu’on se mette à l’écoute de son Evangile.

L’Esprit que Jésus apporte est, selon Jean, un Esprit de discernement :
C’est la venue de cet Esprit qui va permettre de séparer le blé (destiné au grenier) de la balle (destinée à la disparition).
En tant que porteur de l’Esprit, Jésus vient apporter au monde cet Esprit de discernement, de distinction, de clairvoyance.

Nous savons combien notre monde a, aujourd’hui encore, besoin de l’Esprit de Dieu pour sortir de la confusion, pour élever sa conscience, pour être guidée dans la bonne direction, dans la voie d’un salut destiné à tous les humains.

Car, c’est bien là – sur cette question du salut – qu’il faut faire une distinction :
Nous savons bien le salut que notre société prétend apporter par le système capitaliste et consumériste : c’est un salut égocentrique, un salut individualiste, fondé sur plus d’avoir et plus de pouvoir.
Or, le salut que Jésus va apporter est radicalement différent. Ce n’est pas « chacun pour soi et Dieu pour tous ». Mais « Dieu pour chacun et le salut pour tous ».
Ce n’est pas un salut réservé à ceux qui sont capables de le mériter (par leur travail ou leur portefeuille), mais un salut universel, qui ne laisse personne sur le bord de la route… un salut qui passe par la fraternité, le service et l’amour du prochain.

Dans l’évangile selon Marc, le baptême de Jean baptiste est immédiatement suivi de l’expérience spirituelle au désert que Jésus va vivre durant quarante jours et de l’annonce de la venue du Royaume : «  le temps est accompli – dit Jésus – et le règne de Dieu s’est approché : convertissez-vous et croyez à l’Evangile » (cf. Mc 1,15)

La Bonne Nouvelle, c’est qu’avec la venue de Jésus, c’est le règne de Dieu qui s’approche de nous… qui vient pour nous : Le voilà à portée de mains… à portée de cœur !

En ce temps de l’avent, préparons en nous – dans notre intériorité – le chemin du Seigneur, comme Jean nous y invite (v. 4).
Mettons-nous à l’écoute de son Esprit… de cet Esprit que Jésus va incarner… Et laissons-nous convertir et éveiller, pour accueillir ce règne en nous, dans notre vie et notre monde.

Laissons-nous baptiser…  pas seulement d’eau… mais aussi d’Esprit… pour advenir à notre véritable humanité.

Amen.


[1] Le Nouveau Testament est écrit en grec. Mais si on pense à ces versets en hébreu, on se rend compte d’un jeu de mots : « Je vous dis que Dieu peut de ces pierres (avanim) faire surgir des fils (banim) à Abraham ». / Sur ce thème, voir aussi Paul : « Pour être de la descend­ance d'Abraham, tous ne sont pas ses enfants » (Rm 9, 6).

dimanche 6 décembre 2015

Mc 10, 32-45

Mc 10, 32-45 / L’évangile de la non-domination

Lectures bibliques : Lc 6, 27-35 [ou Es 50, 4-11] ; Mc 10, 32-45
Thématique : Pouvoir ou service / l’Evangile de la non-domination, unique voie du salut
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Nérac, le 29/09/15 & Marmande, le 06/12/15.
(2ème partie reprise en grande partie d’une méditation de Jean Marc Babut[1])

* « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur. Et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit l’esclave de tous. » (Mc 10, 43-44)
Ce matin, l’évangile nous montre, à travers les apôtres Jacques et Jean, combien les êtres humains sont à l’envers du message de Jésus.

Depuis le début de sa vie publique, depuis le début de l’Evangile, Jésus proclame son message : la Bonne nouvelle du Royaume. Il invite les hommes à changer de mentalité : à cesser de penser que le bonheur et le salut de l’homme se trouve dans plus d’avoir et de pouvoir… il prêche, au contraire, le lâcher-prise, la confiance et l’humilité… il nous invite à être « comme des enfants » (Mc 10,14), c’est-à-dire simples, disponibles, ouverts, libres et confiants pour accéder au Royaume… à la présence du Père – de Dieu – dans notre intériorité.

Lui-même abandonne tout et se met pleinement au service des autres, en apportant guérison et libération à ceux qu’il rencontre, en luttant contre l’exclusion et pour la justice – quitte à s’opposer au pouvoir religieux de son temps.
Il se bat avec les armes de la foi et de l’amour, pour apporter la Bonne Nouvelle au monde… pour ouvrir la possibilité de regarder autrement la vie et les autres, non comme des rivaux ou des concurrents à dominer, mais comme des frères à accueillir, à aider et à aimer. Il est prêt à donner sa vie pour proclamer cet Evangile et il annonce ici, pour la troisième fois, sa mort prochaine.

Mais, voilà qu’au moment de l’annonce de sa passion, deux de ses disciples paraissent totalement à côté de la plaque : non seulement, ils semblent inconscients et insensibles (voire indifférents) aux souffrances et au martyre à venir que Jésus annonce, mais au lieu d’écouter leur maître et son message, ils pensent à leur ego, à leur « petite personne » et s’interrogent sur leur avenir. Ils ambitionnent la gloire dans le Royaume à venir… des places de choix : les premières places pour eux-mêmes, les disciples de la première heure.

En relisant cette page de l’évangile, on peut être consterné du manque de compréhension des disciples. Ont-ils véritablement perçu la portée du message de Jésus ? Comment se fait-il qu’ils soient à ce point égocentriques et ambitieux, alors que leur maître pressent sa mort prochaine ? On voit – à travers eux – combien l’être humain est instinctivement – ou plutôt, culturellement – à l’envers de l’Evangile : Jésus parle de disponibilité, de don de soi et de service, mais ils restent cantonnés dans leur préoccupation égocentrique et leur désir de pouvoir.

D’ailleurs, les choses n’ont pas vraiment changé aujourd’hui : loin de s’être mis à l’écoute du message de Jésus, les hommes du XXIe siècle et beaucoup des politiques qui les gouvernent ont choisi de rester dans le monde ancien dont le Christ annonce la ruine programmée (cf. Mt 13).
Les évènements récents le montrent : l’entêtement des hommes dans la voie de la possession, du pouvoir, de l’argent… continue à faire des ravages partout sur notre planète : peur, pauvreté, misère, guerre, terrorisme, destruction de l’environnement… ne sont que le reflet de la soif de pouvoir et de domination économique et politique d’une minorité sur le plus grand nombre.

Après avoir semé le désordre au Moyen-Orient, les pays occidentaux récoltent les fruits amères des mauvaises herbes qu’ils ont dispersé ici ou là, en passant des accords économiques et politiques avec des pays et des partenaires douteux, comme l’Arabie Saoudite (sponsor officiel du salafisme sunnite)… des pays qui ne respectent ni les droits de l’homme, ni le pluralisme, ni les valeurs démocratiques. Mais quand il s’agit de défendre des intérêts commerciaux ou nationaux, on est parfois prêts à tous les compromis, pour vendre des armes et des « rafales », ou pour obtenir du pétrole, en vue de maintenir notre croissance économique.

Après avoir semé la zizanie et favorisé indirectement (et sans doute inconsciemment) la montée des extrémistes, il ne faut pas s’étonner que le désordre nous atteigne un jour… et que des fanatiques viennent se venger et terroriser nos populations, en remettant en question nos choix de société et nos valeurs.
Les crises économiques, environnementales et géopolitiques (pour ne pas dire « terroristes ») qui nous secouent actuellement ne sont que des conséquences de cette mentalité de domination que Jésus récuse.

Cette mentalité, c’est encore ici celle de Jacques et Jean… et même des dix autres apôtres qui s’insurgent et s’indignent contre eux, mais qui cachent, en réalité, exactement le même désir d’accéder aux premières places.

Et le pire, c’est qu’on croit – une nouvelle fois, aujourd’hui encore – que la voie de la violence et des armes – (On parle de « guerre », au nom de la liberté et des valeurs de la République, contre l’obscurantisme des fondamentalistes) – pourra mettre un terme et faire taire la violence qui nous assaille… violence qui n’est que le miroir de la violence que nous-mêmes – occidentaux – avons infligée à autrui en Afghanistan, dans le Golfe, en Irak ou en Syrie… ou celle que nous laissons croître dans les quartiers difficiles et les cités abandonnées de tous.

Mais si nous voulons réellement changer les choses… et avoir un autre avenir… il est temps de nous mettre à l’écoute de l’Evangile. Car, assurément, la voie de la domination et de la violence est une voie mortifère… une impasse. Nous devons en être conscients !
C’est malheureusement celle qu’a choisie notre gouvernement, en décidant de s’aligner sur la politique des Etats-Unis... (confondant la nécessité légitime d’assurer la sécurité et de protéger notre territoire, avec un interventionnisme et une ingérence – en réalité, illégitimes – dans des pays tiers, sur lesquels nous déversons nos bombes en toute impunité… et même avec la « bonne conscience » des puissants… de ceux qui prétendent faire régner l’ordre et la justice.)

Notre passage de ce jour est donc éminemment d’actualité. Et il est bon de le réentendre et de nous y arrêter quelques instants :

* Tout d’abord, Jésus se dirige vers Jérusalem, pour un affrontement final avec les adversaires de son message de salut. Il annonce sa passion : « Le Fils de l'Homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens » (v.33)

« Le Fils de l'Homme va se heurter aux maîtres jérusalémites de la religion. Le Fils de l’Homme […] c’est tout citoyen [du Royaume], du monde nouveau de Dieu. C’est donc en premier lieu Jésus lui-même.
Les grands prêtres, ce sont les membres des grandes familles sacerdotales […] Ce sont donc les responsables de tout ce qui est du domaine du rite dans la religion juive.
Les scribes, quant à eux, sont les spécialistes de l’interprétation des livres saints. Ce sont les maîtres de la doctrine.

L'affrontement qui se prépare va donc mettre face à face deux modèles différents de la relation avec Dieu - deux modèles inconciliables :

- Du côté des maîtres de la religion, on fait valoir sans nuance les droits de Dieu : le droit au culte, le droit de réglementer la vie des fidèles par des prescriptions comme celle du sabbat ou, comme les règles de pureté. [On pense que la relation à Dieu doit passer par des sacrifices, pour obtenir le pardon ou les bonnes grâces de Dieu.]
- Du côté de Jésus, l’ambassadeur du monde nouveau, on se réfère, au contraire, à un Dieu qui cherche d’abord à sauver le monde et s’efforce d’éveiller [notre conscience et] notre sens de la responsabilité, un Dieu qui appelle, qui encourage, qui insiste parfois, mais qui refuse absolument d’exercer la moindre contrainte. Il veut que son seul pouvoir soit celui de sa parole et de son amour.
D’un côté la loi, de l’autre la confiance ».

Jésus va délibérément à la rencontre de cet affrontement inévitablement mortel pour lui. Pour quelle raison ?

En réalité, sauf à se dérober de sa mission, il ne peut plus reculer.
Jésus est porteur de l’Evangile, c’est-à-dire de l’unique message de salut collectif (ou « universel ») pour notre monde.
Pour prouver la vérité de l’Evangile de la non-violence et de la non-domination, il doit la maintenir sans faiblir jusqu’au bout, jusqu’à la mort s’il le faut, sans utiliser aucun des moyens de contrainte dont disposent ses adversaires.

En marchant ainsi vers Jérusalem, Jésus incarne la figure du « Juste » humble et souffrant dont parle le livre d’Esaïe. Dans ce livre prophétique (cf. Es 53 / voir aussi Es 50, 4-11)[2] le « serviteur du Seigneur » est celui qui reste fidèle à Dieu envers et contre tout, éventuellement jusqu'à la persécution, et s’il le faut jusqu’à la mort.
Tel ce serviteur, Jésus monte à Jérusalem prêt à y laisser la vie, enraciné dans la confiance et l’assurance que Dieu n’a jamais laissé tomber et ne laissera jamais tomber celui qui est fidèle et juste. C’est pourquoi il achève ainsi son avertissement aux disciples : « ils le flagelleront, ils le tueront et, trois jours après, il se relèvera » (v.34).

On ne sait pas trop comment les disciples ont réagi à cette annonce. Mais ce que nous laisse entendre l’Evangile, c’est un malentendu… c’est une requête incongrue de Jacques et Jean… qui attendaient sans doute – malgré tout – une sorte de victoire politique de leur maître[3] :
« Quand Jésus, le Messie, prendra le pouvoir après sa victoire finale, ils aimeraient bien être admis à siéger à ses côtés ». Ils ne veulent pas seulement les places d’honneur, mais carrément « avoir accès aux postes d’autorité ». Ils veulent devenir « les lieutenants du Messie vainqueur ».

Leur appétit de pouvoir montre à quel point ils sont loin des préoccupations de Jésus et de son message de salut.
« Certes, dans notre monde, détenir au moins une parcelle de pouvoir est considéré comme quelque chose d’essentiel, comme un atout indispensable au succès - pour ne pas dire au salut. Mais le pouvoir est quelque chose de complètement étranger au monde nouveau de Dieu ». C’est la raison pour laquelle Jésus leur répond « Vous ne savez pas ce que vous demandez » (v.38).

L’essentiel, pour Jésus, n’est pas de disposer d’un quelconque pouvoir, mais de savoir si ses disciples sont prêts « à assumer l’épreuve éventuellement mortelle de l’hostilité des adversaires de l’Evangile.

Jésus use de deux images pour le leur demander. Il y a d’abord l’image de la coupe à boire, coupe qui symbolise précisément l’épreuve mortelle à affronter[4]. La seconde image est celle d’un baptême [qui représente une plongée dans les eaux inconnues,] une immersion complète dans un torrent qui déborde[5]. Dans ce cas-là aussi on voit bien que l’épreuve peut être mortelle.

Courageusement - ou plus probablement inconsciemment - les deux disciples se disent prêts ­affronter l’épreuve redoutable qui attend les témoins de l’Evangile. Et Jésus leur fait crédit. […]
Jacques et Jean « boiront donc la même coupe que Jésus », mais le martyre auquel ils se disent prêts ne leur garantit absolument pas en récompense un quelconque honneur ou quelque poste de pouvoir lors de l’avènement triomphal du Messie.
En leur disant : « il ne m'appartient pas de l’accorder, ce sera pour ceux à qui cela sera préparé », Jésus les avertit qu’il n’est pas là pour ça […] Lui-même n’a pas reçu mission d’en décider et ne la revendique pas ».

La réaction des autres disciples furieux et indignés, et sans doute un peu jaloux – mais qui fondamentalement ne pensent pas autrement – ne se fait pas attendre[6]. Mais Jésus y apporte une réponse claire :

« Veut-on savoir ce qu’est ce pouvoir tant convoité ? Il suffit de considérer le monde des humains. Vous le savez, dit Jésus, ceux que l’on regarde comme les chefs des nations font peser sur [les peuples] leur domination. Et les grands exercent sur [eux] leur autorité (v. 42). […] [Pour Jésus] le pouvoir que [ces prétendus chefs] exercent, c’est un pouvoir qui va de haut en bas, un pouvoir qui pèse sur les assujettis, un pouvoir qui impose […] qui décide pour les autres, un pouvoir qui les considère comme des mineurs incapables […] qui prétend penser et décider pour tous, un pouvoir qui tue la responsabilité.

Jésus a l’air de laisser au domaine politique la responsabilité de tels choix. Mais il y a un domaine où il ne peut pas être question de laisser s’installer ce genre de situation : c’est la communauté des disciples : Il n’en est pas ainsi parmi vous.
C’est d’abord un constat : parmi les disciples, Jésus n’est pas celui qui exerce un pouvoir. Mais c’est aussi une règle pour la vie de la communauté qui se réclame de Jésus : il n’en est pas ainsi parmi vous ! […]

[Autrement dit] dans la communauté des disciples de Jésus [l’échelle des valeurs du monde se trouve renversée], il n’y a pas de place pour des structures de pouvoir. Il n’y a de place que pour des structures de service.
La vraie grandeur, selon Jésus, c’est de servir. Le vrai pouvoir, c’est de servir.  Hélas, […] on en est loin dans notre monde.

Sans revenir au domaine politique, qu’on a déjà suffisamment égratigné aujourd’hui, on voit bien, par exemple, que les [grandes] entreprises s’assignent comme objectif prioritaire non pas du tout de servir ceux qui ont besoin d’elles, ou ceux qui travaillent pour elles, mais de gagner toujours davantage, même si c’est aux dépens du personnel ou des clients.
[Même lorsqu’on parle de qualité de service, on sait pertinemment que cette qualité est un moyen au service de la quantité, c’est-à-dire du but : de la rentabilité, du profit].
C’est une des grandes des grandes raisons pour lesquelles tant de choses vont mal dans notre monde : on a choisi le pouvoir [et l’argent] plutôt que le service [et le don de soi]. »

Tout cela est peut-être lié à notre image de Dieu : N’avons-nous pas imaginé Dieu comme un prince ou un roi qui règne avec puissance et gloire sur son trône du haut du ciel ? N’avons-nous pas fait de Dieu, une sorte de Mammon à imiter ?
Or, le Dieu de Jésus-Christ n’a rien à voir avec cette image fabriquée de dieu, qui n’est que la projection de notre désir de toute-puissance.

Bien différemment, Jésus nous parle d’un Dieu qui agit comme un Père bien-aimant et bienveillant… un Dieu gratuit et accessible, qui est relation et pardon… un Dieu de vie et d’amour qui agit imperceptiblement par son Esprit… pour souffler un vent de lumière, de guérison et de liberté dans l’intériorité des êtres vivants.

Ainsi donc, quand Jésus met en avant l’être et le don de soi, on voit bien comment l’Evangile est un vrai message de salut :
Contre la course au pouvoir et à l’avoir… qui est la voie d’un salut individuel et égocentrique, uniquement accessible à ceux qui sont en capacité de se battre et de mériter leur place et leur gains… mais qui laisse tous les autres sur le carreau… et qui s’avère mortifère pour les relations humaines et la planète… Jésus propose la voie d’un salut collectif, ouvert à tous… un salut qui passe par le service du prochain.

Lui-même vit selon ce mot d’ordre : Le Fils de l'Homme, dit-il, est venu non pour se faire servir ; mais pour servir (v.45).
Non pas se servir, ni se faire servir, mais servir : voilà, sans doute, en quoi consiste le « changement de mentalité » auquel Jésus appelle ses auditeurs (cf. Mc 1,15). Voilà un des secrets du monde nouveau de Dieu.

Et Jésus ajoute : Le Fils de l’homme est venu […] pour donner sa vie en rançon pour plusieurs / pour la multitude (v.45), c’est-à-dire pour tous les humains.

La notion de « rançon » signifie le paiement d’un certain prix pour la délivrance des prisonniers, pour la libération d’esclaves.
Ce prix que Jésus va payer, c’est sa propre vie qu’il accepte et assume de donner, pour libérer les humains de leur aveuglement.

Or, ce message a souvent été mal interprété. Certains ont lu cette « rançon » comme le prix versé à Dieu pour que l’humanité soit délivrée de la malédiction que Dieu aurait fait peser sur elle. Comme si la mort de Jésus avait été un sacrifice exigé par Dieu pour que les humains puissent être pardonnés.
Disons-le tout de suite : Cette façon de voir ne s’intègre pas du tout à l’image du Dieu de grâce, compatissant et plein d’amour, que Jésus présente lui-même dans ses sermons.
Par ailleurs, elle donne une image de Dieu tout à fait dérangeante : Quel est donc ce « dieu » qui aurait besoin d’un sacrifice, d’une contrepartie ou d’un marchandage pour accorder son pardon ?… Dieu serait-il un « être » pervers, manipulateur et morbide qui se satisferait du sang de son fils ? On voit bien les limites de ce type d’interprétation qu’on retrouve pourtant dans un certain nombre d’Eglises, aujourd’hui encore.

D’autres ont compris cette « rançon » comme le prix versé au diable pour libérer les hommes… le diable qui par la suite serait dupé par Dieu, qui ressuscite son fils.
Cette interprétation ne tient pas non plus. Elle fait du diable un être personnifié, aussi important que Dieu, et du monde une réalité soumise à un dualisme manichéen et caricatural.

Non… en réalité… si Jésus paie un prix – par le don de sa vie – c’est à nous, les humains, qu’il le paie !
« Face à l’opposition implacable que rencontre son message de salut pour l’humanité, il lui restait un double choix possible :

Il aurait pu tout simplement renoncer […] [ne pas monter à Jérusalem et fuir comme l’ont fait ses disciples]. Mais alors, […] c’en aurait été fini pour toujours du moindre espoir de salut pour nous autres humains.
C’était nous condamner à continuer de tourner en rond, en espérant nous sauver chacun de son côté, par toujours plus d’avoir et plus de pouvoir.

L’autre choix pour Jésus, c’était de maintenir coûte que coûte que l’Évangile est seul efficace pour le salut de l’humanité tout entière. C’était continuer coûte que coûte à y croire, pour que d’autres, à l’avenir, puissent y croire à leur tour ; pour que l’Évangile ne soit pas étouffé, mais qu’il puisse continuer d’être offert à notre monde pour son salut.

Seulement, maintenir ainsi la vérité de l’Évangile exigeait de Jésus qu’il ne se dérobe pas, mais que, tel le Juste […] [du livre d’Esaïe], il fasse front contre l’opposition, et qu’il accepte éventuellement d’être physiquement vaincu par ceux qui détenaient l’avoir et le pouvoir. C’est cela que Jésus a choisi. Il s’est sacrifié, mais c’est à nous qu’il l’a fait ! »

Ainsi, Jésus est resté jusqu’au bout fidèle à sa Parole. « Il nous a montré par sa vie et par sa mort qu’il était venu non pour se faire servir, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour tous les humains (v.45). La vérité de son message de salut lui a paru plus importante que sa propre vie. On sait alors jusqu’où il a poussé l’amour ». Jésus nous a aimés jusqu’au bout.
C’est une réalité qui doit sans cesse éveiller notre conscience, car en même temps qu’elle révèle l’amour du Christ pour nous et le projet de Dieu pour l’humanité, elle met à nu les conséquences mortifères de ce monde ancien (menée par la logique de la domination), qui, depuis 2000 ans, continue à faire tant de ravages !

Il nous revient donc, à nous les disciples du Christ, d’entrer dans cette nouvelle mentalité et ce Royaume auquel Jésus nous appelle.

Inlassablement, Jésus nous invite à le suivre, à nous enraciner dans le don de soi et la gratuité… dans l’assurance qu’il n’y a pas d’autre voie de salut pour notre humanité que celle du service.

Amen.




[1] Jean Marc Babut, Actualité de Marc, Cerf, p.219-224.
[2] Cf. Les « chants du serviteur » : Es 42,1-9 ; 49, 1-7 ; 50,4-11 ; 52,13-53,12.
[3] Peut-être une restauration nationale du type d’un messianisme temporel.
[4] Le calice est celui des souffrances, une image des textes prophétiques et en particulier chez Jérémie (Jr 25, 15 ; 49, 12 ; 51, 7 ; Lm 4,21), qui, à l'origine, indiquait la coupe de la colère divine (celle que Jérusalem a dû avaler avec l'exil), mais qui dans le judaïsme ultérieur indiquera le martyre, perdant ainsi toute connotation de punition.
[5] Le baptême est compris métaphoriquement comme une immersion dans la mort du Christ ou une participation du disciple à la mort – et la résurrection – du Messie (Mc 10, 38- 39 ; voir Rm 6, 3 s.).
[6] La pieuse indignation des autres disciples cache mal le fait qu’eux aussi ont des visées de gloire et de succès. Les dix autres ne sont pas différents : ils protestent, mais c’est parce qu’ils s’indignent d’une prétention qui les amoindrit. Ce n’est pas juste – pensent-ils – que ces deux là soient au-dessus de nous ! Ils réagissent dans la même perspective qui place le pouvoir au-dessus de tout.

dimanche 22 novembre 2015

Un regard chrétien sur notre monde… suite aux attentas

Lectures bibliques : Lc 6, 36-42 + Rm 12, 12-21  (les lectures sont à la fin de cette page)
Thématique : Suite aux attentas… un regard chrétien sur notre monde
Prédication de Pascal LEFEBVRE / Tonneins, le 22/11/15.

Accueil / Annonce de la Grâce / Cantique

Prédication (introduction)

Le culte d’aujourd’hui est un peu exceptionnel.
Nous vivons depuis le 13 janvier dans un contexte particulier.
Nous avons besoin de prier et d’échanger sur cette actualité.

Quel regard chrétien peut-on avoir sur ces évènements ?
Comment – au regard de l’Evangile – analyser et réagir à ces attentats terroristes ?

* Nous pouvons en premier lieu exprimer solidarité et compassion

L’apôtre Paul, dans sa lettre aux Romains, invite les Chrétiens à vivre dans le soutien fraternel et la compassion.

« Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent ; pleurez avec ceux qui pleurent. » dit-il (Rm 12,15)

C’est cet amour mutuel, cette solidarité, cette capacité d’empathie et de compassion que nous pouvons manifester les uns pour les autres, plus particulièrement à l’égard des familles qui ont été directement touchées par les évènements terribles qui ont secoué Paris la semaine passée et Bamako vendredi.

L’ensemble de la communauté nationale – et internationale – s’est sentie concernée par la violence de ces attentas.

Face à la barbarie, les responsables des Eglises et les politiques ont rappelé l’importance de se tenir unis dans l’épreuve, alors que ce sont les valeurs humanistes de la République et de la démocratie qui ont été visées.

Comme le rappelait Laurent Schlumberger (président du CN de l’EPUdF) dans son message : « Les victimes, touchées au hasard des fusillades et des explosions, étaient présentes dans des lieux qui, eux, avaient été à l’évidence soigneusement ciblés : stade de foot, salle de spectacle, terrasses de cafés et de restaurants. Ce sont des lieux de détente ou de culture, où il fait bon se retrouver, en toute liberté, entre amis et au milieu de tous. Ce sont ces lieux de rencontre et de convivialité qui étaient visés. C’est cela aussi qu'il faut maintenir et protéger. »

L’objectif des tueurs était à l’évidence de marquer l’opinion publique, de nous faire trembler, de susciter la peur… mais aussi de nous toucher dans notre mode de vie, ouvert à la liberté et à la culture… et ensuite de nous encourager à la violence communautaire. Rien ne réjouirait plus les terroristes que nous exercions maintenant une violence vengeresse à l’égard des communautés musulmanes, que nous montrions du doigt l’étranger, que nous soyons divisés.

Il ne faut donc pas tomber dans ce piège et garder notre unité nationale… beaucoup l’ont souligné, à juste titre.

Dans un communiqué, le président du Conseil national de notre Eglise invite les Protestants à se tourner vers Dieu et vers les autres, à cultiver, par des paroles et des gestes, la fraternité et la solidarité au cœur de la société française… Je cite une partie de son communiqué :

« Dans l’effroi et l’accablement, que faire ?
Nous pouvons prier. Porter devant Dieu les victimes, et toutes celles et ceux qui en prennent soin. Porter les hommes et les femmes des services publics qui sont mobilisés, et les responsables de notre pays. Mais aussi prier pour que la violence recule chez ceux qui sont aveuglés par des fantasmes de pureté radicale.
Nous pouvons offrir notre écoute et notre parole. Dans nos relations, notre temps, nos réunions, nos lieux de culte, faire place à la parole et au silence échangés. Accueillir et partager les mots, les soupirs, les sanglots, les pourquoi, les colères.
Nous pouvons aussi cultiver la solidarité et la fraternité, si fragiles, si précieuses, qui nous sont confiées.
Nous remettons le temps présent et toute chose au Dieu vivant qui, en Jésus-Christ, nous rejoint et nous accompagne dans nos détresses et dans nos espoirs ».

Nous tourner vers Dieu, vivre les valeurs de l’Evangile, c’est le premier pas que nous pouvons faire pour tenter de nous relever de la violence de ces attentats. En même temps, nous avons aussi besoin d’échanger, de parler, d’essayer de comprendre.

Plaçons-nous ce matin en toute confiance devant le Seigneur et confions lui ce que nous avons dans le cœur.

Prière de repentance / Cantique

Annonce du pardon / Cantique  

Volonté de Dieu (Rm 12, 12-21) / Cantique

Lecture biblique (Lc 6, 36-42) / Cantique

Prédication (suite)

Quel regard chrétien peut-on avoir sur les attentats ? / Comment analyser et réagir à ces évènements ? C’est le thème de notre méditation.

* Nous pouvons, bien entendu, prier pour les familles des victimes (nous l’avons dit), mais nous avons aussi besoin de réfléchir, de comprendre… et de nous interroger sur nous-mêmes.

Cette semaine, devant l’horreur et l’absurde de ce massacre en Ile-de-France, devant ces vies détruites et ces familles décimées… pour rien… des articles de presse et des messages des uns ou des autres ont essayer de mettre des mots sur ce qui nous a sidéré.

Comment comprendre ce qui a pu pousser ces êtres humains à commettre des gestes aussi lâches et inhumains : tuer des dizaines et des dizaines de personnes de façon aveugle, au hasard ?

Bien sûr  – du point de vue de la raison, de l’émotion ou de l’intelligence – rien ne peut justifier ce déchainement de violence gratuit et meurtrier. La barbarie est d’une forme de folie meurtrière. Que des hommes décident de se sacrifier pour imposer à autrui la souffrance et la mort, cela dépasse notre entendement.
Pourtant, nous ne pouvons pas en rester là. Nous avons besoin de comprendre, d’essayer de chercher des motifs à ce qui semble insensé et absurde. Nous éprouvons le besoin d’analyser les causes de ce mal.

Deux réponses peuvent se dégager, pour tenter de comprendre les motivations des terroristes :

- Le premier motif qu’on peut discerner - du point de vue des terroristes - est idéologique.

Ces attentas répondent à un double but :
. « Servir » Dieu… enfin le dieu qu’ils imaginent… un dieu violent et sanguinaire qui élimine les infidèles et écrase les opposants… un dieu qui n’est que la projection du désir de toute-puissance de quelques hommes… un « dieu » assoiffé de pouvoir et de sang… comme le sont aussi ses fidèles.
Bien sûr, un tel « dieu » n’a rien à voir ni avec le Dieu de Jésus Christ, ni avec le Dieu appelé « le miséricordieux » dans le Coran.

. Deuxième objectif : atteindre le mode de vie et les valeurs universalistes que les démocraties occidentales défendent, notamment la liberté, l’égalité, et la fraternité.
Comme nous l’avons souligné, les cibles choisies par les terroristes (des lieux de détentes et de culture) sont tout à fait symboliques et destinées à frapper l’opinion publique.

- A coté de ces « motifs » idéologiques - l’occident représentant les valeurs du chaos : débauche des mœurs, impureté, désobéissance face à Dieu et à la loi coranique… en un mot : le mal incarné… - on peut discerner un autre motif à l’action des terroristes : la vengeance. C’est la raison qui aurait été invoquée par les terroristes eux-mêmes.

Qu’il soit réel ou fictif, ce motif nous oblige à nous interroger.
Il signifie que – de notre point de vue – si nous considérons la France et ses habitants comme des victimes de la violence causée par autrui, les terroristes – quant à eux – ont une vision contraire et considèrent qu’ils ne font que répondre à la violence causée par l’occident sur « leur territoire ». Pour eux, leurs actes constituent une réponse à l’implication de la France dans la guerre en Syrie.

Evidemment, nous pouvons avoir du mal à entendre cet argument, car rien ne peut justifier la barbarie. Malgré tout, cette explication de texte, pour simpliste qu’elle puisse paraître, doit nous questionner : Quels liens est-on en droit de faire entre ces attentats à Paris et ce qui s’est passé ces dernières années en Irak et en Syrie ?

Ces attentats – aussi absurdes et inhumains soient-ils – ne viennent pas de nulle part, n’ont pas été perpétrés sans raison. Ne découlent-ils pas d’un processus de violence et de haine, dont nos gouvernements occidentaux, sont en partie responsables, pour l’avoir alimenté ? Il faut oser se poser la question en vérité.

Depuis la guerre en Afghanistan, en passant par les guerres du Golf, celles en Irak, en Lybie ou en Syrie, les occidentaux – et particulièrement les Américains – ont, par leur attitude impériale et leurs choix stratégiques, favorisé l’émergence de groupes radicaux, partenaires directs ou indirects de certains pays musulmans.

Pour des raisons d’intérêts, notamment géopolitiques, financiers et économiques – et pas du tout pour des raisons démocratiques ou humanistes, comme on aimerait le croire – des accords ont été passés avec des pays et des partenaires appartenant à la mouvance salafiste, comme l’Arabie Saoudite.

Par leurs choix stratégiques et leurs engagements, les Américains et les pays européens alliés (notamment le Royaume Unie et la France) ont fait le choix de soutenir tels ou tels politiques, avec des moyens militaires considérables. Evidemment, quand on peut vendre des armes, pour nourrir notre économie et notre besoin de croissance, et en même temps récupérer du pétrole, pourquoi se contenter de défendre les droits de l’homme.

Bref, on peut voir avec le temps – depuis les années 80 – combien cette région du globe a été déstabilisée par l’interventionnisme des occidentaux, notamment des Américains. 

[Sans donner raison à l’explication de texte des terroristes – car bien entendu, rien ne peut justifier la barbarie - ni à la position du président syrien Bachar al-Assad qui considère que la politique française en Syrie a contribué à "l'expansion du terrorisme" – on peut quand même s’interroger sur cette politique française.]
La France a fait le choix de participer aux raids de la coalition internationale menée par les Etats-Unis contre l'Etat Islamique en Syrie et en Irak. Connaît-on les motivations réelles qui ont gouverné ce choix ? Ce choix a-t-il été efficace et bon, pour la France ou pour la Syrie ?

Plus fondamentalement, peut-on lutter contre l’idéologie de la haine et de la violence avec les armes de la violence ? Ne risque-t-on pas d’alimenter toujours plus l’engrenage et l’escalade de la violence ?

Avec un peu de recul, on voit bien le chaos et la misère dans tous ces pays du Moyen-Orient depuis que les occidentaux y interviennent. On voit bien que les réfugiés affluent en nombre de ces pays pour sauver leur peau.
Nous devons faire preuve d’humilité et de lucidité, et oser remettre en question les choix politiques de nos dirigeants et de nos sociétés.

Nous avons fait des mauvais choix guidés par des intérêts économiques, par l’argent et nos objectifs de croissance. Nous avons joué avec le feu et bradé nos valeurs républicaines – nos valeurs judéo-chrétiennes – pour des intérêts financiers, par convoitise.

Nous avons passé des accords politiques et économiques avec des pays qui appliquent la charia (la loi islamique : Arabie saoudite, Soudan, Nigéria, Iran, Afghanistan), dont les valeurs ne correspondent pas à celle des nos républiques démocratiques, ni aux conventions internationales en matière de droits de l’homme.
Nous avons passé des accords avec des pays qui eux-mêmes interdisent le multipartisme, favorisant par là la montée des mouvements extrémistes… des pays musulmans qui jouent la carte de la radicalisation sunnite, voire salafiste… des pays « conservateurs » qui ont tout fait pour éteindre les désirs populaires de libération et de démocratisation manifestés dans les printemps arabes.

Ces même pays avec lesquels nous commerçons luttent-ils réellement contre les trafics de migrants, d’armes, et de drogues ?… font-ils profiter leur population des fruits de la rente pétrolière ?

En bref… nous devons prendre conscience que la matrice du mouvement terroriste a été alimentée par les conflits en Afghanistan ou en Irak.
En Irak, il s’agissait de lutter soi-disant contre le terrorisme mais le résultat obtenu a été exactement inverse : les Etats unis ont fait augmenter la menace terroriste, après avoir menti au monde entier sur les causes de déclenchement du conflit.

Il faut donc oser dire – sans complaisance – que nous sommes certainement victimes de ce qui vient d’arriver à Paris, mais que nous ne sommes pas des victimes innocentes … - Ce n’est pas tout blanc / tout noir. Avec d’autres… nos gouvernants ont participé au développement de la misère dans ces pays et indirectement de la menace terroriste.

Je vous livre une réflexion du théologien Hervé Ott (dans Réforme) qui se questionne et nous interroge :
« Et si cette « barbarie » qui nous surprend était le reflet de celle que nous entretenons pour protéger nos intérêts : les contrats avec des dictatures – financières d’extrémistes – pour l’emploi et la croissance, un partage des richesses profondément injuste, des pollutions tous azimuts de notre environnement et de nos aliments, une compétitivité mortifère ? Et si l’« autosacrifice » de ces illuminés était le miroir de tous les sacrifices que nos modes de vie engendrent et justifient ? Nul doute que leur réaction absurde est à la mesure de leur désespérance. Notre réaction sera-t-elle plus sensée ? Saurons-nous inverser la spirale de toute cette violence ? »

Il est rare quand on vit une situation particulièrement éprouvante, d’avoir le courage de regarder la situation en face et d’en chercher les causes, et d’accepter de discerner notre part de responsabilité dans ce qui nous arrive. C’est vrai à titre individuel, comme à titre collectif.
Il est aisé et fréquent, au contraire, de nous tourner vers les autres pour nommer les responsables de nos maux… pour accuser l’autre de l’entière responsabilité du malheur qui nous assaille… et de vouloir le détruire.

Or, dans la Bible, il y une parole qui nous livre une loi de l’existence : L’apôtre Paul la met à jour dans son épître aux Galates : « Ce que l’homme sème, il le récoltera » (Ga 6,7).

Victor Hugo l’a reprend autrement, mais il dit la même chose :
« De quoi demain sera-t-il fait ? L'homme aujourd'hui sème la cause, Demain Dieu fait mûrir l'effet. »
 Je ne sais pas si c’est Dieu ou simplement la vie qui fait mûrir les actions posées par les hommes, mais cette parole met à jour un mécanisme, une sorte de loi de l’existence.

On ne comprend pas toujours pourquoi nous nous retrouvons au milieu de circonstances difficiles où le trouble nous envahit et la confusion nous fait perdre toutes directions. Si nous étions plus attentifs à cette « loi de la semence » nous réaliserions peut être pourquoi nous vivons parfois de telles oppositions ou adversités.

Il y a bien sûr souvent un certain laps de temps entre le moment où l’on sème et celui où l’on récolte... mais cette parole nous annonce que nous ne sommes pas innocents de ce qui nous arrive. Nous contribuons, par notre conscience, par nos choix, notre libre arbitre, à notre présent et notre avenir. Nous participons aujourd’hui à la réalité de demain, comme nous avons créé hier par nos pensées, nos paroles, nos actions, notre réalité d’aujourd’hui. (Nous sommes co-créateurs de notre réalité.)

Ainsi, au lieu d’accuser le destin et de désespérer… au lieu de remettre toute la faute sur autrui… posons-nous simplement la question : qu’avons-nous semé hier, pour avoir ce résultat aujourd’hui ? Et dès lors changeons de cap, convertissons-nous !

* Changer de cap / se convertir

Malheureusement, beaucoup de nos dirigeants n’ont pas fait cet examen de conscience. Ils prétendent que la guerre, la riposte, la réponse armée est la solution adaptée à la situation.

Ainsi, le président de la République a affirmé cette semaine : « Le terrorisme ne détruira pas la république, car c’est la République qui le détruira ! »  Sur la forme, on comprend bien ce qu’il veut dire – il veut montrer que le gouvernement prend les choses en mains – mais sur le fond, on peut s’inquiéter de cette vision dualiste et binaire. Quelle violence et quel orgueil dans ces propos !

L’objectif de la République est-il de détruire qui ou quoi que ce soit ? Quelle est donc cette République qui entend imposer ses valeurs par la force ? Peut-on imposer à autrui la liberté, l’égalité, la fraternité ?... et par le moyen des armes ? Ne risque-t-on pas à notre tour de sombrer dans une forme de totalitarisme ? La fin justifie-t-elle les moyens ?

C’est bien le problème soulevé par toute guerre : celui de la surenchère du mal.
Peut-on agir contre le mal sans faire du mal en plus ? Parvient-on vraiment à arrêter le mal par le mal, par le moyen de la violence ?
Et d’ailleurs, qui est à l’origine de ce mal qu’on prétend écraser ? N’est-il pas aussi présent en nous et à l’intérieur même de notre société… en France ou en Belgique… là où on grandit certains des terroristes incriminés ? N’est-il pas temps de remettre en question notre modèle de société, qui laisse tant de jeunes perdus sur le bord de la route ?

N’y a-t-il pas là un manque de discernement quant aux mécanismes de la violence – à son caractère mimétique[1] : la violence engendre la violence ; la haine nourrit la haine ; la France est maintenant entrainée dans la spirale infernale de la guerre – et un aveuglement quant au fait qu’on ne peut pas gagner la guerre contre un ennemi invisible, mutant, changeant, opportuniste… un ennemi qui dépasse largement le territoire de la Syrie et de l’Irak, lieu des frappes aériennes.
Les terroristes sont partout et nulle part : en France, en Belgique, au Mali, en Russie, en Turquie, en Egypte, etc. …

Il faut certes sécuriser notre territoire national et protéger les français, mais fallait-il / et faut-il encore / faire la guerre en Syrie ?
Ce n’est pas par une réponse armée qu’on peut vaincre le terrorisme, mais par d’autres moyens : financiers et économiques, d’une part (en coupant les moyens de subsistance des terroristes), policiers et judicaires, d’autre part (en les mettant hors d’état de nuire), pédagogiques et éducatifs, enfin (en sensibilisant les jeunes et en censurant les sites internet violents).
Il faut trouver des moyens pour désolidariser et déradicaliser des forces qui s’agglutinent autour du terrorisme. Il faut une vision politique et humaniste, bien au-delà des bombes et des aspects militaires.
Et il faut déjà commencer par s’interroger sur les pays avec qui nous entretenons des alliances stratégiques et des partenariats économiques.[2]

La réponse armée – celle de la violence – n’est pas la bonne réponse. Elle active sans cesse des velléités de vengeance. Elle se révèle souvent inefficace et contre-productive, puisqu’elle nourrit par sa propre logique les forces et les situations qu’elle prétend combattre.
La guerre menée contre le terrorisme aujourd’hui a ainsi toutes les chances d’alimenter le terrorisme de demain.[3]

Dans la Bible, relisons l’histoire de Joseph et de ses frères (Gn 37 – 50), et posons-nous la question : comment l’histoire aurait-elle fini si Joseph avait répondu à ses frères avec la même violence que celle qu’il a dû endurer ? C’est bien parce qu’il a su transformer ce mal et cette violence que Joseph est une figure du Christ, une figure du changement, d’un autre avenir possible !

D’ailleurs, pour nous Chrétiens, il faut rappeler que la riposte armée n’est pas une réponse évangélique, car elle oublie la compassion et la souffrance infligée… elle oublie que ceux qui sont bombardés au loin sont aussi des êtres humains, même s’ils ont sombré dans la violence et l’inhumanité… elle oublie ici les familles déboussolées et désespérées de ces jeunes fanatisés.
Ce sont certes des coupables, des criminels, des assassins, mais ce sont aussi des victimes… des victimes manipulées par des commanditaires fanatiques… des victimes de la misère, du désespoir et de la propagande… des victimes d’une société – la nôtre – où règne la loi du plus fort, la concurrence et la rivalité. Et comme ils n’ont pas trouvé leur place dans cette société là, ils se sont laissés aspirer par la voie séductrice du mal… Refusant d’être comptés au rang des perdus, des exclus, des « moins que rien », amassés et rejetés dans les cités et les quartiers des banlieues, ils ont décidé d’exceller dans le mal : là où on leur a donné une chance de faire quelque chose de leur vie.

Il faut ajouter que la souffrance subie aujourd’hui dans notre pays risque d’anesthésier en nous la compassion et de nous rendre inconscients de la souffrance que nous allons à nouveau provoquer et entretenir par notre réponse armée.[4]

Nous devons absolument réfléchir aux moyens que nous employons pour lutter contre le terrorisme. Nous devons à la fois protéger notre territoire et agir auprès de cette jeunesse laissée-pour-compte, mais devons aussi être conscients que la voie des armes est non seulement inefficace mais dangereuse. Ecoutons les avertissements que la Bible nous communique. Je cite :

« Ne jalouse pas le violent et n’adopte aucun de ses procédés » (Prov 3, 31)

« N'excite pas les gens sans foi ni loi,
ce serait allumer un feu auquel tu pourrais te brûler. […]
N’entre pas en conflit avec le violent,
ne l'accompagne pas dans un endroit désert,
Car à ses yeux le sang versé compte pour rien,
là où tu ne pourras appeler à l’aide, il se jettera sur toi. »
(Sir 8, 10.16)

« Ne rendez à personne le mal pour le mal. Efforcez-vous de faire ce qui est bien devant tous. […] Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. » (Romains 12, 17.21)

Pour le dire autrement :
« Si tu veux la paix, prépare la paix, pas la guerre »
« Sème aujourd’hui ce que tu veux récolter demain »

Pour le dire avec les mots de Jésus : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes [d’abord] pour eux » (Mt 7,12)

* Alors, que peut-on faire ?

« Donnez et il vous sera donné » (Lc 6,38) dit aussi l’Evangile : c’est une autre loi spirituelle qui nous enseigne que l’on ne peut rien avoir, ni amour, ni paix, ni transformation, ni fruits, si l’on ne dispose pas des semences appropriées. Il faut savoir trouver et semer la bonne semence afin de récolter de bons fruits (voir aussi Lc 6,44 ; Mt 7, 16s).

Là-bas, en Syrie, maintenant que nous sommes engagés, il est difficile de reculer, mais il faudrait modifier rapidement notre mode d’action. Notre rôle devrait certainement être d’accompagner les pays et les groupes qui défendent les valeurs démocratiques, de les soutenir par notre expertise, mais pas de prendre les armes à leur place, indépendamment de leur contexte et leur culture. Nous ne pouvons pas imposer notre manière de voir les choses et notre culture aux autres, de même que nous ne pouvons pas accepter que les autres imposent leur idéologie meurtrière et totalitaire dans notre pays et sur notre continent. Nous ne pouvons pas continuer à alimenter une guerre sans fin qui nourrit elle-même la haine et le terrorisme.

Ici, dans notre pays, nous devons être des faiseurs de paix, des chercheurs de dialogue. Il faut nous atteler à susciter le dialogue, pour pallier au phénomène de la radicalisation : éviter que les jeunes se laissent enrôler par les vidéos sur internet (qui appellent au djihad) ou par la propagande dans les mosquées, les quartiers ou en prison.
Notre société ne peut plus laisser passer des appels à la haine : Elle doit protéger ses valeurs, par des lois, par l’éducation, l’enseignement et la justice.

Elle doit également susciter l’espérance et la confiance, pour ouvrir un avenir meilleur aux jeunes. Car le terrorisme se nourrit aussi de l’injustice et du désespoir d’une jeunesse perdue ou désabusée.

A notre niveau, dans nos associations, l’Eglise, l’Entraide, dans notre commune, nous pouvons prendre part à ce dialogue entre les peuples et les religions.
Nous devons faire preuve de pédagogie et montrer en quoi les idéologies issues du fondamentalisme religieux rigoriste et intolérant sont non seulement éloignées des textes de référence (que ce soit le Coran ou la Bible) – toujours à resituer dans leurs contextes – mais sont dangereuses pour l’humanité et le vivre-ensemble.

Jésus nous appelle à un chemin de justice et de paix, à être des artisans de paix : « Heureux ceux qui font œuvre de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9)

« Heureux LES artisans de paix » annonce-t-il au pluriel : c’est ensemble que nous y arriveront. Tout seul on ne peut pas. Pour être artisans de paix, on a besoin de Dieu, de son Esprit d’amour, et on a besoin des autres.

Le travail qui est devant nous est grand : il doit être culturel, pédagogique et communautaire : c’est Ensemble que nous pouvons avancer.

Pour conclure, je vous livre cette phrase du pasteur Martin Luther King qui résume notre méditation :

« L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité : seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine : seul l’amour le peut. »

Amen.

Suite du culte



[1] Le philosophe René Girard a analysé le caractère mimétique de la violence et le phénomène du bouc émissaire
[2] On ne peut pas continuer à entretenir des relations commerciales avec des pays qui soutiennent le djihad et qui ne respectent pas les droits de l’homme. On ne peut pas faire comme le Etats Unis qui adorent les fondamentalistes religieux du moment qu’ils sont libéraux économiquement.
[3] En septembre 2014, un ancien ministre des affaires étrangères affirmait déjà : Toutes les guerres menées depuis l’Afghanistan ont été des échecs sur le plan politique, sans exception. Le terrorisme de Daesh nous l’avons en grande partie nous-mêmes enfanté, de guerres en guerres, par le cycle de la surenchère, en cristallisant les oppositions. Les guerres que nous menons là-bas sont non seulement inefficaces, mais dangereuses, car le monde arabo-musulman est traversé de crises, de blessures et meurtri sur bien des plans, notamment sur le plan socio-économique, à cause de la rente pétrolière, de la corruption, des inégalités, de la paupérisation des classes moyennes, dont sont issues bon nombre de djihadistes. Notre attitude au Moyen orient ne fait qu’alimenter un processus de destruction qui se retourne contre nous. / En d’autres termes, il lançait une sorte d’avertissement : Si nous nous engageons militairement, nous finirons par récolter les fruits du désordre que nous semons !
[4] N’oublions pas ces paroles de Gandhi :
« Nul être humain n’est assez parfait pour avoir droit de tuer celui qu’il considère à tort comme entièrement mauvais » (Extr. Lettres à l’ashram, Gandhi)
« Tous les hommes sont frères et aucun être humain ne devrait nous être étranger, le bien de tous devrait être notre but. Dieu est le lien commun qui unit tous les êtres humains. Briser ce lien, même s'il s'agit de notre plus grand ennemi, c'est écarteler Dieu. Il y a de l'humanité même dans le plus pervers » (extr. Tous les hommes sont frères, Gandhi)

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Lectures bibliques dimanche 22 novembre 2015

Rm 12, 12-21
Soyez joyeux dans l’espérance, patients dans la détresse, persévérants dans la prière. 13Soyez solidaires des saints dans le besoin, exercez l’hospitalité avec empressement. 14Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez et ne maudissez pas. 15Réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, pleurez avec ceux qui pleurent. 16Soyez bien d’accord entre vous : n’ayez pas le goût des grandeurs, mais laissez-vous attirer par ce qui est humble. Ne vous prenez pas pour des sages. 17Ne rendez à personne le mal pour le mal ; ayez à cœur de faire le bien devant tous les hommes. 18S’il est possible, pour autant que cela dépend de vous, vivez en paix avec tous les hommes. 19Ne vous vengez pas vous-mêmes, mes bien-aimés, mais laissez agir la colère de Dieu, car il est écrit : A moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai, dit le Seigneur. 20Mais si ton ennemi a faim, donne-lui à manger, s’il a soif, donne-lui à boire, car, ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête. 21Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.

Lc 6, 36-42
« Soyez Compatissants (généreux) comme votre Père est compatissant (généreux). 37Ne vous posez pas en juges et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés, acquittez et vous serez acquittés. 38Donnez et on vous donnera ; c’est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante qu’on vous versera dans le pan de votre vêtement, car c’est la mesure dont vous vous servez qui servira aussi de mesure pour vous. »

39Il leur dit aussi une parabole : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? 40Le disciple n’est pas au-dessus de son maître, mais tout disciple bien formé sera comme son maître.

41« Qu’as-tu à regarder la paille qui est dans l’œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ? 42Comment peux-tu dire à ton frère : “Frère, attends. Que j’ôte la paille qui est dans ton œil”, toi qui ne vois pas la poutre qui est dans le tien ? Homme au jugement perverti, ôte d’abord la poutre de ton œil ! et alors tu verras clair pour ôter la paille qui est dans l’œil de ton frère.

Autres passages bibliques :

« Ce que l’homme sème, il le récoltera » (Ga 6,7).

« Ne jalouse pas le violent et n’adopte aucun de ses procédés » (Prov 3, 31)

« N'excite pas les gens sans foi ni loi,
ce serait allumer un feu auquel tu pourrais te brûler. […]
N’entre pas en conflit avec le violent,
ne l'accompagne pas dans un endroit désert,
Car à ses yeux le sang versé compte pour rien,
là où tu ne pourras appeler à l’aide, il se jettera sur toi. » (Sir 8, 10.16)

« Ne rendez à personne le mal pour le mal. Efforcez-vous de faire ce qui est bien devant tous. […] Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. » (Romains 12, 17.21)

« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes [d’abord] pour eux » (Mt 7,12)

« Donnez et il vous sera donné » (Lc 6,38)

« Heureux ceux qui font œuvre de paix, ils seront appelés fils de Dieu » (Mt 5,9)

& une citation de Martin Luther King :
« L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité : seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine : seul l’amour le peut. »