dimanche 27 septembre 2026

La grâce qu'on ne veut pas toujours

Lecture biblique : le livre de Jonas (pour la chapitre 2 : uniquement des extraits) = voir texte en bas de cette page
Thématique : la grâce qu’on ne veut pas toujours / Et si Dieu était plus grand que nous ?
Prédication de Pascal LEFEBVRE / 27/09/26 - temple du Hâ - Bordeaux (culte avec les jeunes & avec sainte Cène)

Vous avez peut-être remarqué quelque chose d’assez étrange dans cette histoire : 
Jonas est un prophète… il est censé être à l’écoute de Dieu… d’être un porte-parole de Dieu… et pourtant, il fuit… il prend la direction opposée à la mission que Dieu lui confie…

Nous aussi… nous pouvons avoir envie de fuir certaines situations, certaines personnes, certaines responsabilités… surtout quand nous sommes en désaccord avec certaines choses ou certaines décisions…

Et puis, à la fin de l’histoire, Jonas est encore en désaccord avec Dieu… C’est assez étonnant pour un prophète ! Il est même en colère contre Lui.

Entre les deux, il y a un véritable périple : un bateau, une tempête, un gros poisson, une ville entière qui change de comportement, une histoire de plante et de ver…

On se demande qui est appelé à changer dans cette histoire : les Ninivites, certainement !… mais Jonas aussi ! 

Et, à la fin… la question reste entière : est-ce que Jonas a vraiment changé ? Personne ne le sait !

En écoutant un peu rapidement ce récit, on pourrait croire que c’est simplement un homme qui désobéit à Dieu, puis qui comprend qu’il faut mieux lui obéir… Mais ce n’est pas vraiment ce qui se passe… Le problème de Jonas est beaucoup plus profond.

Jonas doit accepter le fait que Dieu n’est pas comme il le souhaite… qu’il agit différemment de nos mentalités humaines… 

Voyez-vous… lorsque Jonas est envoyé à Ninive… c’est une mission très délicate… Car Ninive, ce n’est pas une ville quelconque… Pour Jonas, c’est la ville de l’ennemi : 
Elle représente un peuple violent, qui a fait souffrir Israël … qui organise régulièrement des incursions, des vols, des rapts, des « kidnaping », des meurtres… 

Alors quand Dieu lui dit : « Va à Ninive », il ne comprend pas comment Dieu peut lui demander de porter sa parole vers ce peuple… dont on a toutes les raisons de se méfier… et dont on n’a même pas à souhaiter le salut.

Ainsi, quand Dieu lui donne cet ordre…  Il part en sens inverse. 

Ce n’est pas parce qu’il ne prend pas Dieu au sérieux… c’est sans doute parce qu’au fond de lui, il refuse cette mission… 

Et le livre nous en donne l’explication au dernier chapitre : 
À la fin, Jonas dit lui-même à Dieu : « Je savais que tu es un Dieu qui fait grâce et qui est compatissant, lent à la colère et riche en fidélité. »

Voilà précisément pourquoi Jonas avait fui : Ce n’est pas qu’il ne savait pas que Dieu était miséricordieux. C’est justement parce qu’il le savait trop bien.
Jonas avait peur que Dieu fasse grâce à Ninive…. Et cela, pour lui, c’est impossible à accepter.

C’est un fait… nous aussi… nous aimons bien la grâce de Dieu… surtout quand elle nous concerne : Nous aimons savoir que Dieu est bon et miséricordieux… qu’il peut nous pardonner. Et qu’ainsi, nous pouvons recommencer… Nous avons droit à une deuxième chance.

Mais parfois, c’est beaucoup plus difficile, lorsque cette deuxième chance est accordée à quelqu’un d’autre… surtout quelqu’un qui nous a blessé… qui nous a fait du mal… 

Quelqu’un que nous trouvons désagréable ou injuste… quelqu’un dont nous pensons : « Lui, elle, après ce qu’il a fait… franchement, il ne faudrait quand même pas abuser avec le pardon ! »

Et c’est sur ce point que l’histoire de Jonas fait écho à la nôtre. 

Regardez ce qui se passe dans ce récit : tout montre la patience de Dieu. 
- Jonas fuit. Dieu ne l’abandonne pas.
- Jonas tombe dans la mer. Dieu le sauve.
- Jonas prie. Dieu lui donne une deuxième chance.

Mais, en même temps, Dieu ne lâche pas l’affaire… Il compte toujours sur Jonas, pour sa mission… Il lui dit encore une fois encore : « Va à Ninive. »… une deuxième fois.

J’aime beaucoup cette petite expression : « une deuxième fois » !… Parce qu’elle nous dit quelque chose de Dieu.

Dieu n’est pas celui qui dit : « Tu as raté. Tu n’as pas écouté… C’est trop tard ! c’est terminé ! »… Dieu dit toujours : « Recommence. »

Tu as fait une erreur… tu as pris le mauvais chemin ?… Recommence.
Tu as eu peur… tu n’as pas osé ?…. allez maintenant… Recommence ! 

La relation entre Dieu et Jonas… nous montre la patience et la persévérance de Dieu : 
Dieu n’abandonne pas quelqu’un, simplement parce qu’il s’est trompé.

Jonas est donc rattrapé par Dieu… et par sa mission… et voilà qu’il va enfin à Ninive…. Et là… il fait son travail de prophète : Il annonce que la ville court à sa perte… que les conséquences des mauvais comportements risquent d’être terribles !… qu’une catastrophe se prépare… Car la violence engendre toujours davantage de violence… 

[On aimerait que les chefs d’état - aujourd’hui encore - entendent ce message et cet avertissement !… et qu’ils parlent enfin de dialogue, de vivre ensemble et de paix…]

Et c’est alors que quelque chose d’incroyable se produit : Les habitants de Ninive écoutent… et ils se mettent à changer.
Contre toute attente… ils semblent prendre vraiment au sérieux ce qui leur est dit. Ils renoncent à leur violence.

Et Dieu voit cela…. Et Dieu fait Grâce.

Jonas aurait pu être heureux d’avoir réussi sa mission… mais Non !… justement… il est furieux !

C’est quand même extraordinaire : Tout le monde est content… sauf lui :
- Les Ninivites sont contents d’avoir une autre chance…
- Dieu est content du changement annoncé… 
- Mais le prophète Jonas, lui, est en colère.

Pourquoi ?… Parce que Dieu a été exactement comme Jonas savait qu'il était : « un Dieu qui fait grâce et qui est compatissant. »
Et cette bienveillance divine lui reste en travers de la gorge !… 

Jonas aurait sans doute préféré un « dieu classique »… un dieu qui récompense les gentils et qui punisse les méchants… un dieu qui soit de notre côté - du côté des « bons » - mais surtout pas avec les autres, avec « les mauvais »… Il aurait aimé un dieu qui confirme nos certitudes… nos frontières… nos manières de penser… 

Mais, le problème…  c’est que Dieu ne rentre pas dans les cases de Jonas… ni dans les nôtres : 
Dieu est toujours plus grand que l’idée que nous nous faisons de lui.
Il est le Dieu, au dessus de dieu… le Dieu au-dessus du dieu moral…


Et cela peut nous faire penser à cette autre parole qu’on trouve dans le livre d’Esaïe (Es 55, 8) : « Mes pensées ne sont pas vos pensées, Et vos voies ne sont pas mes voies - dit l’Eternel. »… ou encore à cette parole que Jésus dira à Pierre  (Mt 16,23) : « Tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, mais celles des hommes ». 

[[ En ce qui nous concerne… c’est sans doute la même, chose… 
Comme Jonas… nous avons tous des images de Dieu.
Et parfois ces « apriori »… ces « préjugés »… peuvent être bloquants. 

Par exemple, si vous discutez avec une personne qui se dit « agnostique »… elle risque de vous dire : « Je ne sais pas si je crois en Dieu »… « je ne le connais pas »… Mais derrière cette affirmation, il y a déjà toute sorte d’idées au sujet de Dieu… souvent des préjugés religieux sur ce que serait ce Dieu auquel il est difficile de croire…

Inconsciemment… cette personne… comme nous, certainement aussi… nous avons en nous des représentations, des images :  
Un Dieu qui surveille ? Un Dieu qui juge ? Un Dieu qui punit ?
Un Dieu qui récompense les gens bien ?… et qui attend les autres au tournant…
Ou simplement … Un Dieu « inconséquent » ou « inactif »… qui laisse faire les choses ?

Ou encore… un Dieu qui ne pense pas du tout comme nous… et qu’on ne comprend absolument pas…
C’est ce qui fait dire à certains : Mais « qu’est-ce que j’ai fais au ‘bon dieu’, pour qu’il m’arrive telle ou telle chose ? »… et généralement, ce n’est pas une bonne chose… et le « dieu » en question n’est certainement pas si « bon » que cela. 

Tout cela nous montre que nous avons facilement tendance à fabriquer un « dieu » qui… soit nous semble impossible à croire… soit nous ressemble beaucoup : Un dieu qui doit certainement aimer les gens que nous aimons. Et qui doit détester ceux que nous détestons.

Évidement… la lecture de la Bible nous fait comprendre qu’il n’en est rien … Aucune de nos images de Dieu ne peut prétendre enfermer Dieu dans une définition… ]]

C’est le message fort que nous délivre le livre de Jonas…

Le Dieu qui se révèle dans cette histoire… n’est pas un Dieu qui nous donne raison… mais un Dieu qui nous dérange… qui nous interroge… 

C’est la voix divine que nous entendons à deux reprises et qui questionne Jonas : « As-tu raison de penser ce que tu penses ? »… « As-tu raison de te mettre en colère ?… »

Car, évidemment, les choses ne se passent pas comme Jonas l’aurait souhaité… Et Dieu se révèle comme étant le Tout-Autre, un Dieu bien plus grand que ce que le prophète aurait voulu… un Dieu qui accepte même ceux qui semblent inacceptables… 
Il aime Israël, mais aussi Ninive…. Et cette bienveillance universelle met le prophète en colère.

Alors, à la fin de l’histoire, Dieu tente, à nouveau, de faire réfléchir son prophète… à travers un élément du quotidien : 
Il fait pousser une plante au-dessus de Jonas. Celui-ci en est heureux. Car il fait chaud… Enfin quelque chose qui va bien ! Il a de l’ombre… c’est parfait ! 

Mais voilà que la plante disparaît… Et Jonas recommence à se mettre en colère.

Et Dieu lui pose cette question très simple : « Tu as eu pitié de cette plante… et moi, je n’aurais pas pitié de Ninive ? »… Et le livre s’arrête là, sur cette interrogation…. Il n’y a pas de réponse… 
On ne sait pas si Jonas a compris la leçon… car, en réalité, cette question est adressée à l’auditeur… Elle résonne pour nous… 

« Et toi, qui est ta Ninive ? » demande Dieu à chacun d’entre nous…
Qui est la personne pour laquelle tu as du mal à croire que Dieu puisse avoir de la compassion ?
Qui est celui ou celle à qui tu n’as pas envie d’accorder une deuxième chance (à cause d’une tension ou d’une blessure) ?
Qui est celui ou celle que tu as enfermé dans une étiquette ?
« Lui, c'est toujours pareil. »… « Elle, elle ne changera jamais. »…

C’est peut-être un voisin… un membre de sa famille… un paroissien… un homme politique… ou quelqu’un d’autre…

« Qui est ma Ninive ? »… qui est celui ou celle qui provoque ma résistance ?… qui me donne envie de fuir ?

Ce n’est pas forcément quelqu’un que je déteste… Cela peut être :
- quelqu’un de différent de moi… ou qui m’agace, 
- quelqu’un qui m’a blessé ou qui a fait quelque chose que je juge impardonnable, 
- quelqu’un dont je ne comprends pas qu’il puisse avoir droit à une nouvelle chance… car il ne semble pas vraiment la mériter. 

C’est bien le problème de Jonas… Comment admettre que son Dieu, le Dieu du Royaume du nord d’Israël, puisse aussi être un Dieu universellement miséricordieux, y compris pour son ennemi ? 

Comment admettre que Dieu puisse aimer aussi celui que nous détestons… ou que nous ne parvenons pas à aimer ?

Cette question n’est pas théorique… Elle est toujours d’une grande actualité… Et on pourrait même la transposer dans notre monde d’aujourd’hui :

Comment admettre que Dieu aime autant la Russie que l’Ukraine ?… qu’il aime autant les habitants d’Israël que ceux qui vivent en Palestine ?… qu’il soit le Dieu d’amour inconditionnel ? 

Quand il y a des différents et de la souffrance… quand nous sommes directement impliqués… ce n’est pas simple ! 

Et d’ailleurs, je ne crois pas que Dieu nous demande d’agir comme si c’était facile… ou comme si le mal n’existait pas.
Il ne nous demande pas d’être insensibles… ni d’approuver ce qui est injuste…. Il y a toujours lieu de dénoncer les injustices ! 

Mais il nous pose une question : Est-ce que ton regard sur l’autre est déjà définitivement fermé ?

Parce que si Dieu est capable de regarder Ninive autrement… il nous appelle aussi à le faire… il nous invite à voir et à agir autrement.

Et c’est bien cela dont parle cette histoire : en réalité, tout le monde a besoin de conversion… 
Ninive avait besoin de changer… Mais Jonas aussi ! 

Et c’est précisément, parce que Dieu est Grâce, qu’un changement est possible !
- Si les Ninivites changent leur manière de vivre et renoncent à la violence… c’est parce que Dieu a créé une ouverture par sa Grâce… 
Il leur a offert la possibilité de sortir de la situation par le haut… et de recommencer autrement…
- Au contraire… sans aucune grâce… l’ennemi restera toujours l’ennemi. Rien de nouveau ne pourra survenir… 

Par ailleurs, si Dieu prend aussi le temps de dialoguer avec Jonas… ce prophète colérique et imparfait… c’est pour permettre, ici encore, un changement de mentalité… 

Et bien sûr… cela nous concerne également… car nous avons aussi besoin de conversion… de changer bien des choses, dans notre vie et notre monde… à commencer par cette mentalité de rivalité et de concurrence qui empoisonne les relations, aussi bien au niveau individuel qu’au niveau international. 

Ce que nous rappelle ce passage de la Bible : c’est que Dieu ne nous demande pas d’être parfait, pour changer… Mais il nous propose de nous mettre à son écoute et d’accueillir sa Grâce, pour que quelque chose change enfin… pour que nous acceptions de remettre en cause nos préjugés… pour que nous puissions élever notre niveau de conscience… surmonter nos différents… et prendre un autre chemin.

Encore une fois… une deuxième fois… une troisième fois…. si besoin. 
Être capable de changement… c’est d’abord se laisser infléchir par la Parole de Dieu… oser s’interroger… et agir autrement…

Et c’est pour cela qu’il est bon de lire la Bible… et de venir au culte… pour être confronté à une parole qui nous déplace… qui nous bouscule… qui nous appelle à une transformation…

C’est cela la foi de l’Eglise : croire que la Parole de Dieu est capable de nous transformer réellement… pour autant que nous nous mettions à son écoute… 

Voilà donc la question qui nous est posée :  Sommes-nous prêt à recevoir une deuxième chance de la part de Dieu ?… et sommes-nous prêts à donner une deuxième chance aux autres ? 

Ce sont des questions très concrètes… qui concernent notre vie personnelle… communautaire… et même « le vivre ensemble » au quotidien.

Dans quelques instants, nous allons partager la Sainte Cène…. Et je trouve que cela rejoint profondément l’histoire de Jonas.

Parce qu’à la table du Christ, nous ne venons pas parce que nous sommes les « meilleurs » ou les « parfaits »… Nous ne venons pas parce que nous avons tout compris ou tout réussi… Nous venons parce que nous sommes invités.

Et autour de cette table, il y a toujours des personnes différentes… Il y a des femmes et des hommes, des jeunes et des moins jeunes, des croyants qui doutent, des croyants qui espèrent, des personnes qui recommencent, des personnes qui cherchent leur chemin…

C’est une table ouverte… plus large que nos frontières et nos croyances… et nous y sommes accueillis par un Dieu plus grand que l’idée que nous nous faisons de lui… un Dieu qui est Grâce universelle… Conscience universelle… qui « fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons… et pleuvoir sur les justes et les injustes » (Mt 5,45).

Celui qui nous accueille, ne nous invite pas à rester les mêmes… Il nous appelle à une transformation… 
Il nous invite à nous laisser changer par sa Grâce… 

Car s’il est le Tout Autre… s’il est plus large, plus généreux et plus accueillant que nous ne pouvons l’imaginer… il nous appelle à élargir notre regard… et à devenir, à notre tour, des personnes plus généreuses, plus indulgentes et plus compatissantes avec les autres…

Et cela… c’est son Esprit Saint qui peut le faire en nous… C’est lui qui peut agir dans notre for intérieur… pour autant que nous écoutions sa Parole…

Amen.

Lecture biblique : extraits du livre de Jonas

Jonas 1,1-16  (Jonas essaie de fuir loin du Seigneur)
1 La parole du Seigneur fut adressée à Jonas, fils d'Amittaï : 
2 « Lève-toi, pars pour Ninive, la grande ville. Prononce des menaces contre elle, car sa méchanceté est arrivée jusqu'à moi. » 
3 Et Jonas se leva… pour fuir à Tarsis, loin du Seigneur. Il se rendit à Jaffa, où il trouva un navire prêt à partir pour Tarsis. Il paya sa place et embarqua avec l'équipage pour aller à Tarsis, loin du Seigneur. / 4 Mais le Seigneur lança un vent violent sur la mer. Il y eut une telle tempête que le navire sembla prêt à se briser. 5 Les marins furent saisis de peur, chacun appela son propre dieu à grands cris. Puis ils jetèrent le chargement à la mer pour alléger le navire. 
Jonas, lui, était descendu au fond du bateau, il s'était couché et dormait profondément. 6 Le capitaine du navire s'approcha de lui et l'interpella ainsi : 
« Que fais-tu là ? tu dors ? Lève-toi donc, appelle ton dieu au secours ! Il se souciera peut-être de nous, lui, et il ne nous laissera pas mourir. » 
7 Les marins se dirent entre eux : 
« Tirons au sort pour connaître le responsable du malheur qui nous arrive. » 
Ils tirèrent au sort et le sort tomba sur Jonas. 8 Ils lui dirent alors : 
« Raconte, d'où nous vient ce malheur ? Que fais-tu ici ? D'où viens-tu ? Quel est ton pays, ton peuple ? » 
9 Jonas leur répondit : 
« Je suis hébreu et c'est le Seigneur, le Dieu qui est dans les cieux et qui a créé les mers et les continents, qui est mon Dieu. » 
10 Les marins furent saisis d'une grande crainte en apprenant qu'il s'enfuyait loin du Seigneur. Ils lui demandèrent : 
« Pourquoi as-tu agi ainsi ? 11 Que devons-nous faire de toi pour que la mer s'apaise autour de nous ? » 
La mer était en effet de plus en plus démontée. 12 Il leur répondit : 
« Prenez-moi, jetez-moi par-dessus bord et la mer s'apaisera. Car c'est à cause de moi que vous subissez cette grande tempête. » 
13 Les marins ramaient pour essayer de gagner la terre ferme ; mais ils ne réussirent pas, car la mer se déchaînait encore plus. 14 Alors ils appelèrent le Seigneur au secours : 
« Ah, Seigneur, ne nous laisse pas perdre la vie à cause de cet homme ! Ne nous rends pas non plus responsables de la mort de quelqu'un d'innocent. Car c'est toi, Seigneur, qui as agi comme tu l'as voulu. » 
15 Puis ils prirent Jonas, le jetèrent par-dessus bord, et la tempête cessa de faire rage. 
16 Alors ils furent remplis de crainte à l'égard du Seigneur ; ils lui offrirent un sacrifice et lui firent des promesses solennelles.

Jonas 2 : extraits (la prière de Jonas)
1 Le Seigneur envoya un grand poisson qui avala Jonas. 
Durant trois jours et trois nuits, Jonas demeura dans le ventre du poisson 
2Depuis le ventre du poisson, il adressa cette prière au Seigneur, son Dieu : 
3 « Quand j'étais dans la détresse, j’ai crié vers toi, Seigneur, et tu m'as répondu ; du gouffre de la mort, j’ai appelé au secours et tu m'as entendu. […] 
8 Au moment où la vie me quittait, je me suis souvenu de toi, Seigneur, et ma prière est parvenue jusqu'à toi […] 10 Avec reconnaissance, je t'offrirai un sacrifice, je tiendrai les promesses que je t'ai faites. Oui, c'est toi, Seigneur, qui me sauves ! »
11 Le Seigneur parla au poisson et celui-ci rejeta Jonas sur la terre ferme.
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Jonas 3, 1-5 (Revirement à Ninive)
1 La parole du Seigneur fut adressée à Jonas une deuxième fois : 
2 « Lève-toi, pars pour Ninive, la grande ville, et fais-y entendre le message que je te communique. » 3 Alors Jonas se leva et se mit en route pour Ninive, selon la parole que le Seigneur lui avait adressée. C'était une ville prodigieusement grande, il fallait trois jours pour la parcourir. 4 Jonas fit une première journée de marche en proclamant : 
« Dans quarante jours, Ninive sera renversée ! » 
5 Les habitants de la ville crurent en Dieu. 
Ils décidèrent de jeûner et, du plus grand au plus petit, chacun revêtit la tenue de deuil. 
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Jonas 3, 6-9 (Revirement à Ninive)
6 Quand le roi de Ninive fut informé de ce qui se passait, il se leva de son trône, ôta son manteau, se couvrit d'un habit de deuil et s'assit sur de la cendre. 7 Puis il fit proclamer dans Ninive ce décret : « Par ordre du roi et de ses ministres, que les êtres humains ainsi que le gros et le petit bétail ne mangent ni ne boivent quoi que ce soit ! 8 Les êtres humains et les bêtes doivent se couvrir d'habits de deuil. Que chacun appelle Dieu au secours de toutes ses forces, que chacun renonce à ses mauvaises actions et à la violence qui colle à ses mains. 
9 Qui sait ?… Peut-être qu'ainsi Dieu reviendra sur sa décision, renoncera à sa grande colère et nous laissera vivre. »
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Jonas 3,10
10 Dieu vit comment les Ninivites réagissaient : il constata qu'ils renonçaient à leurs mauvaises actions. Il revint alors sur sa décision et n'accomplit pas le malheur dont il les avait menacés.
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Jonas 4, 1-11 (Jonas est confronté au Dieu bienveillant et plein de tendresse) 
1 Jonas prit très mal la chose et se mit en colère. 2 Il adressa cette prière au Seigneur : 
« Ah, Seigneur, voilà bien ce que je craignais lorsque j'étais encore dans mon pays et c'est pourquoi j'ai fui vers Tarsis. Je savais que tu es un Dieu bienveillant et plein de tendresse, lent à la colère et d'une immense bonté, toujours prêt à revenir sur tes menaces. 
3 Eh bien, Seigneur, laisse-moi mourir, car je préfère la mort à la vie ! » 
[réponse de Dieu] – 4 « As-tu raison d'être en colère ? » lui demanda le Seigneur. 
5 Jonas sortit de la ville et s'arrêta à l'est de Ninive. Là, il se fit une cabane à l'abri de laquelle il s'assit. Il attendait de voir ce qui allait se passer dans la ville. 
6 Le Seigneur Dieu fit pousser une plante, plus haute que Jonas, pour lui donner de l'ombre et le guérir de sa mauvaise humeur. Jonas en éprouva une grande joie. 
7 Mais le lendemain, au lever du jour, Dieu envoya un ver s'attaquer à la plante et elle sécha. 
8 Puis, quand le soleil parut, Dieu fit souffler de l'est un vent brûlant. Le soleil tapa sur la tête de Jonas qui faillit s'évanouir. Il souhaita mourir et dit : « Je préfère mourir que vivre ! » 
9 Dieu lui demanda : « As-tu raison d'être en colère au sujet de cette plante ? » 
Jonas répondit :  « Oui, j'ai de bonnes raisons d'être en colère au point de désirer mourir. » 
10 Le Seigneur reprit : « Écoute, cette plante ne t'a donné aucun travail, ce n'est pas toi qui l'as fait pousser. Elle a grandi en une nuit et elle a disparu la nuit suivante. Pourtant tu en as pitié. 11 Et tu voudrais que moi, je n'aie pas pitié de Ninive, la grande ville, où il y a plus de 120 000 êtres humains, qui ignorent ce qui est bon ou mauvais pour eux, ainsi qu'un grand nombre d'animaux ? »

dimanche 13 septembre 2026

De la dette à la Grâce

Lectures bibliques : Gn 4, 23-26 ; Ep 4,31-32 ; Rm 12,21 ; Mt 18, 21-35 = voir textes en bas de cette page
Thématique : Dans quel monde voulons-nous vivre ? De la dette à la Grâce 
Prédication de Pascal LEFEBVRE - temple du Hâ, le 13/09/26 & temple de Talence, le 18/10/26

Introduction - « Combien de fois dois-je pardonner ? »

Le pardon est un sujet délicat… On pardonne assez facilement une petite broutille, mais dès qu’il s’agit d’un sujet sensible ou familial, qui touche à notre vie personnelle ou intime, ou à une personne aimée… dès qu’il s’agit d’une cause de souffrance ou de blessure… « pardonner » peut s’avérer beaucoup plus compliqué… 

L’apôtre Pierre le sait certainement…  mais il attend de Jésus des réponses concrètes et peut-être une règle de vie : qu’est-ce qui est pardonnable et qu’est-ce qui ne l’est pas… et combien de fois est-on appelé à pardonner ? « Jusqu'à sept fois ? ».

Pierre cherche une limite. Il cherche à savoir où s’arrête son obligation. 

Pardonner sept fois, c’est déjà beaucoup ! 
Pierre pense probablement faire preuve d’une grande générosité… 
Mais Jésus répond : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. »

Évidemment, personne ne va sortir sa « calculatrice », pour faire la multiplication, et retenir le chiffre 490… Ce que Jésus veut dire… c’est qu’il n’y a pas de règle… pas de chiffre limite à atteindre… Il déconstruit la question elle-même.

Pour lui, le pardon est « hors comptabilité »… Il invite Pierre à sortir de toute calcul… et à dépasser la logique habituelle des comptes… pour le remboursement de la dette et la réparation de la faute… 

Jésus parle d’un autre monde, d’une autre logique… et pour ce faire il parle en parabole…

« Une dette impossible à payer »

Justement, dans cette parabole, la faute qui mérite réparation, est comparée à une dette… 

En théorie, si quelqu’un commet une erreur et porte préjudice à autrui… il doit normalement réparer sa faute, et payer sa dette, en reconnaissant ses torts, en faisant amende honorable et en s’attachant à « réparer » le mal subi… en tout cas, en offrant une sorte de compensation. 

Dans la petite histoire, Jésus présente le premier serviteur, qui a cumulé une dette de 10 000 talents. … qui représentent 60 millions de deniers. C’est une somme d’argent astronomique et totalement impossible à rembourser à l’époque antique… puisque ça représentait environ 200 000 années de travail, pour un travailleur ordinaire. 

Autrement dit… on est dans une hyperbole… Jésus choisit volontairement une somme invraisemblable… pour signifier que le serviteur est « foutu » : il ne pourra jamais rembourser…Il se trouve devant une dette colossale qui dépasse complètement ses capacités.

Dans le dialogue qui suit, il fait appel à la patience et à la compassion de son maître. Et ça marche… Le roi est bon… Il se laisse émouvoir et fait quelque chose d’inattendu :

« Ému aux entrailles… saisi de compassion envers ce serviteur…le maître le laissa aller et lui remit la dette. »

En d’autres termes, il lui fait grâce… Il abandonne son bon droit… il lâche-prise… il accepte de ne jamais obtenir réparation, par le paiement de la dette. 

Il fait ainsi quelque chose qui échappe complètement à la logique comptable de la dette - à ce monde où tout se paie, se marchande et se vend - lui, remet totalement la dette. 

Les verbes grecs employés sont les mots « délier », laisser aller… et « remettre », c’est-à-dire libérer, abandonner, pardonner. 

Ce n’est pas seulement une belle action ou un geste de gentillesse… en réalité, le roi (de la parabole) fait quelque chose de totalement insensé : Il renonce à maintenir son serviteur dans l’esclavage… sous l’obligation de rendre… Il fait carrément disparaître ce qui était impayable…

Et là - tout se suite - l’auditeur comprend… la figure de ce roi peut nous faire penser à Dieu… à la Grâce de Dieu. 

Personne ne mérite la Grâce divine… personne ne peut rembourser sa dette… celle de la Vie… ou celle du péché… Mais, pourtant, cette Grâce : on la reçoit… car Dieu est comme ce roi saisi de compassion. 

La Grâce, c’est donc une réalité transcendante… c’est quelque chose qui ne fonctionne plus selon la logique du « dû »… Ce qui surmonte totalement le calcul. 

« Pourquoi celui qui a été gracié ne sait-il pas faire grâce ? »

Et c’est là que la parabole devient presque incompréhensible : 

À peine sorti de chez son maître, ce serviteur rencontre quelqu'un qui lui doit 100 deniers…. Et il réclame son « dû » : « Paie ce que tu dois ! » dit-il. Puis il le fait jeter en prison.

La disproportion est évidemment énorme : D’un côté 10 000 talents, une somme gigantesque.  / D’une autre côté, 100 deniers, l’équivalent de trois mois de salaire de base. 

Mais ce qui pose question, ce n’est pas seulement la disproportion des sommes. C’est l’agir de ce serviteur : 
Comment peut-on recevoir une grâce immense, tout en continuant immédiatement à fonctionner selon la logique de la dette ?

Ça semble incompréhensible !… Mais - à bien y regarder - n’est-ce pas ce que nous faisons pourtant parfois, nous aussi ? 

Le constat vers lequel nous entraine la parabole, c’est que le premier serviteur a reçu le pardon, mais qu’il semble ne pas l’avoir intégré dans sa vie relationnelle avec les autres. 

Il a été libéré de sa dette, mais il continue à vivre comme si le monde était toujours gouverné par la dette.

Pour le dire autrement, il est sorti de la dette… mais la dette, elle, n’est pas sortie de lui.

Bien qu’il découvre le monde de la Grâce, il continue à vivre dans celui du « donnant-donnant »… il continue d’agir comme si tout devait être payé… 

Et c’est là que se trouve la faille… C’est là que la parabole nous rejoint : 

Nous pouvons, nous aussi, avoir reçu énormément de la vie, de Dieu ou des autres : de la compréhension ; de la bienveillance ; de la confiance ; de l’amour… du pardon ; de la patience ; des secondes chances… tout en continuant, parfois, à tenir des comptes avec les autres. 

Qui n’a jamais entendu autour de lui… qui n’a jamais dit ou pensé :  « Après tout ce que j’ai fait pour toi... », « Tu me dois bien ça. », « Je ne pourrai jamais oublier ce que tu m’as fait. », « Il faut bien qu’il paie. »…
Tant d’expressions qui trahissent, intérieurement, le livre de comptes, qui reste parfois ouvert en nous. 

Car il existe des dettes financières… mais aussi des dettes affectives, familiales… des dettes morales ou symboliques… Et parfois nous continuons à entretenir ce livre de comptes intérieur.

C’est alors qu’interviennent les compagnons… témoins de l’attitude intransigeante du serviteur gracié… Ils sont choqués par son manque de compassion… 

Leur tristesse porte le questionnement qui est posé à l’auditeur de la parabole : 
« Qu’est-ce que tu as réellement fait de la Grâce que tu as reçue ? »… « Cette Grâce est-elle active dans ta vie ? »… « En es-tu conscient ? »… « Ou l’as-tu déjà oubliée ? »

« Comme Dieu vous a pardonné »

Précisément… l’autre texte que nous avons entendu auparavant, l’épître de Paul aux Éphésiens (cf. Ep 4,31-32), nous permet de réactiver la mémoire de cette Grâce. 
Je cite : « Que toute amertume, toute animosité, toute colère [...] disparaissent du milieu de vous. Soyez bons les uns envers les autres, compatissants ; pardonnez-vous réciproquement comme Dieu vous a pardonné en Christ. »

Le mot important est : « comme ».

Paul ne dit pas simplement : « Pardonnez, parce que c’est moralement préférable. ».. Il dit : « Comme Dieu vous a pardonné, faites de même. »

C’est toute la logique de la parabole. L’histoire commence par la Grâce originelle, offerte par le Roi. 

Le pardon chrétien n’est donc pas d’abord une performance morale. Il est une conséquence de la Grâce.

Nous ne pardonnons pas pour être de gens biens… des « bons Chrétiens »… aimés de Dieu… Nous apprenons à pardonner, parce que nous croyons être déjà aimés et pardonnés… 

Nous sommes appelés à vivre dans le prolongement de la Grâce reçue…  pour la faire circuler… et ainsi prendre part au monde nouveau de Dieu. 

« Dans quel monde voulons-nous vivre ? »


En d’autres termes, la parabole nous place devant deux mondes : 

- Le monde de la dette… où tout se compte, tout se mérite, tout se rembourse.
Toute faute appelle réparation… toute blessure entraine une réponse…. toute dette doit être soldée.

C’est un monde de comptes… dans lequel nous sommes parfois enfermés… ou dans lequel nous choisissons de vivre, de génération en génération… 

- Et puis il y a le monde de la Grâce… un monde où une dette impossible peut être remise… où le passé ne produit pas nécessairement une condamnation définitive.

C’est un monde où quelqu'un peut recommencer… où un avenir nouveau est possible… où l’on peut recevoir sans avoir mérité.

A travers cette petite histoire, Jésus semble poser cette question : Dans quel monde voulez-vous vivre ?

Parce qu’il faut faire un choix… Nous ne pouvons pas avoir les deux…

Le premier serviteur aurait bien voulu bénéficier du monde de la Grâce pour lui-même, tout en continuant à faire vivre, autour de lui, le monde de la dette. Mais ça ne fonctionne pas ! C’est précisément ce que la parabole dénonce.

Genèse 4 : de la spirale de la vengeance à la spirale du pardon

Un écho avec le livre de la Genèse… nous révèle que la question de la dette, c’est aussi une manière de nous parler de la vengeance et du pardon… Et cela nous le voyons bien, si nous mettons en perspective ce texte de Matthieu 18 avec celui de Genèse 4. 

Dans le livre de la Genèse, souvenons-nous qu’après le meurtre d’Abel par Caïn, Dieu met une marque sur Caïn et déclare que celui qui le tuera sera vengé sept fois. La menace de cette vengeance doit dissuader ceux qui voudrait tuer Caïn de devenir, à leur tour, violents. 

Ainsi, cette marque rappelle le crime commis, mais elle vise aussi à protéger Caïn : elle sert d’avertissement pour lui épargner la vengeance des autres hommes.

Quelques versets plus loin, apparaît ensuite le personnage de Lamek, un descendant de Caïn…. Lamek vient de tuer un homme. Et il déclare à ses femmes : « Caïn sera vengé sept fois, et Lamek soixante-dix-sept fois. »

C’est une parole qui montre l’escalade de la violence :
Caïn : sept fois. / Lamek : soixante-dix-sept fois.

Le texte décrit ainsi l’accentuation d’une logique déjà présente : une violence appelle une vengeance… qui appelle une vengeance plus grande encore.

Et c’est précisément là - en écho à ce récit - que la parole de Jésus prend une profondeur extraordinaire.

Pierre dit : « Jusqu'à sept fois ? » / Jésus répond : « Non pas sept fois, mais soixante-dix fois sept fois. »

D’une certaine manière, il reprend l’amplification de Lamek. Mais il en inverse la logique : 
Chez Lamek, c’était soixante-dix-sept fois… la vengeance.
Chez Jésus, c’est soixante-dix fois sept fois… le pardon.

C’est un peu comme si Jésus disait : Vous connaissez la logique qui multiplie la violence… Je vous propose une autre logique : celle qui multiplie la Grâce.

Et si le pardon était une manière de briser la chaîne ?

Tout cela c’est très bien - me direz-vous… Mais, alors, qu’en est-il vraiment dans nos existences ? 

Souvent, une offense produit une blessure… La blessure produit de la colère… un sentiment d’injustice et un besoin de réparation…

La colère produit également du ressentiment… Et le ressentiment produit parfois une nouvelle violence. Et ainsi de suite….

Ce n’est pas un hasard si l’épitre aux Éphésiens parle : « d’amertume, d’animosité, de colère… »

Face à cette spirale… le pardon est un acte d’abandon de la dette, un acte de « lâcher-prise »… Il ne signifie pas que ce qui s’est passé n’est pas grave. Il ne vise pas à relativiser les choses…
 
Il témoigne plutôt du fait qu’il est possible de refuser que le mal me détermine : je peux refuser que le mal qui m’a été fait, continue à produire du mal en moi et à travers moi. 

C’est ce que Paul propose dans l’épitre aux Romains (cf. 12,21) : « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien. »

« Pardonner » : ce n’est pas forcément oublier… ce n’est pas excuser… ce n’est pas dire que le mal était acceptable… ce n’est pas nécessairement se réconcilier.

C’est plutôt un abandon, un renoncement consenti : renoncer à laisser l’offense déterminer entièrement ce que je vais devenir… refuser de se laisser empoisonner par le mal… permettre de s’en détacher…

C’est ce qui donne au pardon une dimension de libération. 

Conclusion : le jugement comme révélation de ce que nous choisissons de vivre

Pour conclure… il faut également s’arrêter sur la fin de la parabole…

Le texte semble se terminer durement : « C’est ainsi mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

Cette parole peut sembler « contredire » la Grâce. Mais la parabole nous invite à entendre cette finale autrement : 

En effet, le premier serviteur voulait bénéficier de la Grâce, tout en continuant à vivre selon la logique de la dette. Or, Jésus nous montre que ces deux logiques sont incompatibles… Un choix s’impose… 

Nous sommes donc appelés à franchir le pas de la foi… en entrant dans le monde de la Grâce…

Refuser absolument de « pardonner », c’est refuser de vivre dans le monde du pardon.

Le jugement final veut simplement nous montrer qu’un jour notre vie sera exposée à la Lumière… Nous serons confrontés à la vérité de ce que nous choisissons de vivre.

C’est bien ce qui arrive au serviteur, qui choisit de rester dans le monde de la dette… Il ne peut pas réellement entrer dans le monde de la Grâce… 

En réalité… il est resté dans la prison de la dette… parce qu’il a refusé d’en sortir avec les autres… alors que le roi lui avait donné la clé…

La petite histoire le présente ainsi comme un « contre-modèle »… du fait de son intransigeance. 

Jésus nous invite également - à travers cette parabole - à ouvrir les yeux sur la Source du pardon et la bonté providentielle qui viennent de Dieu. 
Notre Père céleste ne compte pas… alors, pourquoi devrions-nous compter ?

Nous vivons de ce que nous n’avons jamais mérité. Nous vivons de la Grâce.

C’est la raison pour laquelle, le pardon n’est pas une « bonne action », une belle chose que Dieu nous demande de faire… C’est une autre manière d’habiter le monde… qui permet de briser la chaîne de la réciprocité et du mal…

Le Christ nous invite donc à prendre part à ce monde nouveau de Grâce et de liberté… en transmettant autour de nous cet acte de libération que Dieu nous offre toujours, à nouveau, inlassablement. 

Qu’il en soit ainsi, chers amis ! 

Amen. 
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Lectures bibliques

Volonté de Dieu 


Éphésiens 4,31-32
31Que toute amertume, animosité, colère, clameur, calomnie, ainsi que toute malfaisance, soient enlevées du milieu de vous. 32Soyez bons les uns envers les autres, pleins d'une tendre bienveillance ; pardonnez-vous mutuellement, comme Dieu vous a pardonné en Christ.  [faites-vous grâce, comme Dieu vous a fait grâce dans le Christ.]

Rm 12,21
21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien.


Lectures bibliques 

Genèse 4, 23-26

23 Lamek dit à ses femmes : « Ada et Cilla, écoutez ma voix !
Femmes de Lamek, tendez l'oreille à mon dire !
Oui, j'ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure.
24 Oui, Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois. »
25 Adam connut encore sa femme, elle enfanta un fils et le nomma Seth, « car Dieu m'a suscité une autre descendance à la place d'Abel, puisque Caïn l'a tué ». 26 A Seth, lui aussi, naquit un fils qu'il appela du nom d'Enosh. On commença dès lors à invoquer Dieu sous le nom de SEIGNEUR.

Mt 18, 21-35
21 Alors Pierre s'approcha et dit à Jésus : « Seigneur, quand mon frère commettra une faute à mon égard, combien de fois lui pardonnerai-je ? Jusqu'à sept fois ? » 22 Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois.
23 « Ainsi en va-t-il du Royaume des cieux comme d'un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs. 24 Pour commencer, on lui en amena un qui devait dix mille talents. 25 Comme il n'avait pas de quoi rembourser, le maître donna l'ordre de le vendre ainsi que sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, en remboursement de sa dette. 26 Se jetant alors à ses pieds, le serviteur, prosterné, lui disait : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.” 27 Pris de pitié [ému, saisi de compassion], le maître de ce serviteur le laissa aller et lui remit sa dette. 28 En sortant, ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent pièces d'argent ; il le prit à la gorge et le serrait à l'étrangler, en lui disant : “Rembourse ce que tu dois.” 29 Son compagnon se jeta donc à ses pieds et il le suppliait en disant : “Prends patience envers moi, et je te rembourserai.” 30 Mais l'autre refusa ; bien plus, il s'en alla le faire jeter en prison, en attendant qu'il eût remboursé ce qu'il devait. 31 Voyant ce qui venait de se passer, ses compagnons furent profondément attristés et ils allèrent informer leur maître de tout ce qui était arrivé. 32 Alors, le faisant venir, son maître lui dit : “Mauvais serviteur, je t'avais remis toute cette dette, parce que tu m'en avais supplié. 33 Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j'avais eu pitié de toi ?” 34 Et, dans sa colère, son maître le livra aux tortionnaires, en attendant qu'il eût remboursé tout ce qu'il lui devait. 35 C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. »

dimanche 6 septembre 2026

Du désir de soi au désir de Dieu

Lectures bibliques : Mt 16, 21-27 ; Mt 25, 31-46 (= voir en bas de cette page)
Thématique : Du désir de soi au désir de Dieu - Renoncer à être le centre
Prédication de Pascal LEFEBVRE / le 06/09/26 - Bordeaux, temple du Hâ

Aujourd’hui, nous entendons des passages de l’Évangile dérangeants et difficiles… surtout si nous avons en mémoire certaines représentations terrifiantes de la fameuse fresque du « Jugement dernier », comme celle de la cathédrale Ste Cecile d’Albi… commandé à la fin du XVe siècle… pour effrayer et édifier les fidèles… 

Il nous faut pourtant relire ces textes autrement… et tenter de discerner le message qui nous est transmis… en surmontant les aspects mythiques ou mythologiques… 

Pour commencer, je vous propose de méditer sur cette fameuse phrase de Jésus qui déclare : « si quelqu'un veut marcher à ma suite qu'il renonce à lui-même »… ou selon les traductions : « qu’il s’abandonne lui-même…qu’il se renie lui-même »… Qu'est-ce que ça signifie vraiment ? Que Jésus voulait-il dire ?

Pour envisager ce chapitre 16 de l'évangile de Matthieu… il nous faut revenir au contexte… aux chapitres précédents : Jésus a opéré un certains nombres de guérisons, y compris les jour du sabbat… il a essuyé plusieurs controverses… et assumé des prises de position… 

Du fait de ses paroles libératrices et de ses actions thérapeutiques subversives… il est, de plus en plus, mal vu des autorités religieuses de son temps… Et il se trouve menacé, car son Évangile vient remettre en cause l’image de Dieu véhiculée par le Judaïsme du temple, des grands prêtres, des Lévites… et sans doute aussi interroger la vision légaliste et rigoureuse des Pharisiens…

Jésus est certainement conscient que ses paroles et ses actes ne seront pas sans conséquences… que sa liberté de parole et l’annonce de la proximité du Règne de Dieu… viennent bouleverser les mentalités… contester la religion instituée… et mettre à mal l’autorité des Religieux de son époque.

C'est la raison pour laquelle, il annonce à ses disciples qu’il devra certainement souffrir et subir la colère des anciens et des grands prêtres. Il discerne certainement la fin funeste qui lui est réservée… s'il persiste à monter à Jérusalem, à annoncer l'Evangile de la grâce, de l'amour et du pardon. Mais, bien sûr, il a décidé d'aller jusqu'au bout… malgré tout… 

De son côté, Pierre et, certainement, d’autres disciples avec lui… ont une manière toute différente de voir les choses. Ils espèrent que Jésus est bien le Messie qu’ils attendent… ce Messie qui doit libérer Israël de l’occupation romaine… et rendre sa gloire au peuple élu. Alors il n’est pas question pour Pierre que Jésus accepte le rejet, la souffrance et la mort…  il attend un « Jésus » tout autre… combatif et victorieux… un Messie conforme à son désir. 

Les reproches qu'il adresse à Jésus révèlent que son projet pour le Christ est un projet fondé sur l’ego… sur le désir d’obtenir satisfaction… de gagner, de réussir… Il cherche - peut-être inconsciemment - à imposer à Jésus sa volonté personnelle… Il voudrait que le Christ soit à la hauteur de ses espérances… qu’il soit l’auteur et le décideur de tout ce qui va arriver.

Jésus - nous le devinons - est dans une posture bien différente… Contrairement à Pierre, il ne cherche pas à vouloir attraper la vie, à vouloir la faire entrer dans nos projets, nos préférences ou nos peurs… Il ne cherche pas à la posséder ni à la diriger… Il comprend qu’il n'est pas séparé des autres… et qu’il ne pourra pas échapper à la pression collective… à son environnement… aux circonstances… Il sait que son sort s’inscrit dans l’interdépendance avec tous ceux qui l’entourent… y compris avec ceux qui détiennent le pouvoir. 

C’est ce qui lui fait dire ces mots très forts… à savoir que Pierre est comme un « Satan »… un tentateur, un diviseur… car sa vision purement humaine… est fondée sur l’ego… Cet égo qui construit sans cesse une frontière entre « moi » et « le reste », entre mes désirs et les autres… 

À chaque instant cet ego transforme l’interdépendance en séparation… car, la plupart du temps, nous nous voyons - comme Pierre - comme des individus isolés, face à un monde qui nous résiste… et nous voulons… et faisons tout… pour que ce monde se plie à nos désirs… à notre volonté… et entre dans nos projets. 

Sans nous rendre compte… nous vivons souvent dans cette opposition entre « le moi » et le monde… car nous voulons contrôler les choses…
 
A bien y regarder… cette impulsion est, de fait, un désir que la société elle-même nous transmet de génération en génération : chacun est appelé à s’affirmer, à se réaliser par lui-même, à mériter sa place…

Depuis notre naissance, tout nous pousse à devenir quelqu’un… à nous distinguer… à être différents, uniques et remarquables. Très tôt, nous apprenons à défendre une identité, une réputation, une opinion… nous avons tendance à manifester notre désir d’exister, de croitre, de réussir, sans forcément nous préoccuper des autres… et souvent même en nous séparant des autres… ou pire, en les concurrençant ou en les éliminant…lors des concours ou des entretiens que nous passons…

Fondamentalement… la raison profonde de ce comportement vient de notre mental… qui veut autre chose que ce qui est… Il veut modifier la réalité… la contrôler… Il veut négocier avec le présent. Il voudrait lui imposer ses conditions. 

Mais, à chaque fois que nous faisons cela, nous renforçons - souvent inconsciemment - la sensation d’être des individus isolés, face à un monde qui nous résiste. Alors apparaissent l’effort, la tension, la rivalité… la soif de gagner et la peur de perdre… ainsi que le besoin permanent de contrôler les choses. Cet effort est immense… et c'est ainsi que nous fonctionnons la plupart du temps… 

Pourtant, si nous observons la nature, nous voyons qu’elle fonctionne différemment… Une feuille ne lutte pas contre le vent, elle danse avec lui. Un poisson ne cherche pas à dominer le courant, il en suit les mouvements. Il se laisse porter. Bien sûr, les saumons peuvent remonter les rivières, mais seulement à certains moments, pour garantir la survie de leur progéniture, afin de trouver un environnement protégé. De la même manière, aucun arbre ne fait d’effort pour grandir. Aucun nuage ne décide de traverser le ciel. Dans la nature, tout suit naturellement les circonstances… car les êtres et les éléments vivent dans l’interdépendance. 

Pour ce qui est de l’être humain, notre vision est souvent différente… car nous imaginons constamment qu’il faut intervenir pour améliorer ce qui est déjà en train de se produire. Nous voulons influencer le cours des choses, nous voulons réussir et convaincre. Nous désirons avoir une place et laisser une trace… Autrement dit, consciemment ou inconsciemment, nos actions cherchent souvent à imposer une volonté personnelle. 

Et - à bien y regarder - c’est certainement ce qui nous fait souffrir… vouloir toujours être l’auteur de tout ce qui arrive… prétendre décider et avoir raison… et refuser les circonstances, sur lesquelles nous n’avons pas prise. 

Visiblement… Jésus raisonne autrement : 
- D’un côté, il agit, il lutte contre les injustices et des discriminations (notamment à l’égard des exclus, des pauvres, des malades, des personnes handicapées, des péagers, etc.)  … il se bat pour changer les choses… pour transmettre l’amour de Dieu… pour libérer et guérir, pour apporter pardon et réconciliation… 
- Mais, d’un autre côté, il est tout à fait conscient qu’il ne pourra pas maîtriser les circonstances… il s’en remet donc à Dieu… il vit dans la confiance… parce qu’il vit pleinement en communion avec le divin et avec les autres… 

« Faire confiance à Dieu » ne signifie pas se résigner, ni approuver tout ce qui arrive. Cela signifie reconnaître lucidement ce qui est hors de notre pouvoir, pour mieux discerner ce qui dépend encore de nous…

Et c’est précisément ce que Jésus semble apprendre à Pierre et aux disciples : nous ne pouvons pas tout contrôler, nous ne pouvons pas faire entrer la réalité dans nos projets… mais nous pouvons toujours choisir comment nous allons vivre ce qui nous arrive, et comment nous allons agir au cœur de ces circonstances.

Voilà la raison pour laquelle, le Christ appelle Pierre et les disciples à changer de mentalité et de comportement… « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même… et qu’il se charge de sa croix ».

Nous pouvons entendre cette exhortation comme un appel à penser et à vivre autrement… à lâcher notre égo… nos désirs égocentriques… notre soif de contrôle… notre volonté de défendre notre sécurité et nos intérêts… pour discerner que nous ne sommes pas le centre et la mesure de toute chose… ni séparés les uns des autres. 

Jésus veut nous faire sortir de cette illusion, qui nous pousse à croire que nos désirs devraient s’imposer… et que nous devons être dans la maîtrise… alors que lui nous propose simplement d’agir au mieux - de vivre dans l’amour - tout en faisant pleinement confiance à la Providence divine… quoi qu’il arrive…

Il me semble que l’autre texte que nous avons entendu : la fameuse parabole du jugement dernier, peut nous éclairer sur le sens de ce dialogue entre Jésus et Pierre… pour en élargir la perspective…

Ce matin, je n’entrerai pas dans le détail concernant cette parabole de Matthieu 25… Je vous propose simplement d’essayer d’en tirer quelques conséquences… 

Grâce à ce texte, nous apprenons la chose suivante : 

Nous ne sommes pas séparés les uns des autres… nous sommes tous Un… C’est ce que découvrent les hommes de la parabole du jugement dernier… qu'ils aient été, durant leur existence… aimants et obéissants, comme des brebis….ou indifférents et rebelles, comme des chèvres… Ils apprennent finalement que chaque être humain est lié à son frère… que chaque frère est lié au Christ… et que le Christ est lui-même lié à Dieu… 

Autrement dit, au jour du jugement, tous prendront conscience que la vie est tissée de liens invisibles… que nous vivons une forme de communion et d’interdépendance… et donc qu’il y a une illusion à nous croire séparés les uns des autres… 

Inévitablement… ce que nous faisons à l’autre nous transforme nous-mêmes, parce que notre manière d’entrer en relation avec lui façonne peu à peu notre manière d’être au monde et d’être devant Dieu.

Cette grande scène symbolique du « jugement dernier » a pour fonction de transmettre - sous forme narrative - une information destinée à nous transformer. En effet, celui qui entend cette parabole change forcément de mentalité… car il est désormais informé… que la séparation est une illusion… que l’inter-dépendance est une réalité, peut-être invisible et cachée, mais réelle… 

Dans ce « mythe » du jugement dernier… le problème de celles et ceux qui ont été indifférents aux autres… nous renvoie précisément à la question de l’égo… Ils représentent celles et ceux qui ont été animés par des désirs personnels et égocentriques… qui n'ont pensé séparément qu’à leur désir d’exister, sans se préoccuper des autres… en oubliant… ou en ne réalisant pas… que nous sommes tous Un… tous reliés… dans le mesure où le Christ vient à ma rencontre dans le visage de l’autre…

Précisément… le mouvement conclusif de leur destinée, décrit par la parabole… traduit une réalité relationnelle… qui s’exprime par un déplacement… un changement de position :

Ainsi, ceux qui ont vécu dans l’amour se rapprochent finalement du Dieu d’amour - « venez, les bénis de mon Père » - dit la voix du Fils de l’homme… tandis que ceux qui ont vécu dans l’indifférence s'éloignent un peu plus de Dieu… « Allez-vous-en loin de moi… »  dit la voix. 

Ce mouvement - vers plus ou moins de proximité avec le coeur de Dieu - est symbolique : il résulte de l’amour ou du manque d’amour… Il est destinée à nous faire comprendre l’impasse et l’illusion qui découle d’une vie qui se laisse conduire par l’égo… 

Comme la parabole du riche insensé (cf. Lc 12, 13-21) … cette parabole (de Mt 25) constitue une illustration saisissante de cette fameuse phrase de Jésus : « Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même ».

Car, marcher à la suite du Christ… c’est forcément choisir de vivre en lien avec les autres… quelles que soient les circonstances… 

On ne peut pas sauver sa petite vie par soi-même et pour soi-même… le salut « chacun pour soi » n’a aucun sens au regard de Dieu… c’est une pure illusion !… 

Ce qui a du sens, en revanche, c’est ce qui fait vivre… ce qui donne goût à la vie… et cela passe par le don de soi : … donner sa vie, vivre dans l’amour… c’est précisément trouver la vie… la découvrir et la faire grandir dans le lien à autrui… 

Il est important de souligner que l’invitation de Jésus à renoncer à faire de son « moi » le centre… ne vise pas à nous conduire à l’inaction… mais à une élévation de notre niveau de conscience… 

Et cela peut nous conduire à deux façons nouvelles de voir les choses : une façon peut-être plus « bouddhiste » et une façon sans doute plus « chrétienne » : 

- D’une part, nous pourrions interpréter les paroles de Jésus… dans la continuité de ce que prescrivent certaines traditions liées à l’enseignement du Bouddha … à savoir que si nous renonçons à l’égo et à nos désirs…nous trouverons la paix… et nous éviterons la souffrance… 

En effet, en acceptant ce qui est… en voulant simplement ce qui est… nous entrons dans le mouvement de la vie et nous acceptons les circonstances sur lesquelles nous n’avons pas prise… 

Nous arrêtons ainsi de voir la vie comme une résistance ou une lutte… une opposition ou un combat… Nous sortons de l’idée de rapports de force ou de contrôle… pour entrer dans l’éveil, par lequel nous faisons l’expérience de l’interdépendance et de l’unité… en abandonnant l’illusion d’être séparés des autres…

- D’autre part, nous pouvons aussi interpréter les paroles de Jésus… comme un appel à réorienter nos désirs… 

Car une question fondamentale apparait lorsqu’on écoute Jésus : peut-on vraiment renoncer à soi-même ? Peut-on se renier… et n’avoir aucun désir ? Le souhait de n’avoir aucun désir égocentrique n’est-il pas lui-même un désir ? N’y a-t-il pas là une sorte d'impasse ? 

Peut-être que la solution n’est pas d’essayer d’abandonner tout désir… mais de les convertir… d’apprendre à réorienter nos désirs en les tournant vers Dieu… en les faisant entrer… en les inscrivant… dans un désir plus vaste : le désir de Dieu…

Le désir de Dieu - c’est ce qu’on appelle « sa volonté ». Ce désir, c’est la vie, la confiance, l’amour, la liberté, la paix, la justice, la joie… Tout le Nouveau Testament va de ce sens… Le Christ est venu nous révéler que le désir de Dieu, c’est la Vie en plénitude, pour tous… 

Alors… peut-être qu’une manière de renoncer à notre égo et nos désirs égoïstes… ce serait de vivre davantage en communion avec le Christ… pour nous laisser pleinement orienter par Dieu, par son désir de vie, d’amour, de justice, de paix… 

Et renoncer à soi-même… cela signifie également renoncer à nos sécurités et à nos peurs… comme l’a fait Jésus… en faisant pleinement confiance à notre Père céleste… malgré la non-maitrise des circonstances…

C’est ce chemin qu’a choisi Jésus… qui est pour nous un modèle et un exemple d’accomplissement : oser la confiance… abandonner son égo, en entrant dans le désir de Dieu… vivre dans le don de soi… donner sa vie par amour… au risque de la perdre… pour, en réalité, la trouver… la trouver dans l’unité et la communion avec Dieu et avec les autres…

Voilà… chers amis…  le chemin que le Christ nous invite à suivre : entrer dans la confiance et le lâcher-prise… pour expérimenter la vie, avec un horizon plus large, où nous sommes toujours en lien avec les autres et avec Dieu… 

Nous laisser guider par Dieu… plutôt que par notre « moi » et nos désirs… afin d’expérimenter une vie conduite par l’amour…

Dans notre existence… nous souhaitons souvent que Dieu entre dans nos projets… alors que Jésus, lui, nous invite à entrer dans le projet de Dieu…

C’est pour cela que la spiritualité est différente du développement personnel : 

- Bien sûr, c’est important de s’épanouir… et de rechercher son « bien-être »… Mais la plupart du temps, dans le développement personnel, nous voulons fabriquer un « moi » affirmatif, solide, combatif, indépendant et séparé du reste du monde… 

- La spiritualité… telle que Jésus la propose… consiste, au contraire, à lâcher ce « moi »… à renoncer à être l’auteur de tout ce qui arrive… pour vivre en communion avec Dieu et avec les autres… 

Et cela modifie, en conséquence, notre rapport aux circonstances… 

Le fait est que les circonstances de la vie évoluent et changent sans nous demander notre avis… Jésus n’a pas choisi de rencontrer tant de résistance autour de lui… et de devoir faire face à la violence des autorités religieuses de son temps… 

L’Évangile nous raconte ce moment où il comprend que rester fidèle au chemin qu’il a choisi, va désormais le conduire au conflit et peut-être à la mort… Il choisit de faire confiance à Dieu, malgré tout… tout en sachant que les circonstances risquent devenir de plus en plus difficiles et menaçantes… 

Il choisit ainsi de ne pas vivre séparé des autres, même de ceux qui pouvaient lui faire du mal… Il choisit de se laisser porter par Dieu…

En d’autres mots, Jésus choisit la voie du dépouillement… et de l’abandon dans la confiance…

Voilà donc, chers amis, l’exemple que nous avons de Jésus.. et voilà ce que l’Évangile nous rappelle en cette nouvelle rentrée scolaire : l’importance de prendre soin de notre vie relationnelle. 

Nous pouvons sortir de l’illusion d’une vie enfermée sur elle-même. Nous sommes liés à Dieu et liés les uns aux autres. Et cela, nous pouvons déjà l’expérimenter, ici et maintenant….. sans attendre d’être au ciel !

Car celui qui donne sa vie ne la perd pas : il participe déjà à la dynamique du Royaume… Il découvre que la vie est faite pour être donnée, reçue et partagée.

Amen. 

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Lectures bibliques

Mt 16, 21-27       
        
21 A partir de ce moment, Jésus commença à montrer à ses disciples qu'il lui fallait aller à Jérusalem, souffrir beaucoup de la part des anciens, des principaux sacrificateurs et des scribes, être mis à mort et ressusciter le troisième jour. 22 Pierre, le prit à part et se mit à lui faire des reproches en disant : À Dieu ne plaise, Seigneur ! Cela ne t'arrivera pas. 23 Mais Jésus se retourna et dit à Pierre : Arrière de moi, Satan ! Tu es pour moi un scandale, car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes.
24 Alors Jésus dit à ses disciples : Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. 25 Quiconque en effet voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. 26 Et que servira-t-il à un homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme ? Ou que donnera un homme en échange de son âme ? 27 Car le Fils de l'homme va venir dans la gloire de son Père avec ses anges, et alors il rendra à chacun selon sa manière d’agir.

Mt 25, 31-46
31 « Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, accompagné de tous les anges, alors il siégera sur son trône de gloire. 32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations, et il séparera les hommes les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des chèvres. 33Il placera les brebis à sa droite et les chèvres à sa gauche. 34 Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde. 35Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ; j'étais un étranger et vous m'avez recueilli ; 36 nu, et vous m'avez vêtu ; malade, et vous m'avez visité ; en prison, et vous êtes venus à moi.” 37 Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te donner à boire ? 38 Quand nous est-il arrivé de te voir étranger et de te recueillir, nu et de te vêtir ? 39 Quand nous est-il arrivé de te voir malade ou en prison, et de venir à toi ?” 40 Et le roi leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces plus petits, qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait !” 41 Alors il dira à ceux qui seront à sa gauche : “Allez-vous-en loin de moi, maudits, au feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. 42 Car j'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à manger ; j'ai eu soif et vous ne m'avez pas donné à boire ; 43 j'étais un étranger et vous ne m'avez pas recueilli ; nu, et vous ne m'avez pas vêtu ; malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.” 44 Alors eux aussi répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé ou assoiffé, étranger ou nu, malade ou en prison, sans venir t'assister ?” 45 Alors il leur répondra : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous ne l'avez pas fait à l'un de ces plus petits, à moi non plus vous ne l'avez pas fait.” 46 Et ils s'en iront, ceux-ci au châtiment éternel, et les justes à la vie éternelle. »

 

dimanche 23 août 2026

Que ferons-nous de ce qui nous est confié ?

Lectures bibliques : Mt 25, 14-30 ; Lc 12, 13-21 ; 1 P 4, 10 (= voir en bas de cette page)
Thématique : Que ferons-nous de ce qui nous est confié ?
Prédication de Pascal LEFEBVRE / le 23/08/26 - Bordeaux, temple du Hâ

La parabole des « talents » est sans doute l’une des paraboles de Jésus que nous croyons bien connaître.
Un talent - à l’origine - c’est une très grosse somme d'argent. Mais en français, le mot « talent » a fini par désigner aussi une capacité, un don, une aptitude. Et ce double sens peut nous aider à entendre cette parabole…

En l’entendant, on imagine comprendre assez vite ce qu’elle signifie : Dieu nous a donné des talents et des capacités… et nous sommes invités à les faire fructifier.

Alors nous commençons à nous demander :
« Quels sont mes talents ? » « Qu’est-ce que je sais faire ? »
« Est-ce que les utilise vraiment ? » « Est-ce que j’en fais assez ? »

Mais lorsqu’on écoute vraiment cette parabole, quelque chose résiste. Car Jésus ne raconte pas l’histoire de trois hommes qui ont reçu les mêmes possibilités…. L’un reçoit cinq talents, l’autre deux, le troisième un seul…. Et surtout, aucune consigne précise n’est donnée à ceux qui les reçoivent… 

Le maître part…. Il leur confie ses biens… et il s’en va.
Et c’est peut-être là que se joue l’un des enjeux de cette parabole : 

Que faisons-nous de ce qui nous est confié, lorsque personne ne nous dit exactement ce que nous devons en faire ?


Car il y a une chose que nous avons peut-être tendance à oublier : nous ne recevons pas seulement des capacités. Nous recevons une vie tout entière à faire fructifier.… du temps, des possibilités de rencontres, des relations, des charismes, des responsabilités… des occasions d’aimer, de servir, de créer, de transmettre.

Et nous ne savons pas toujours, au départ, ce que nous pouvons faire de tout cela… Il y a des choses que nous ne découvrons qu’en chemin.

Bien souvent, nous croyons que nous devons d’abord savoir « qui nous sommes » et développer nos capacités, pour pouvoir agir…. Mais peut-être est-ce l’inverse : peut-être est-ce en osant agir… en nous engageant… que nous découvrons ce dont nous sommes capables.

C’est peut-être cela que la parabole veut nous faire entendre : 
Dieu nous confie quelque chose… Il est comme un maître qui part pour un long voyage… et qui nous fait suffisamment confiance pour nous laisser libres d’en faire quelque chose de bon.

Alors la question n’est peut-être pas d’abord : « Quels sont mes talents ? »… Mais : « Qu’est-ce que je vais faire de ce qui m’a été confié ?… Est-ce que je fais suffisamment confiance à celui qui m’a confié des dons, pour oser m’en servir ? … et est-ce que je me fais confiance à moi-même… pour découvrir et utiliser les potentialités reçues ? »

I. Dieu nous fait confiance : il nous confie quelque chose


Regardons d’abord le début du texte et ce que fait le maître dans cette parabole.… Jésus nous dit : « Il appela ses serviteurs et leur confia ses biens. »… Il ne s’agit pas d’un prêt… mais d'un don ! 

« Confier », c’est remettre quelque chose entre les mains de quelqu’un, en lui faisant confiance.

Comme nous l’avons vu… le maître ne donne aucune consigne précise à ses serviteurs. Il ne leur dit pas à ce qu’ils doivent faire de ces talents. Il leur donne… et il part… Il laisse le choix… Il leur laisse une responsabilité et une pleine liberté.

C’est déjà une manière assez étonnante de parler de Dieu.

Nous imaginons facilement un Dieu qui commande, qui surveille, qui juge, qui attend de nous que nous fassions correctement ce qu’il nous a demandé…. Mais dans cette parabole, Dieu apparaît d’abord comme celui qui fait confiance.

Il remet quelque chose entre nos mains et il nous laisse pleinement libres d’en faire quelque chose ou pas. 

Et cela change déjà notre manière de regarder notre existence et notre rapport à Dieu…. La question n’est plus de savoir : « Qu’est-ce que Dieu attend de moi ? »… mais : « Qu’est-ce que Dieu m’a confié ? »

Ce n’est pas vraiment la même question : La première peut nous placer sous le regard d’un Dieu qui exige…. La seconde nous place devant un Dieu qui fait confiance.

Et ce qui nous est confié n’est pas nécessairement extraordinaire ou spectaculaire… Cela peut être une aptitude, une capacité, une qualité, une responsabilité… ou encore une relation, une personne rencontrée sur notre chemin, une famille… ou simplement une parole que nous pouvons prononcer, un geste que nous pouvons poser.

Parfois, nous découvrons seulement après coup que quelque chose nous avait été confié… Nous le découvrons, parce que cela nous a permis d’initier quelque chose d’autre… de faire preuve de créativité…

C’est justement ce que nous montrent les deux premiers serviteurs : Le premier avait reçu cinq talents : il en gagne cinq autres… Le deuxième en avait reçu deux : il en rapporte deux autres. 

Lorsque le maître revient vers eux, pour prendre des nouvelles… les serviteurs ne lui rendent pas simplement ce qu’ils avaient reçu au départ…  Ils lui présentent quelque chose de nouveau… d’autres talents… Et cela est très important…

Quelque chose s’est donc passé entre le moment où le maître leur a confié ses biens et celui où il revient : Ils ont agi… Ils ont pris des initiatives… Ils ont accepté de prendre des risques…. Ils ont peut-être essayé, peut-être échoué et recommencé… la parabole ne le dit pas… Mais en faisant fructifier ce qui leur avait été confié, ils ont découvert ce qu’ils étaient capables d’en faire… Ils ont fait apparaître quelque chose qui n’existait pas encore.

C’est là que la parabole peut rejoindre notre propre expérience :

Nous ne sommes pas toujours conscients de ce que nous avons reçu… et nous ne savons pas toujours, au départ, ce que nous sommes capables de devenir… Nous le découvrons en chemin… en nous engageant dans l’existence… 

Un enfant ne sait pas nécessairement qu’il saura un jour enseigner, soigner, construire, écouter, consoler, créer, accompagner.

Un jeune adulte ne connaît pas nécessairement sa vocation…. Et même plus tard, dans la vie, nous pouvons découvrir en nous des ressources que nous ne soupçonnions pas.

Il faut parfois qu’une situation nous oblige à sortir de nous-mêmes, à explorer nos potentialités, à nous dépasser, pour découvrir que nous étions capables de quelque chose.

Il faut parfois qu'une personne nous fasse confiance, nous encourage, pour que nous commencions à avoir confiance en nous-mêmes.

Il faut parfois simplement oser commencer… et alors quelque chose de nouveau apparaît, au fur et à mesure…

C’est pourquoi, à mon avis, la leçon de cette parabole n’est pas utilitariste, productiviste, ni « capitaliste » : Elle ne dit pas seulement « Faites fructifier vos talents. »… Elle nous suggère quelque chose de plus profond : Elle nous appelle avant tout à la confiance ! 

Et elle nous rappelle que : ce qui nous est confié peut devenir, entre nos mains, autre chose.

En d’autres termes… Dieu ne nous donne pas toute notre vie déjà faite, clés en mains, avec toutes les réponses et toutes les instructions. Il ne nous demande pas, non plus, de conserver intact ce qu’il nous donne…. Il nous demande d’avoir suffisamment confiance en Lui et en nous, pour l’utiliser et le faire vivre…. Car en le faisant vivre, nous prenons le risque - positif - de découvrir notre propre chemin.

Jésus appelle ainsi les disciples à entrer dans une relation de confiance avec le Père céleste : les choses ne sont pas écrites d’avance… Dieu nous confie quelque chose…. Et c’est à nous d’oser découvrir ce que cette confiance peut faire naître.

II. La peur peut nous faire enterrer notre vie

Cette manière de lire la parabole semble confirmée par l’attitude du troisième serviteur…. qui sert ici de « contre-modèle ». 

Lui aussi a reçu quelque chose… Un seul talent, certes… Mais un talent tout de même !

Et que fait-il ? Il creuse un trou dans la terre, y dépose le talent et attend…. Et lorsque le maitre revient pour prendre des nouvelles, il explique très simplement : « J’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre. »

Remarquez qu’il ne dit pas : « voici le talent que tu m’as donné »… mais « voici ton talent… ton bien… prends ce qui est à toi. »… Cela signifie qu’il n’a jamais accueilli ce cadeau comme un don… Il est resté méfiant ! 

D’ailleurs, il l’avoue explicitement : « J’ai eu peur » dit-il !… C’est cette peur qui l’a figé et paralysé. 

Le problème du troisième serviteur… ce n’est donc pas d’avoir gaspillé ce qu’on lui avait confié… ce n’est pas d’avoir échoué… mal agi… raté ou perdu quelque chose… Son problème, c’est qu’il ne l’a même pas utilisé !… Il a voulu le conserver… et éviter le risque… par peur… Et c’est ainsi qu’il a fini par ne rien en faire.

Il a tellement voulu ne rien perdre qu’il a fini par ne plus rien vivre.

N’est-ce pas quelque chose que nous connaissons, nous aussi ?
La peur de se tromper… la peur de ne pas être à la hauteur.
La peur du regard des autres… la peur de l’échec.

Alors nous préférons parfois ne rien risquer. Nous appelons cela la prudence, la sagesse, le réalisme…  ou le principe de précaution… Mais il existe une prudence qui finit par devenir une manière de se protéger de la vie elle-même.

Au fond… l’attitude de ce troisième serviteur nous interroge nous-mêmes : 

Qu’est-ce que la peur peut parfois me faire enterrer ?

Une parole que je n’ai pas osé prononcer ?
Un projet ? Un rêve ? … Une relation ? Une capacité ?
Une possibilité d’aimer ou de m’engager ?

Encore une fois… le problème n’est pas seulement ce que nous faisons de travers…. Il y a aussi ce que nous ne faisons pas, par peur, par confort, par conformisme ou simplement parce que nous préférons la sécurité à l’inconnu.

Mais la parabole va plus loin… car elle indique l’origine, la raison de cette peur : « je savais que tu es un homme dur » dit-il. 

Voilà l’image que ce serviteur se fait de son maître… Et cette image détermine son comportement.

Il croit avoir affaire à un maître dur, exigeant, intransigeant. Alors il a agi par peur… en se figeant… et en voulant protéger ce qui lui avait été confié.

Son problème n’est donc pas seulement son attentisme et son immobilisme… c’est son manque de foi… ou plutôt sa « mauvaise foi » : ce qu’il croit au sujet de son maître.

Parce qu’il ne lui fait pas confiance…il ne fait pas, non plus, confiance à la vie.

Mais, en préférant la sécurité… il récolte, finalement, ce qu’il avait lui-même annoncé…. : Il croyait avoir affaire à un maître dur…. Et, du coup, il découvre un maître dur.

On pourrait presque dire qu’il rencontre le Dieu auquel il croit…. Non pas parce que Dieu serait réellement Celui qu’il imagine… mais parce que l’image que nous nous faisons de Dieu peut, d’une certaine manière, se concrétiser dans notre mental… et devenir une réalité qui fige notre manière de vivre.

- Nous pouvons croire en un Dieu qui nous condamne, et vivre comme des condamnés.
- Nous pouvons croire en un Dieu qui exige, et passer notre vie à essayer de mériter.
- Ou nous pouvons croire en un Dieu qui nous fait confiance, et découvrir alors une liberté nouvelle.

Ainsi, ce troisième serviteur ne nous interroge pas seulement sur ce que la peur peut nous faire rater comme occasions… il nous questionne aussi sur notre foi… sur l’image que nous pouvons avoir de Dieu…
 
Qu’est-ce que je crois lorsque je dis : « Je crois en Dieu » ?

Un Dieu dont je dois constamment me méfier ?… Ou celui qui me dit : « Je te fais confiance. Je te confie quelque chose. À toi maintenant de le faire vivre. »

La foi ne nous protège pas de l’erreur… Elle ne supprime pas le risque…. Elle nous donne simplement un élan : le courage de ne pas laisser la peur décider à notre place.

Elle nous pousse à la confiance et à l’audace… puisque nous nous savons aimés par quelqu’un qui nous veut du bien !… et non surveillé par quelqu’un qui nous attendrait au tournant…

III. Faire fructifier n’est pas accumuler : le don devient don pour les autres

Mais il y a encore quelque chose à comprendre…  Car si nous nous arrêtons là, nous pourrions encore mal entendre cette parabole…

Nous pourrions entendre : « Dieu nous a donné des capacités. Il faut oser… les développer, être audacieux, réussir, produire davantage. »

Et nous retrouverions très vite, dans l’Évangile, quelque chose qui ressemble étrangement à notre monde…. Un monde qui nous demande sans cesse d’être plus efficaces, plus performants, plus productifs…. Un monde où chacun est invité à développer ses compétences, à optimiser son potentiel, à faire fructifier son « capital ».

C’est pourquoi la parabole du riche insensé, dans l’évangile de Luc, vient apporter un contrepoint précieux… à une lecture utilitariste ou « capitaliste » de la parabole des talents. 

De quoi s’agit-il dans cette petite histoire ?  D’un homme riche… qui, lui, a tout fait comme il faut… en tout cas, au début de l’histoire… il a tellement su faire fructifier ce qu’il avait reçu… qu’il se trouve dans la surabondance… Sa terre a tellement produit qu’il ne sait plus où mettre sa récolte. 

Voyez qu’il n’a pas enterré son bien. Au contraire, il l’a fait fructifier…. Et pourtant, quelque chose ne va pas… Il tombe dans un autre écueil… 

Lequel ?… 
non pas la peur… mais l’égoïsme et l’avidité.

Son problème, c’est qu’il ne pense qu’à lui… Il ne parle qu’à son âme : « Je vais démolir mes greniers et j’en construirai de plus grands. J’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens. »

Mes greniers. Ma récolte. Mes biens…. 

Il est doué… Il a largement su faire fructifier ce qu’il a reçu… mais il n’a pas appris à donner… à vivre dans la générosité et le partage…

Voilà qui complète bien la parabole des talents : 
- Dans la parabole de Matthieu, le danger est d’enterrer le don par peur.
- Dans celle de Luc, le danger est presque inverse : c’est de le faire fructifier, mais seulement pour soi.

L’Évangile nous invite ainsi à sortir de ces deux enfermements… la peur ou la soif de possession. 

Et c’est la raison pour laquelle ces textes bibliques ont encore une grande actualité… car ces deux écueils représentent ce qu’inconsciemment nous vivons très souvent : 

- D’un côté, nous vivons sans cesse dans la peur… peur de l’imprévu, peur du lendemain, peur d’une nouvelle crise économique, écologique ou sanitaire… d’une nouvelle guerre… Pour y pallier nous avons inventé des mécanismes de défense et des « principes de précaution » qui finissent, en réalité, par étouffer toute initiative… 

- Et, d’un autre côté, nous sommes sans cesse appelés à consommer, à en vouloir « toujours plus »… nous vivons dans une éternelle course à la technologie, à la nouveauté, qui nous pousse à désirer tout ce qui se fait… pour le posséder et en jouir… comme si notre vie et notre bonheur en dépendaient. 

La peur et l’avidité sont à ainsi l’origine d’un grand nombre de nos actions… Mais, à bien y regarder, elles provoquent aussi la plupart de nos maux et nos malheurs….

C’est pourquoi ces deux paraboles sont à tenir ensemble… Elles nous bousculent et permettent de reformuler notre questionnement… 
Non pas seulement se demander : « Est-ce que j’ose entrer dans une dynamique de confiance… pour faire fructifier mes talents ? »… mais aussi : « Pour qui cela fructifie-t-il ? »

C’est précisément ce que nous rappelle la première lettre de Pierre :
« Que chacun mette au service des autres le don qu’il a reçu. »

Voilà peut-être la clé : Le don reçu devient vraiment un don… lorsqu’il passe par nous, pour rejoindre quelqu’un d’autre.

Notre temps, notre expérience, notre intelligence, notre créativité, notre argent, notre capacité d’écoute, notre foi elle-même… tout cela peut rester inexploité… ou peut être utilisé et développé, mais finalement rester enfermé en nous.

Ou alors…  tout cela peut aussi circuler… et rayonner… 

Une source ne garde pas son eau pour elle-même… elle coule vers ailleurs…

Une lampe, une lumière ne s’allume pas pour rester sous le boisseau - dira Jésus - mais pour briller et éclairer tous ceux qui sont dans la maison (cf. Mt 5,14-16). 

Ainsi en est-il de ce que Dieu nous confie : La grâce, l’amour, la confiance… sont appelés à circuler… 

Et c’est peut-être cela, finalement, une vie féconde :
Accepter de recevoir, sans posséder… oser, sans être certain de réussir… et donner, sans chercher à tout garder pour soi.

Dans la parabole de Matthieu…  les deux premiers serviteurs avaient au départ un nombre différent de talents… Il ne sont pas félicités simplement parce qu’ils ont multiplié un capital… mais parce qu’ils ont - tous les deux - accepté d’entrer dans un mouvement : ils ont reçu, ils ont osé, Ils ont crée… et quelque chose de nouveau est apparu… Et cela est certainement devenu fécond pour d’autres…

Et c’est cela qui compte… que la confiance devienne une dynamique… qu’elle devienne source de vie autour de nous… 

Conclusion : Recevoir, oser, donner

Pour conclure… chers amis… je crois que c’est bien la question que nous posent ces paraboles : celle de la foi… 

Aussi bien au niveau personnel que collectif… nous recevons des dons, des talents… Notre vie, nos relations, notre temps, nos capacités, nos responsabilités, nos possibilités… 

Nous ne savons pas toujours ce que nous avons reçu, et nous ne savons pas davantage ce que cela pourra devenir…. Mais nous sommes appelés à entrer dans la confiance de Celui qui la Source, à l’origine de ces dons… 

C’est là que nait la foi : dans cet acte d’oser faire confiance à Celui qui nous fait confiance.

Si nous avons reçu nombre de bonnes choses dans cette existence… c’est pour le multiplier et le partager… pour le rendre fécond pour d’autres… Car ce qui nous est donné n’est pas destiné à rester enfermé en nous.

La lettre de Pierre nous le rappelle : « Que chacun mette au service des autres le don qu’il a reçu. »

Alors peut-être que la vie chrétienne tient dans ce mouvement très simple : « recevoir, oser, donner ».
- Recevoir ce qui nous est confié, comme un cadeau. 
- Oser le faire vivre et en faire quelque chose de nouveau. 
- Et faire en sorte que ce qui nous a été donné puisse devenir, à travers nous, un don pour d’autres.

Je crois Dieu ne nous demande pas d’abord d’être performants…. Il nous fait confiance… et nous invite à vivre de cette confiance… pour la faire rayonner… pour que la vie, à travers nous, puisse devenir vie pour d’autres.

Qu’il en soit ainsi, chers amis ! 
________


Lectures bibliques


Matthieu 25, 14-30 - Jésus parle du Royaume des cieux en parabole - Les talents


14 « En effet, il en va [du Royaume des cieux] comme d’un homme qui, partant en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. 15 A l'un il remit cinq talents, à un autre deux, à un autre un seul, à chacun selon ses capacités ; puis il partit. Aussitôt 16 celui qui avait reçu les cinq talents s'en alla les faire valoir et en gagna cinq autres. 17 De même celui des deux talents en gagna deux autres. 18 Mais celui qui n'en avait reçu qu'un s'en alla creuser un trou dans la terre et y cacha l'argent de son maître. 

19 Longtemps après, le maître de ces serviteurs revint et leur fit rendre compte. 20 Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança et en présenta cinq autres, en disant : “Maître, tu m'avais confié cinq talents ; voici cinq autres talents que j'ai gagnés.” 21 Son maître lui dit : “C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai ; viens te réjouir avec ton maître.” 22 Celui des deux talents s'avança à son tour et dit : “Maître, tu m'avais confié deux talents ; voici deux autres talents que j'ai gagnés.” 23 Son maître lui dit : “C'est bien, bon et fidèle serviteur, tu as été fidèle en peu de choses, sur beaucoup je t'établirai ; viens te réjouir avec ton maître.” 

24 S'avançant à son tour, celui qui avait reçu un seul talent dit : “Maître, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes où tu n'as pas semé, tu ramasses où tu n'as pas répandu ; 25 par peur, je suis allé cacher ton talent dans la terre : le voici, tu as ton bien.” 26 Mais son maître lui répondit : “Mauvais serviteur, timoré ! Tu savais que je moissonne où je n'ai pas semé et que je ramasse où je n'ai rien répandu. 27 Il te fallait donc placer mon argent chez les banquiers : à mon retour, j'aurais recouvré mon bien avec un intérêt. 

28 Retirez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui a les dix talents. 29 Car à tout homme qui a, l'on donnera et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré. 30 Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dans les ténèbres du dehors : là seront les pleurs et les grincements de dents.”

Luc 12, 13-21 - Parabole du riche insensé

16 Et il leur dit une parabole : « Il y avait un homme riche dont la terre avait bien rapporté. 17 Et il se demandait : “Que vais-je faire ? car je n'ai pas où rassembler ma récolte.” 18 Puis il se dit : “Voici ce que je vais faire : je vais démolir mes greniers, j'en bâtirai de plus grands et j'y rassemblerai tout mon blé et mes biens.” 19 Et je me dirai à moi-même : “Te voilà avec quantité de biens en réserve pour de longues années ; repose-toi, mange, bois, fais bombance.” 20 Mais Dieu lui dit : “Insensé, cette nuit même on te redemande ta vie [ton âme], et ce que tu as préparé, qui donc l'aura ?” 21 Voilà ce qui arrive à celui qui amasse un trésor pour lui-même au lieu de s'enrichir auprès de Dieu. »

1 Pierre 4, 10 - Intendants de la grâce

10 Mettez-vous, chacun selon le don qu'il a reçu, au service les uns des autres, comme de bons administrateurs de la grâce de Dieu, variée en ses effets. (TOB)

[NBS : 10 Que chacun mette au service des autres le don qu'il a reçu de la grâce ; vous serez ainsi de bons intendants de la grâce si diverse de Dieu. ]

 

dimanche 2 août 2026

Il n'est jamais trop tard !

Lectures bibliques : Es 55, 6-11 ; Mt 13, 3-8 & 18-23 ; Mt 19, 27-30 & Mt 20, 1-16 = voir textes en bas de cette page
Thématique : Il n’est jamais trop tard - Quand la Grâce bouleverse nos calculs
Prédication de pascal LEFEBVRE - le 2 août 2026 - Bordeaux, temple du Hâ & le 9 août 2026 - Salies de Béarn

Il y a parfois des passages de l’évangile qui nous dérangent. La parabole des ouvriers de la vigne en fait partie. Chaque fois que nous l’entendons, la même question nous traverse : « Est-ce vraiment juste ? » 

Nous nous identifions volontiers aux ouvriers de la première heure, ceux qui ont travaillé toute la journée. Et nous comprenons leur réaction. Ne devraient-ils pas recevoir davantage que les autres ? 

Avant d’aborder cette question… prenons un peu de recul avec les autres textes que nous avons entendus… car ils montrent tous un même mouvement :

- Dans le livre d'Ésaïe, Dieu adresse un appel : « Cherchez le Seigneur pendant qu’il se laisse trouver ; invoquez-le pendant qu’il est proche. »

Et un peu plus loin, le prophète compare la parole de Dieu à la pluie qui descend du ciel. Elle ne reste jamais sans effet. Elle arrose la terre, la féconde, la fait germer. Elle accomplit son œuvre, souvent d’une manière invisible, silencieuse et patiente.

- Puis, dans l’évangile de Matthieu, Jésus raconte l’histoire d’un semeur. 

Lui aussi sort de chez lui… pour agir, pour répandre largement la semence… sur les chemins, dans les pierres, parmi les ronces, mais aussi dans la bonne terre.

- Enfin, dans la parabole des ouvriers de la vigne, Jésus met en avant le dynamisme du personnage principal : un propriétaire qui ne cesse de sortir toute la journée pour embaucher… à cinq reprises… depuis l’aube… jusqu’à la dernière heure de la journée de travail. 

Dans les trois lectures, c’est toujours le même Dieu qui se met en mouvement… un Dieu qui ne reste pas à distance… qui cherche… qui appelle… qui vient à notre rencontre.

C’est peut-être cela, avant toute chose, la Bonne Nouvelle de l’Évangile : un Dieu, qui fait toujours le premier pas.

I. Dieu ne cesse de semer

Revenons un instant à cette première parabole : Jésus vient de raconter à la foule l’histoire d’un semeur. 

Et, spontanément, nous nous demandons quelle est la bonne terre (?). Nous cherchons à savoir de quel côté nous nous situons : en ce moment, quelle est la qualité de notre terrain ? Notre coeur est-il plutôt comme une terre fertile ?… comme un endroit pierreux ?… ou comme un lieu envahi par les ronces ?

En écoutant cette histoire… nous risquons de nous concentrer sur la question du terrain… Mais ce qui frappe d’abord, dans cette comparaison, c’est le semeur lui-même… C’est sa prodigalité : 

Il sème partout… Il ne retient pas sa main… Il ne sélectionne pas les meilleurs terrains… Il n’effectue pas de tri préalable…. Il ne dit pas : « Celui-ci est trop dur... celui-là est trop encombré... celui-ci ne vaut pas la peine... ».

Il sème ici et là… avec une générosité presque déraisonnable…. 

Cette image nous révèle déjà quelque chose de Dieu : 

Il ne réserve pas son Évangile à ceux qui sont parfaits… ou à ceux qui seraient déjà prêts à l’entendre. 

Il prend l’initiative… Il parle, quoi qu’on puisse entendre… Il continue d’espérer… Il ne cesse de croire en chacun de nous… Sa Grâce précède toujours notre réponse.

C’est exactement ce que dit aussi Esaïe : comme la pluie descend du ciel sans faire de distinction entre les champs, ainsi la parole de Dieu descend dans nos vies. Elle vient irriguer ce qui paraît sec, réveiller ce qui semblait endormi, faire naître une vie nouvelle, là où nous n’attendions plus rien.

Quelle magnifique espérance !

Nous avons parfois l'impression que les choses stagnent… qu’elles n’évoluent pas en nous... que certaines personnes resteront toujours enfermées dans leurs habitudes... ou que notre propre vie spirituelle manque de ferveur, de racines ou de conséquences… 

Pourtant… Dieu continue de semer… Il ne se lasse jamais d’agir… Il n’abandonne jamais un cœur humain.

Mais alors une question se pose : Si Dieu ne cesse de parler… Si sa parole est aussi vivante et efficace que la pluie qui féconde la terre… Pourquoi avons-nous le sentiment qu’elle transforme si peu notre existence ?

II. Nous ne sommes pas toujours prêts

La réponse de Jésus est d’une grande finesse psychologique… Il ne dit pas qu’il y aurait, d’un côté, les bonnes personnes, et de l’autre, les mauvaises… Il ne distribue pas des étiquettes…. Mais il permet de nous interroger sur nous-mêmes… 

Au fond… nous sommes, tour à tour, les différentes terres de la parabole.

Il y a des moments et des domaines où nous sommes ouverts… d’autres où nous résistons.

Il y a, en nous, des blessures… des peurs… des inquiétudes… mais aussi des désirs de maîtrise… des ambitions…. Et des habitudes.

Nous n’avons pas… ni la même ouverture… ni le même niveau de conscience… dans tous les domaines de notre vie… Et nous sommes parfois pris par de nombreuses préoccupations, qui monopolisent notre énergie et notre temps. 

Autrement dit… il y a des moments où nous ressemblons au chemin : Nous entendons une parole, mais elle reste à la surface de notre vie. Rien ne pénètre vraiment.

Il y a d’autres moments où nous sommes comme un terrain pierreux : Nous accueillons volontiers une intuition, un élan, une décision... mais tout ça demeure fragile. Au premier obstacle, nous revenons à nos anciennes habitudes.

Et puis il y a les ronces… peut-être est-ce l’image la plus actuelle : Jésus parle des soucis, des séductions de la richesse, des désirs qui envahissent le cœur.

Nous pourrions ajouter aujourd’hui : nos agendas toujours remplis, nos préoccupations permanentes, notre besoin de tout maîtriser, la comparaison avec les autres, la recherche de reconnaissance, ou encore des fixations, des angoisses, des obsessions, des déceptions qui nous caractérisent…

Il ne s’agit pas de fautes, au sens moral. Mais tout ce qui occupe tellement notre espace intérieur, que nous ne sommes plus disponibles… que la Parole n’y trouve plus de place.

Pour autant, il y a aussi des moments où quelque chose s’ouvre en nous… Nous devenons plus libres, plus disponibles, plus réceptifs… comme si la terre avait enfin été labourée.

Je crois que c’est là l’œuvre discrète de l’Esprit Saint : Nous parlons souvent de l’Esprit, comme d’une force ou d’un Souffle. Mais peut-être est-il aussi Celui qui travaille lentement notre terre intérieure…  Celui qui enlève les pierres… Qui arrache les ronces… Qui assouplit ce qui était devenu trop dur… Qui rend notre cœur habitable pour le Christ.

Alors sa Parole ne reste plus seulement une idée ou un beau discours… Elle descend en nous… Elle prend racine… Elle devient peu à peu une manière nouvelle de vivre.

Mais même lorsque notre terre semble encore bien pauvre… Même lorsque nous avons l’impression de ne pas avancer… Dieu, lui, ne renonce jamais.

Et c’est précisément ce que Jésus va raconter dans la seconde parabole… qui en élargit le sens…

III. Alors Dieu revient…

Le même Dieu semeur… qui répandait partout des grains… est maintenant présenté comme un propriétaire, un maître de vigne… qui se lève tôt, pour aller embaucher des ouvriers pour sa vigne.

L'image a changé. Mais le mouvement est exactement le même : Il sort. Il revient. Il repart. Et il recommence.

Cinq fois dans la même journée : à l’aube, à neuf heures, à midi, à trois heures. Et même à cinq heures du soir… alors qu’il ne reste plus qu’une heure de travail. 

Ce détail de la parabole peut sembler anecdotique. Mais si jésus donne cette comparaison, c’est pour révéler le cœur de Dieu.

Dieu ne cesse jamais de venir à notre rencontre… Il ne lance pas un appel une fois pour toutes en attendant que nous répondions… Il revient à maintes reprises… Il cherche encore… Il appelle de nouveau… Et il n’abandonne personne en chemin.

Ainsi, pour Dieu, il n’est jamais trop tard… Même une heure de vie a du prix… 
Il est toujours possible de se rendre disponible, de se mettre à l’écoute… de changer quelque chose… pour travailler avec le Seigneur…
Donner une heure de confiance… une heure d’amour… une heure pour le Royaume : c’est déjà quelque chose d’important ! 

Cette parabole ouvre ainsi une immense espérance : Elle nous rappelle que Dieu ne nous enferme jamais dans notre passé… Il ne dit jamais : « C’est trop tard… Tu es passé à côté de l’essentiel… Tu as manqué l’important.… Tu as laissé passer ta chance. »… Au contraire, il continue de croire en chacun ! 

Nous en avons l’écho dans dans nombreuses rencontres de l’Évangile.

Pensons, par exemple, à Zachée, ce riche collecteur d’impôts que tout le monde considérait comme perdu… ou à Paul, arrêté sur le chemin de Damas, alors qu’il combattait les disciples de Jésus…. ou encore au « bon larron », au brigand crucifié aux côtés de Jésus, accueilli jusque dans les dernières heures de son existence.

À chaque fois, la Grâce de Dieu arrive à se faufiler dans les interstices des existences humaines… Il n’est jamais trop tard !

Et c’est sans doute la même chose dans notre histoire personnelle… Il y a parfois des dimensions de notre vie que nous laissons longtemps en friche… Des appels que nous avons refusé d’entendre… ou auxquels nous n’avons pas oser répondre… Des changements que nous n’avons pas eu le courage de faire… ou que nous avons cru impossibles… Des pardons que avons sans cesse remis au lendemain… ou des paroles que nous n’avons jamais oser dire… 

Et pourtant… Jésus nous dit que Dieu revient, avec une patience infinie.… que des occasions nouvelles peuvent toujours se présenter…

Le Seigneur continue de frapper doucement à la porte de notre cœur… parce qu’il continue d’espérer en nous.

IV. Puis arrive le scandale…

Fort de ce constat… nous pouvons alors nous arrêter sur ce qui nous dérange souvent dans cette parabole : la question du salaire.

Si nous commençons la lecture par cette question, nous risquons de passer à côté du véritable centre du récit… qui n’est pas économique… mais théologique.

En effet, Jésus ne cherche pas à parler du droit du travail… du sens de l’effort… ou de l’importance de nos mérites… Il cherche à nous révéler le cœur de Dieu.

Mais voilà que dans cette petite histoire… le maître demande que l’on commence par payer les derniers ouvriers…. Et tous reçoivent un denier, une pièce d’argent.

Alors, naturellement, ceux de la première heure se mettent à calculer : « Si ceux qui n’ont travaillé qu’une heure reçoivent un denier… nous allons certainement recevoir davantage »… Mais, c’est la déception… ils reçoivent exactement ce qui avait été convenu… sans rien de plus…

Pourtant, à bien y regarder… le maître n’a lésé personne. Il a tenu parole et respecté son engagement. 

La colère des premiers ouvriers ne vient pas de ce qu’ils auraient perdu. Elle vient de ce que les autres ont reçu.

Et c’est ici que Jésus pose une question qui a traversé les siècles : « Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » ou dit autrement : « verrais-tu d’un mauvais œil que je sois bon ? »

Pourquoi la bonté de Dieu… pourquoi sa générosité… peuvent-elles déranger ?
Pourquoi la grâce accordée à un frère peut-elle empêcher de se réjouir de ce que l’on a soi-même reçu ?

Voilà le véritable scandale de cette parabole : Les premiers deviennent malheureux… non parce qu’ils reçoivent moins… mais parce que d’autres reçoivent autant qu’eux.

N’est-ce pas une expérience profondément humaine ?

Nous étions heureux… jusqu’au moment où nous avons commencé à nous comparer.
Nous étions reconnaissants… jusqu’à ce que nous regardions ce qui arrivait aux autres.

Alors naissent les questions que nous connaissons tous… et que les enfants expriment souvent si bien : Pourquoi lui ?… Pourquoi pas moi ?… Et moi, qu’est-ce que j’y gagne ?

Sans même nous en apercevoir, notre regard se déplace… Nous ne regardons plus le don que nous avons reçu… Nous regardons ce que l’autre reçoit.

[ Et cela peut nous faire penser à d’autres passages bibliques : 
- Le frère aîné de la parabole du fils retrouvé réagit exactement de cette manière.
- Jonas aussi, lorsque Dieu pardonne aux habitants de Ninive.
Tous deux découvrent qu’il est parfois plus difficile d’accepter la grâce donnée aux autres que celle que nous recevons nous-mêmes. ]

Si Jésus a choisi de raconter cette histoire… ce n’était certainement pas pour culpabiliser ses auditeurs… mais pour leur permettre de changer de regard… pour les libérer de cet esprit de comparaison permanente qui finit par empoisonner nos vies ?

Le Royaume de Dieu commence peut-être là… au moment où nous cessons de compter les mérites… pour apprendre simplement à nous réjouir de la bonté de Dieu.

V. Jésus nous révèle le vrai visage de Dieu

Il peut être bon, alors, de se souvenir, à nouveau, des paroles du prophète Esaïe… qui prennent, ici, tout leur relief.

« Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos voies ne sont pas mes voies. » - dit le Seigneur

Nous avons facilement tendance à imaginer un Dieu qui récompense les bons et punit les mauvais ou les insuffisants… Un Dieu finalement à notre image, qui calculerait, qui comptabiliserait, qui distribuerait à chacun selon ses mérites.

Mais Jésus vient bouleverser cette image : Il nous révèle un Dieu qui donne avant de compter…. Un Dieu qui cherche avant d’attendre… Un Dieu qui pardonne avant de condamner … Un Dieu qui rassemble au lieu d’établir des classements. 

Voilà pourquoi ses pensées sont plus hautes que les nôtres… parce qu’elles sont infiniment plus généreuses.

Le Royaume de Dieu n’est pas le monde du « chacun pour soi »… de la compétition…. où chacun doit faire ses preuves… pour gagner sa place… 
Ce n’est pas le monde des récompenses…. Mais celui de la Grâce.

Dans le Royaume, personne n’a besoin de mériter d’être aimé.
Tout commence par un don… 
Le « denier » que reçoit chaque ouvrier, n’est pas seulement la récompense d’un effort. Il représente le salaire d’une journée, ce qui permet de vivre vivre dignement. / Autrement dit… Dieu ne donne pas à chacun ce qu’il mérite…. Il donne à chacun ce qui lui permet de vivre.

Voilà la justice de Dieu…  Une justice qui ne cherche pas d’abord à répartir selon les performances, mais à faire vivre… à restaurer la dignité… pour faire grandir…

Et c’est peut-être cela qui nous déroute le plus… Nous aimerions parfois un Dieu plus prévisible… plus conforme à notre manière de compter…
Mais Jésus nous invite à entrer dans une autre logique : Celle de la bonté et de la gratuité.

VI. Conclusion - La véritable question

Pour conclure… je crois que nous pourrions revenir à la question qui a provoqué toute cette parabole… On l’a peut-être oubliée… Pourtant, elle se trouve juste avant… : Pierre demande à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre. Qu’en sera-t-il donc pour nous ? »… Autrement dit : « Qu’allons-nous y gagner ? »

Au fond, la parabole entière est la réponse de Jésus. Et sa réponse est étonnante… un peu comme s’il lui disant : « Pierre… tu poses déjà la mauvaise question… Tu cherches encore à mesurer le Royaume avec les critères du marché… Tu raisonnes encore en termes de mérite, de récompense et de comparaison. 

Or le Royaume ne fonctionne pas ainsi…. Le Royaume n’est pas ce que tu vas gagner… C’est ce que tu vas recevoir.

Car personne ne mérite l’amour de Dieu… Personne ne l’achète… Personne ne le possède davantage qu’un autre… Il est donné gratuitement… à toutes celles et ceux qui acceptent d’entrer dans la vigne…. de participer à la dynamique du Père céleste… »


Alors, la vraie question n’est pas savoir : « Que vais-je gagner à suivre le Christ ? »… Mais plutôt : « Suis-je prêt à accueillir ce que Dieu me donne déjà ? »

À accueillir sa confiance… son pardon… sa présence… son appel.
À entrer dans cette joie, où il n’est plus nécessaire de se comparer aux autres, pour savoir que l’on est aimé.
Car le disciple ne suit pas le Christ, pour être davantage aimé que les autres…. Mais parce qu’il découvre, peu à peu, qu’il est déjà aimé.

Et cette découverte change tout : Elle nous libère du besoin de nous justifier… de faire nos preuves… Elle nous libère aussi de la peur de manquer… Et elle nous rend capables de nous réjouir lorsque d’autres, eux aussi, découvrent la bonté de Dieu.

Alors, oui, chers amis… le Royaume commence déjà au milieu de nous (cf. Lc 17,21).

Chaque fois qu’un être humain renonce à compter ses mérites, pour entrer dans la joie de la Grâce.
Chaque fois qu’il se réjouit, aussi bien de ce qu’il reçoit, que de ce que les autres obtiennent.
Chaque fois qu’il découvre que Dieu ne cesse de venir à notre rencontre… pour nous donner, inlassablement, ce qui fait vivre. 

A chaque fois… le Royaume est tout proche… à notre portée… 

Alors… réjouissons-nous ! 

Amen.

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Lectures bibliques 

Volonté de Dieu


Es 55, 6-11

 
6 Cherchez le Seigneur pendant qu'il se laisse trouver ; invoquez-le pendant qu'il est proche.
7 Que le méchant abandonne sa voie, et l'homme malfaisant ses pensées ; qu'il revienne au Seigneur, qui aura compassion de lui, – à notre Dieu, qui pardonne abondamment.
8 Car mes pensées ne sont pas vos pensées, vos voies ne sont pas mes voies – déclaration du Seigneur.
9 Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes voies sont élevées au-dessus de vos voies et mes pensées au-dessus de vos pensées.
10 Comme la pluie et la neige descendent du ciel et n'y reviennent pas sans avoir abreuvé la terre, sans l'avoir fécondée et fait germer, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui a faim, 11 ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir fait ce que je désire, sans avoir réalisé ce pour quoi je l'ai envoyée.

Lectures 

Mt 13, 3-8 & 18-23

 
3 [Jésus] leur parla longuement en paraboles ; il disait : Le semeur sortit pour semer. 4 Comme il semait, des grains tombèrent le long du chemin ; les oiseaux vinrent et les mangèrent. 5 D'autres tombèrent dans les endroits pierreux, où ils n'avaient pas beaucoup de terre : ils levèrent aussitôt, parce que la terre n'était pas profonde ; 6mais quand le soleil se leva, ils furent brûlés et se desséchèrent, faute de racines. 7 D'autres tombèrent parmi les épines : les épines montèrent et les étouffèrent. 8 D'autres tombèrent dans la bonne terre : ils finirent par donner du fruit, l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente. […]

18 Vous donc, entendez la parabole du semeur. 19 Lorsque quelqu'un entend la parole du Règne et ne la comprend pas, le Mauvais vient s'emparer de ce qui a été semé dans son cœur : c'est celui qui a été ensemencé le long du chemin. 20 Celui qui a été ensemencé dans les endroits pierreux, c'est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie, 21 mais il n'a pas de racine en lui-même, il ne tient qu'un temps ; sitôt que survient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, c'est pour lui une cause de chute. 22 Celui qui a été ensemencé parmi les épines, c'est celui qui entend la Parole, mais les inquiétudes du monde et l'attrait trompeur des richesses étouffent la Parole, et elle devient stérile. 23 Celui qui a été ensemencé dans la bonne terre, c'est celui qui entend la Parole et la comprend ; il porte du fruit et produit, l'un cent, l'autre soixante, l'autre trente.

Mt 19, 27-30 & Mt 20, 1-16

 
27 Pierre prit la parole et dit à Jésus : « Écoute, nous avons tout quitté pour te suivre. Que se passera-t-il pour nous ? » 28 Jésus leur dit : « Je vous le déclare, c'est la vérité : quand le Fils de l'homme siégera sur son trône glorieux dans le monde nouveau, vous qui m'avez suivi, vous siégerez également sur douze trônes pour juger les douze tribus d'Israël. 29 Et tous ceux qui auront quitté pour moi leurs maisons, ou leurs frères, leurs sœurs, leur père, leur mère, leurs enfants, leurs champs, recevront cent fois plus et auront part à la vie éternelle. 30 Mais beaucoup qui sont maintenant les premiers seront les derniers et beaucoup qui sont maintenant les derniers seront les premiers. »

1 Voici en effet à quoi le règne des cieux est semblable : un maître de maison qui était sorti de bon matin embaucher des ouvriers pour sa vigne. 2 Il se mit d'accord avec les ouvriers pour un denier par jour et les envoya dans sa vigne. 3 Il sortit vers la troisième heure (9h), en vit d'autres qui étaient sur la place sans rien faire 4 et leur dit : « Allez dans la vigne, vous aussi, et je vous donnerai ce qui est juste. » 5 Ils y allèrent. Il sortit encore vers la sixième (midi), puis vers la neuvième heure (15h), et il fit de même. 6 Vers la onzième heure (17h) il sortit encore, en trouva d'autres qui se tenaient là et leur dit : « Pourquoi êtes-vous restés ici toute la journée sans rien faire ? » 7 Ils lui répondirent : « C'est que personne ne nous a embauchés. – Allez dans la vigne, vous aussi », leur dit-il. 8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : « Appelle les ouvriers et paie-leur leur salaire, en allant des derniers aux premiers. » 9 Ceux de la onzième heure (17h) vinrent et reçurent chacun un denier. 10 Les premiers vinrent ensuite, pensant recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier. 11 En le recevant, ils se mirent à maugréer (à murmurer) contre le maître de maison 12 et dirent : « Ces derniers venus n'ont fait qu'une heure, et tu les traites à l'égal de nous, qui avons supporté le poids du jour et la chaleur ! » 13 Il répondit à l'un d'eux : « Mon ami, je ne te fais pas de tort ; ne t'es-tu pas mis d'accord avec moi pour un denier ? 14 Prends ce qui est à toi et va-t'en. Je veux donner à celui qui est le dernier autant qu'à toi. 15 Ne m'est-il pas permis de faire de mes biens ce que je veux ? Ou bien verrais-tu d'un mauvais œil que je sois bon ? » 16 C'est ainsi que les derniers seront premiers et les premiers derniers.

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